LE SENS MEDICAL DE LA REALITE
Un médecin ne fréquente pas que ses collègues et ses malades. Tchekhov ne s'intéresse pas qu’à eux. Bien au contraire, le moindre passant excite sa curiosité professionnelle. Tchekhov et le médecin vont par des rues ordinaires, le long de façades banales; mais derrière les rideaux tirés et les persiennes closes, ils devinent toutes les infortunes, tous les secrets, toutes les douleurs. Cette personne qui passe, une hérédité lourde pèse sur elle, en elle il y a telle tare, elle eut telle défaillance. Qu'ils soient odieux ou seulement pitoyables, ces hommes qui passent (vos semblables, les miens), Tchekhov les juge sans dureté ni amertume. Ou plutôt il ne les juge pas, il les regarde sans leur demander de compte, « avec la sagesse du médecin », comme à dit Edward Gatnett, « qui a appris par expérience que les hommes ne peuvent pas être différents de ce qu’ils sont ». Tchekhov les accepte, ainsi qu’il ‘accepte pour lui la maladie et la pauvreté. Il se tient à côté d’eux, il essaie de démêler l’écheveau de leur conscience, et sans presque jamais s'identifier à ses héros, il leur donne ce qu’il possède en lui d’universeilement humain, et que l’étude des sciences naturelles et un commerce constant avec la souffrance et la mort, lui ont permis de séparer du mommentané anecdotique et périssable. Et comme Tchekhov n’a rien du prédicateur et qu’il sait d'autre part que le lecteur aime à tirer lui-même le sens et
a (li Pas ja morale d'une page, son art est fait de notations exactes, bien choisies, qui font, au moyen des apparences, deviner l'âme profonde. Dans les portraits qu’il dessine, il n'oublie presque jamais la constitution physique et l'état de santé du personnage; le reste, à nous de le voir.
C'est exactement la manière d'agir du médecin qui se doit d'éviter deux défauts: faire une synthèse trop rigoureuse pour n'être point mensongère, et ne rien voir au-delà des apparences et des vérités démontrables.
Ces deux pièges tendus aux vaniteux et aux simples, les qualités essentielles du médecin lui permettent de les flairer et de s’écarter d'eux. Il échouerait autrement dans sa connaissance des réalités éternelles.
Les vertus cardinales du médecin sont: l'observation, la finesse, l'esprit de critique et le bon sens, à quoi il convient d'ajouter l'intuition, l'esprit de causalité et la bonté.
Avec ce faisceau de qualités qui se modifient et se complètent les unes les autres, on ne risque pas de rester en chemin. L'observation est le facteur initial de toute action intellectuelle; elle apporte son butin. Mais dans ce premier travail l'observation n'est pas complètement" indépendante; elle choisit ce qui fera la pâture des autrès qualités ses sœurs, de même que l'abeille choisit les sucs qui feront le miel. Elle est aidée par l'intuition, enfant capricieuse, dont il ne faut pas dire trop de mal, mais dont on doit rester toujours le maître. Ce butin, il reste à l’ordonner, à en juxtaposer les éléments, à en tirer les conséquences, à remonter à leurs : causes, travail d'analyse et' de synthèse, le même pour le médecin que pour le poète. Des symptômes à f'étiologie, des gestes à l’âme le chemin est le même: raison et bon sens. Mais pour ne pas s’égarer ou rester en-decà, il faut l'esprit de critique qui reconnaît le vrai du faux, et l'esprit de finesse par quoi l’homme de science passe des constatations de fait à la règle inductive, ou bien imagine (et je garde à ce mot
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' nÈe tout son sens dangereux), avant de le vérifier, le chaînon qui lui manquait pour reconstituer la chaîne. C’est l’inspiration du poète, de l’astronome, du médecin, le coup de génie qui tient du miracle: le Cygne de Baudelaire, la planète de Le Verrier, l’éblouissement de Pasteur imaginant le rôle des vers de terre dans la pérennité du charbon. Mais le médecin connaît trop la complexité des réactions organiques pour croire qu’il puisse jamais remonter à la . vérité rigoureuse. Nous sommes des êtres imparfaits qui ne pouvons qu’approcher du parfait. Tchekhov l’a dit: « Telle est la destinée humaine, si l’on ne se trompe pas dans l’en-
semble, on se trompe dans les détails. Personne ne connait
l’exacte vérité ».
Dans cette recherche, où notre devoir est de pousser le plus loin possible, ne dédaignons pas la bonté comme guide. Il faut aimer la matière sur laquelle on travaille, et l’homme que l’on étudie, La bonté sera l’auxiliaire précieuse de l’observation, de l'intuition et de la finesse. Elle découvre des signes bien cachés, elle remonte à des causes qui, pour être dans la demi-obscufité d'une conscience, ne font pas moins pattie de cette’ conscience même.
I1 ressort de ces quelques lignes que l'intelligence du médecin, du poète, du moraliste, du romancier n’a rien de spécifique. Dans leur étude de l’homme, dont le corps et l'âme les intéressent tous également, ils passent par les mêmes stades, ils font les mêmes efforts d'analyse, d'induction, de divination et de regroupement. Le médecin, dans Tchekhov, ne pouvait faire que bon ménage avec l'artiste. Le travail de l’un servait à l’autre, et, sans doute, réciproquement.
Je ne suis pas sûr que Tchekhov aurait été de mon'avis, non pas sur cette dernière affirmation qu'il à lui-même, nous l'avons vu, dite et redite, mais sur le mécanisme de la connaissance. Or, vouloir se cantonner, pour l'étude de l’homme,
« ET die le done de bistouris et des microscopes, c'est une erreur qui deviendrait une niaiserie si on la soutenait avec quelque force. Heureusement, toute l’œuvre de Tchekhov s'insurge contre cette théorie fausse et stérile. (C’est la revanche de Bourget, auquel il reprochait de ne pas la suivre.) N'est-ce pas, par exemple, en poète, qu’il voit les moujiks et qu'il écrit sur eux cette page prodigieuse de vérité, eh oui! de vérité, mille fois plus médicale que s’il l’avait composée à l’oculaire d’un microscope ou dans les relents d’une autopsie? |
C’étaient pour la plupart des gens nerveux irrités, humiliés, c'étaient des gens à l’imagination étouffée, ignorants, à l'horizon étroit, confus, avec toujours les mêmes pensées, la terre noire, les jours notrs, le pain noir; dès hommes qui rusaient et qui, comme des oiseaux, ne cachaient que
leur tête, derrière un arbre; des gens qui ne savaient pas
compter. Îls n’acceptaient pas. de venir faucher chez nous pour vingt roubles; mais ils venaient pour un demi-seau de vodka, alors que pour vingt roubles ils eussent pu en acheter quatre seaux ». À dire vrai, la saleté, l’ivrognerie, la bêtise et les tromperies étaient des réalités; mais, malgré tout, on sentait que la vie du moujik repose en général sur une base solide et saine. Et quelque animal grotesque que le moujik me semble derrière sa charrue, et bien qu'il s’abrutit d’eau-de-vie, on sentait pourtant, en l’éxaminant de plus près, qu'il y a en lui quelque chose d’utile et de très important, qui n'existait par exemple ni chez Macha ni chez Blagovo (un médecin), et c’est, justement, qu'il croyait que la chose principale sur la terre est la vérité et que son salut ét celui de tout le peuple ne se trouvent que dans la vérité. Et, en raison de cela, le moujtk aime la justice plus que tout au monde.
»de disais à ma femme qu’elle voyait une tache sur la
vitre et ne voyait pas la vitre ».
Cette façon qu'a Tchekhov de quitter brusquement l'apparence pour sauter dans l'essentiel est caractéristique de son génie. C’est une qualité trop précieuse et trop rare chez l’homme pour qu’on puisse la croire acquise. Mais il est certain que cette qualité; congénitale, s’est développée au contact de vérités peu mièvres, telles que la-douleur, la misère, l'amour et la mort, compagnons familiers du médecin. Dans La Mouctte, le docteur Dorn dit à Treplev, le jeune auteur:
« — Ne mettez en scène que le sérieux et l’éternel. J'ai vécu, vous le savez, ma vie de façon variée et avec goût; j'en suis satisfait, mais s’il m'était arrivé d’éprouver le frémissement d'âme que les artistes ressentent pendant la création, {l me semble que je mépriserais mon enveloppe matérielle et tout ce qui la touche; je°me serais envolé de la terre vers le ciel, ou plus haut ». ru ;
Dès ce montent, la couleur locale disparaît, et tout cet. appareil horrible, chargé de compartimenter le monde, de parquer et d’étiquetter les hommes, pour la satisfaction de quelques esprits débiles, amoureux d’étrange et de pittoresque. Abandonnons aux auteurs de Michel Strogoff et de Fédora les poncifs sur la vie et l'âme russes. De même que le bacille d'Eberth agit sur le batelier de la Volga comme sur le riverain de la Seine, de même nous reconnaissons dans les héros de Tchekhov, à quelques détails près, nos médecins, nos bourgeois, nos paysans, nos frères. D’instinct et par expérience, Tchekhov est allé « au sérieux et à l’éternel »: les conflits et les sympathies qui naissent du. tapptochement de deux êtres, les forces inexorables, l’âge, la souffrance, la lutte pour la vie, les méfaits des usines et le désir d'évasion que nous avons tous pour un monde meilleur, un monde où l’on pourrait être parfaitement sincère, juste et bon. |
Qu'on ne range pas, toutefois, Tchekhov parmi les illuminés et les messianiques dont la petite fleur bleue ne peut
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s'épanouir que dans un paysage de ruines! Si érnus que nous soyons en le lisant, comme aux représentations de La
- Mouette ou d'Oncle Vania, jamais notre ordre moral n’e
est troublé, car jamuis Tchekhdv n'encourage les tendances anarchiques qui sont au fond de nous. Et pourtant vous avez entendu Tchekhov Jui-même dire: « Je manque trop de discipline ». Il est vrai qu’il donnait à ses préoccupations . médicales un rôle de régulateur. En effet, à qui à étudié la parfaite entente physiologique des organes et leë troubles formidables qu’entraîne la moindre défaillance de J'un d'eux, à qui sait la grandeur de la vie, la réalité de la souffrance et l'inutilité des choses mesquines, la beauté d’un équilibre moral s'impose: bonté sans hypertrophie de la : pitié, charité sans folie du pardon, sens large des respon- | sabilités et des causes. Ainsi Tchekhov, qui passe aux yeux de ses compatriotes pour l’un des plus russes parmi les auteurs russes, nous paraît, à nous Français, plus proche, plus occidental qu'aucun d'eux. Cette dignité sans morgue, cette acceptation sans nihilisme, cette discipline intérieure que Tchekhov doit à la médecine, nous séduisent chez ce Russe, auquel une parfaite connaissance du cœur et une. compréhension poétique du monde es par ailleurs un
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si remarquable génie.