‹ Thèse Pour Le Doctorat En MédecineChapitre 12 sur 28 · A SAPHO · texte numérisé non relu

A SAPHO

Aimer ne suffit pas, il faut savoir le dire

Autrement qu'en œillade, autrement qu'en sourire ; Vers notre amoureux cœur, tentez le premier pas, Sinon vous risquerez de rester solitaire,

Imitez cet exemple et cessez de vous taire

Le succès, croyez-le, est d'avance acquis

On s'ennuie, allez donc, le terrain est conquis.

Berthe Y... présente encore un autre stigmate de dégénérescence mentale . elle accuse à chaque instant des préoccupations hypochondriaques. « Elle a des douleurs de reins et un poids vers l'anus ;

« elle a une angine, le muguet, ses amygdales sont enflées, sa lan- « gue est couverte de grosses eloques ; le matin au réveil, ses pau- « pières sont enflées et pleines d'humeur. » Toutes les lettres de la malade accusent ces idées hypochondriaques.

L’internement de Berthe Y... nemodifie pas ses conceptions délirantes ; les idées de persécutions s'étendent au chef de service, au préfet de police, aux magistrats qu'elle accuse d'avoir fait un pacte avec son ennemie Mme S. B..., pour la garder enfermée toute sa vie. Elle assiège le médecin de lettres sans nombre, exigeant sa sortie, se plaignant de tout le personnel et se montrant menaçante, s'il ne fait pas droit à ses réclamations. Ces lettres sont écrites avec facilité et parfois même avec esprit. ,

En même temps que la malade, était entrée dans le service sa mère, Catherine M... débile, à laquelle elle avait fait partager ses idées délirantes. La mère, séparée de sa fille, guérit au bout de quelques mois et fut remise en liberté. Malheureusement, l'influence de Berthe Y... continua à se faire sentir sur sa mère, grâce à la complicité de certaines personnes ; des lettres furent échangées et Catherine M... retombée malade, entama une campagne acharnée contre l’internement de sa fille.

Des lettres furent envoyées à la presse, aux hommes politiques, et on vit s’étaler à la première page des journaux les articles à sensation. — Séquestration arbitraire — comment on se débarrasse des gêneurs — un abus révoltant, etc., articles qui soulevèrent dans l'opinion publique une certaine émotion. Plusieurs députés vinrent même à l’Asile visiter la malade, qui se montra devant eux ce qu'elle avait toujours été: vaniteuse, altière, vindicative, et leur raconta qu'elle était victime de la vengeance d’une femme, qui l’attirait chez elle au moyen de la suggestion. Malgré l'évidence des conventions délirantes de la malade, une interpellation allait se produire à la Chambre des députés, lorsque la chute d'un ministère mit fin à cette comédie.

Si le délire des persécutés-persécuteurs ne se transforme pas et si les malades restent toujours semblables à eux-mêmes, il faut cependant reconnaitre qu’ils présentent souvent des périodes de rémission prolongée et d’exacerbation intense.

Quelquefois, les conceptions maladives semblent diminuer. Le sujet, occupé par un travail assidu peut se dérober inconsciemment aux sollicitations extérieures qui alimentent son délire et abandonner ainsi en partie ses convictions erronées.

Mais ce calme apparent ne dure pas longtemps. Un nouvel

échec devient un nouveau levain de délire, etle malade, emporté par ses interprétations délirantes, incapable de s'arrêter, ne connaissant plus le repos, met au service de sa haine, son activité dévorante, et se multiplie pour écraser son ennemi. C’est alors que le persécuté-persécuteur devient un danger.

Nous avons dit plus haut que l'acharnement du malade contre sa victime n’est que l'expression d’une obsession de jour en jour plus tyrannique qui s'empare de son esprit déséquilibré.

Le persécuté-persécuteur lutte contrecette idée obsédante, qui le tourmente et dont il ne peut se débarrasser. Bientôt il s’avoue vaincu, et n’a plus qu'une pensée : retrouver la tranquillité en supprimant son ennemi. | -

Dès lors le meurtre est décidé et le malade se considérant comme un justicier prépare soigneusement sa vengeance.

Le persécuté-persécuteur n’est pas un meurtrier qui élabore son plan en cachette, et tue traitreusement son ennemi.

Il se fait gloire de son projet, annonce à son entourage son dessein en répétant partout que l'heure de la justice a sonné.

L’aliéné provoque son ennemi, se promenant pendant des heures devant son domicile pour saisir le moment où il pourra lui demander raison des griefs qu’il lui reproche et le blesser avec son arme. L’attentat a lieu en plein jour dans la rue, dans un endroit public et lorsque le persécuté-persécuteur à remporté sa sinistre victoire, il se relève allégé et content.

N'attendez pas de lui un mouvement de repentir ; son incroyable vanité le pousse à se considérer comme l'instrument d’un dieu vengeur et lui enlève tout sentiment de pitié.

Traduit devant les autorités, le malade ne dissimule pas sa joie et ne cherche pas à excuser son acte meurtrier.

Ainsi que nous le verrons dans l'observation IV, le persécutéperséculeur, en voyant sa victime à terre, goûte un sentiment de triomphe et retrouve le calme de l'esprit au moins pour un certain temps; en attendant qu'une nouvelle cause devienne pour lui une nouvelle occasion de délire.

Si l'attentat a échoué l’aliéné regrette vivement de n’avoir pas réussi et promet de recommencer lors d'une occasion plus favorable. Il est inutile d'essayer de le ramener à des sentiments plus humains et de lui démontrer la fausseté de ses accusations

UT. Ne

et l'horreur de son crime. La soif de vengeance qui l’obsède ne lui laisse dans l’esprit aucune autre considération.

Nous rapportons à ce sujet deux observations : l'une concerne une malade qui après avoir poursuivi son ennemi pendant 5 années avec une opiniatreté extraordinaire, finit par le tuer sous prétexte qu'elle se croyait diffamée par lui. Elle considéra son crime comme un acte légitime et ne manifesta jamais le moindre regret pour le malheur qu’elle avait amené, racontaut la scène du crime avec une inconscience totale comme s'il se fut agi d'un fait divers dans lequel elle n'aurait joué aucun rôle.

L'autre observation se rapporte à une persécutée-persécutrice qui après mille extravagances, tira plusieurs coups de revolver sus une dame qu'elle accusait de lui avoir ravi sa fille. Elle regretta de n’avoir pu tuer son ennemie et conserva toujours les mêmes idées de vengeance.

OBSERVATION IV (personnelle).

Dégénérescence mentale héréditaire. — Idées mystiques avec hallu-

cinations passagères. — Idées de persécution revétant un caractère obsédant, entretenues par des illusions et des interprétations délirantes multiples. — Poursuite incessante pendant cinq années contre son ennemi imaginaire. — Assassinal. — Inconscience absolue de l’acte considéré comme légitime. — Emoti-

vilé extrême. — Tendance extensive du délire.

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