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réelle, organisée, et qu’il croit incurable (voir dans Trois Ans, à propos de Fiodor}). Il fait donc, comme les classiques, de [a nosographie. De plus, la description qu’il nous donne de Ia crise hystérique me semble trop rigoureuse. Elle est la même dans rois Ans et dans Un Duel,*ce qui me fait imaginer que pour Tchekhov la crise obéit à des lois strictes et impérieuses, comme dans l’épilepsie. Et pourtant, ce sont là des détails négligeables qui n’arrêtent pas le lecteur, car on ne demande pas à une nouvelle ou à un roman l'exactitude d’une étude scientifique, on exige seulement la vérité psychologique; or, lhystérique d'Un Duel, d'un bout à l'autre du livre, est parfaitement vraisemblable, La fin est peut-être d’ un optimisme trop romanesque, mais pour une fois qu'une œuvre de Tchekhov n’aboutit pas au désespoir, il ne faut pas lui chercher chicane sur ce point.
Il n'est guère besoin de parler de l’hystérique de Trois Ans, caractère épisodique et. qui ne paraît que pour piquer une crise. Laievski, au contraire, dans Un Duel, est supérieurement campé. Son « extraordinaire propension au mensonge », Sur Dunes. Tchekhov insiste beaucoup, pourtait le faire ranger aujourd’hui parmi les mythomaniaques de Dupré, mais tout son caractère ne répond-il pas, terme pour terme, au caractère hystérique tel que le dépeint M. Laignel-Lavastine? « Essentiellement suggestible, écrit ce dernier, impressionnable, instable, impulsif, automatique, égoïste, par diminution ou impossibilité de la conscience parfaite de la personnalité et de la synthèse psychique. Ce relâchement de la synthèse psychique explique: la prédominance des automatismes partiels avec des idées fixes subconscientes, pouvant aller jusqu’au dédoublement plus ou moins complet de la personnalité; l'influence considérable du rêve arrivant à se confondre avec la réalité par diminution de la présentification et de l’autoconduction; enfin, le rôle primordial de l'activité mythique s’exerçant sans contre-
= 2 — poids. Imagination, imitation, suggestion, égoisme, c’est presque toute l’âme de l'enfant et c’est presque toute l’âme hystérique. L'’hystérie, pourrait-on dire, est un infantilisme mental ».
Cette page semble avoir été écrite spécialement sur Laievski, sauf pour le dédoublement de la personnalité qu’il ne présente pas. Il obéit toutefois à des automatismes pattiels. Mais, impréssionnable, instable, impulsif, égoiste, Laievski l’est; ce sont les points principaux de son caractère. Et on ne peut dire d’aucun plus que de lui que c’est un enfant, et cela sans solliciter les textes ni donner un: coup de pouce pour faire cadrer la thèse. Tchekhov l’a écrit: «En regardant sa figure pâle, bouleversée, mais bonne, Samoilenko se souvint du conseil de Von Koren, de détruire de telles gens, et Laievski lui parut un enfant faible, sans
défense, que chacun pouvait offenser et détruire ». Je sou-.
ligne le.mot enfant.
Si, malgré des points que nous ne considérons plus.
comme exacts, Un Duel renferme assez de vérité pour plaire à un lecteur averti, on ne peut en dire autant de Salle 6 et
du Moine Noir, deux ouvrages importants de Tchekhov,
dont les qualités littéraires ne sont pas discutables, mais où, précisément, nous ne sentons plus ce sens médical de la réalité qui nous enchantait dans ses autres livres.
L'erreur de Tchekhov aura été de voir dans la mégalomanie et le délire de persécution des entités morbides. A propos du Moine Noir, en effet, il écrivit à Souvorine: « J’ai eu simplement le désir de décrire la mégalomanie ». C’est pourquoi, lisant l’une ou l’autre de ces deux nouvelles, je suis obligé d’avouer que je ne comprends pas. Je ne comprends pas la réalité médicale qui leur à servi de substratum, réalité médicale si claire et si juste dans tous les autres ouvrages de Tchekhov. Ou plutôt j'imagine fort bien sa pensée: à des hommes intelligents et par ailleurs absolument
normaux, il à surajouté un syndrome psychopathique, à .
l’un le délire de la persécution, à l’autre le délire des grandeurs; et. il a surajouté ce syndrome, évidemment, sans le faite entrer dans une synthèse psychopathique, On pourrait, avec beaucoup de bonne volonté, trouver dans Ivan Dmitritch Gromov quelques éléments de constitution paranoïaque, avec des parties de- psychose revendicatrice et de psychose hallucinatoire chronique; mais le diagnostic est impossible à faire tant les signes sont flous et confus. D'ailleurs, pour être sincère, il faut dire que nombre de héros, dans Tchekhov, pourtant parfaitement normaux aux yeux de l'auteur, pourraient être taxés, en exagérant un tout petit peu, de paranoïa ou de délire de la revendication. Je ctois qu'il est donc légitime de voir dans Ivan un homme normal ‘avec des idées délirantes de persécution, inexplicables et .inexpliquées. En tout cas, rien du délire de persécution type Lasègue-Fabret, appelé surtout psychose hallucinatoire chronique, avec sa systématisation plus ou moins poussée et sa base hallucinatoire. Et que dire d'un fou qui vous déclare posément: « J’aime la vie, je l'aime pässionnément. La monomante de la persécution me torture d’une peur continuelle, soit. Mais il est des minutes où il me prend une telle soif de vivre que j'ai vraiment peur de perdre la tête, etc. » Littérature, littérature que cette. folie!
L'histoire d'Andrey Vassilitch Kovrin, le héros du Moine Noir, est aussi décevante au point de vue psychiâtrique. Kovrin, pour dérocher un diplôme universitaire, s'est <puisé de travail. Mäis il n’en ressent aucune fatigue. [Il continue même à travailler et à écrire. Il est brillant causeur, .exubérant et ne dort pas plus d’une demi-heure sur vingtquatre heures. Un matin, il à une hallucination: un moine noir lui prédit un merveilleux avenir. Kovrin est déléguée pat Dieu pour conduire l'humanité au royaume de la vérité éternelle. Kovrin, en entendant ces paroles, décide qu'elles”
TA | ne sont pas exagérées: Le moine fait de nombreuses apparitions. Le prédestiné est gai, affectueux, tout le monde l’aime, il se marie avec Tanya.
Sa femme s'aperçoit qu’il est malade et le force à se soigner: bromure, lait, repos, bains chauds, pas de tabac, pas de vin. Kovrin n’a plus d’hallucinations. Mais il devient irtitable, capricieux, querelleur et tout à fait ordinaire. Il s'aperçoit de sa médiocrité intellectuelle et regrette le temps de sa folie: « J'étais mégalomaniaque; mais alôrs j'étais. intéressant et original. » et 1l déblatère contre les médecins et la famille qui, « réussiront à abrutir l’humanité, en faisant passer la médiocrité pour le génie ». Enfin, Kovrin quitte Tanya. Il obtient une chaire. Mais quelques heures avant le couts d’inauguration ii présente une violente hémoptysie qui, se répétant trois fois dans le mois, lui fait perdre beaucoup de sang. Les médecins le rassurent, sa mère avait. vécu plus de dix ans avec la même maladie. I] va se soigner à Yalta. Le voyage l’épuise. Il est nerveux, il à reçu des nouvelles de son ancienne femme. Sur ces entrefaites le moine, lui apparaît. Et, bien qu’une heure avant il ait eu conscience de sa propre non-valeur, il se croit à nouveau, comme jadis, un élu du ciel et un génie. Mais à ce moment du sang fait irruption dans sa bouche, il a juste le temps de se rappeler sa jeunesse, son ancienne vie, et il tombe foudroyé. Un'sourire de bonheur plane sur la face du mort.
À ne considérer que les périodes d'activité et de dépression de Kovrin, on pourrait parler de psychose périodique. Son humeur enjouée, son exaltation psychique, son euphorie, son plaisir de vivre et ses insomnies seraient les caractériétiques de l’hypomaniaque. Le rangerons-nous alors dans la. manie délirante mégalomaniaque? Mais il n’en a pas la mobilité, l’incohérence, la contradiction, l’absurdité, l'invraisemblance. Et que faire de ses hallucinations? « La manie, dit M. Laignel-Lavastine, ne s’accompagne jamais
RATS Tiers ; d’hallucinations vraies, à moins de complication confusion- nelle ». Elles rentrent, en effet, dans le cadre de la manie confusionnelle. Or, Kovrin ne présente aucune confusion dans les idées, aucune incohérence dans ses propos, pas de désorientation ni d'’amnésie. Son cas n’est pas plus cliniquement soutenable que le cas du persécuté de Salle 6.
Le médecin de Zzemstvo que fut surtout Antone Tchekhov eut tort de vouloir écrire sur des sujets qu'il n’avait pas l’occasion d'observer directement. Oh! la faute n’est pas grave, elle nous aide même, par contraste, à goûter davantage dans le reste de son œuvre ce que nous avons appelé déjà le sens médical de la réalité.