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Arrêtée avec sa mère, à laquelle elle avait fait partager ses idées délirantes, et conduite au dépôt, on lui mit sous les yeux un grand nombre de lettres d'amour adressées à Mme $S. B..., lettres que la malade se défend d'avoir écrites, répétant qu’on a imité son écriture.
Berthe Y... a nié longtemps avoir eu des rapports personnels de quelque nature que ce soit avec son ennemie imaginaire et avoir mis les pieds chez elle. Mais pendant son séjour à l'asile, elle revint sur son dire, ainsi que nous le verrons plus tard.
Conduite au dépôt et de là à l’asile Sainte-Anne comme irresponsable de ses actions, Berthe Y..… proteste énergiquement contre sa séquestration en excusant sa conduite par un cas de légitime défense : « J'ai menacé en effet, Mme $S. B.., dit-elle, mais si on veut « bien faire une enquête sérieuse, il sera prouvé que ce n’est pas « sans cause ». Elle raconte au bout de quelques jours que MmeS.B., l'hypnotisait et l’attirait dans son appartement par suggestion. Une fois le seuil de la porte franchi, elle ne se souvenait plus de ce qui se passait. Chaque fois, elle se retrouvait dans la rue, les cheveux en désordre, et laisse à entendre qu’elle était victime de manœuvres lesbiennes. j
Pendant la première semaine de son internement, Y... se montre excitée, violente, et refuse pendant trois jours la nourriture qu’on lui présente, voulant, dit-elle, mourir de faim. Cette tentative de suicide n'est qu’une comédie, car la malade mange pendant la nuit du pain dérobé dans le service. Les convictions délirantes s’affirment de plus en plus, car elle écrit à l'ambassadeur d'Angleterre d’avertir le prince son père. Rien ne peut lui enlever ses idées maladives, qu’elle justifie par des raisonnements qu’elle regarde comme irréfragables. Une malade l'ayant traitée de « prussienne » elle voit là une preuve certaine de sa haute origine ainsi que le montre la lettre ci-après :
« Docteur, il paraîtrait que vous en savez plus long que moi sur « mon origine, puisque les malades, ou soi-disant telles, m'ont re- « proché hier soir, sans rime ni raison, du reste, de manger le pain « des Français, il est à présumer que vous aurez parlé de mes « affaires devant la surveillante, qui l'aura redit aux infirmières qui « l’auront répété aux malades.
« Or, on est mal venu de reprocher ce pain à une femme qu’on « entretient de force, contre toute équité... Gette fois, je suis décidée « à ne plus le manger votre pain. Je vous jure qu'on saura au de- « hors le reproche que vous avez eu l’aplomb de me faire faire par « de prétendues malades, derrière lesquelles vous vous retranchez « quand on ose se plaindre, car on ne l’ose pas souvent, sachant
« par expérience ce que vous griffonnez sur vos dossiers avec votre « prétendu délire de la pérsécution.
« Dites-moi un peu, docteur, puisque vous êtes si bien rensei- « gné; si je ne suis pas française, alors, je ne suis donc pas la fille « de Catherine Y.., dont l’origine est encore moins claire que la « mienne ; alors, mon acte de naissance serait donc un faux, et je « serais donc réellement la fille de Mme $. B... (hollandaise) et du « prince de Galles (anglais). Il n’y a pas à sortir de ces deux alter- « natives. Vous n'aimez peut-être pas beaucoup les questions pré- « cises ; malheureusement pour vous, je suis très positive et très « logique. Vous m'avez questionnée plus d’une fois, afin de me « faire dire ce que j'ignore : allons, docteur, à votre tour. Qui suis- « je ? Et de quel pays ? Que fais-je dans une maison française d’a- « liénés ? Puisque vous me reprochez de manger le pain des fran- « çais, quand vous me le faites manger de force encore ! Du reste: « vous n'êtes pas le seul qui discutiez ainsi de ma nationalité, « d’ailleurs mystérieuse, puisque vous ne daignez même pas la « préciser. Quand nous habitions rue..., le commissaire de police « m'envoya jusqu'à quatre sommations d’avoir à faire une déclara- « tion d’étrangère, sous peine d'amende, de prison et d'expulsion « du territoire français ».°
Partie de cette conviction bien établie de son illustre naissance, la malade donne à ses réclamations une allure agressive. Elle englobe dans ses sentiments de haine non seulement Mme $. B.., mais encore le Préfet de police, les médecins. Elle invoque l'existence de partisans inconnus de tous. Des ordres supérieurs la délivreront, la force armée s’en mêlera. Les députés, les journalistes s'occupent d'elle, tous les consuls européens savent ce qui se passe et vont déférer l'affaire au Parquet. Les plus hautes personnalités de la société parisienne s'occupent d'elle. Il est arrivé et il arrivera des choses terribles. M. Carnot ayant été assassiné, la malade voit en cela « une justice du ciel ».
Tout lui est bon pour forcer des interprétations délirantes nouvelles, Une femme qui a été autrefois sa voisine étant entrée dans le service, Berthe Y... croit qu’elle est venue pour la surveiller: la pauvre femme à beau être une alcoolique chronique, complètement démente, et tombée dans la stupeur, la malade voit en elle une nouvelle ennemie. D'ailleurs, elle accuse toutes les malades du service d’être placées à l'asile dans l'unique but de l’espionner : elle les appelle « des soi-disant malades », ainsi que le relate la lettre mentionnée plus haut.
Les idées incessantes de persécution que présente Berthe Y..amènent des discussions continuelles avec ses compagnes. I] faut à
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chaque instant la changer de quartier. Très arrogante, très hautaine, elle est la plaie du service.
Les troubles sensoriels, que nous avons relatés avant l'entrée de la malade dans le service, se manifestent de temps en temps sous forme d'illusions et d'hallucination de l'ouie. Berthe Y... est très réticente sur ce point; cependant on la voit quelquefois rester immobile dans un coin, paraissant répondre par des éclats de rire à quelque hallucination qu’elle n’avoue pas. Les illusions, et les interprétations délirantes qu'elles amènent, sont constantes. La malade se figure qu'on est venu la demander au parloir, et que la surveillante a répondu qu'elle était trop agitée pour qu’on puisse la visiter. Elle prétend que les infirmières vont, à chaque sortie, voir son ennemie Mme $.B... pour lui donner des renseignements sur sa conduite.
La profonde déséquilibration morale de Berthe Y... se manifeste par ses perversions sexuelles. Nous avons dit que, dès l'enfance, elle se faisait renvoyer de toutes les écoles pour ses actes obscènes envers ses compagnes. Dans le service, les mêmes faits se sont produits à différentes reprises. Berthe Y... recherche les autres malades et les embrasse sur la bouche. Elle trouve tout naturel les relations entre femmes, et ne comprend pas qu'une femme puisse aimer un homme. Si une jeune fille parle d’un jeune homme, la malade prétend que « c’est pour cacher son jeu ; qu’il ne faut pas se fier aux femmes qui ne parlent que des hommes. » Sa profonde vanité lui fait dire qu’on ne peut la voir sans l’aimer. « Je ne sais « pas ce que je peux avoir pour attirer ainsi les femmes, mais je « ne passe nulle part sans en laisser plusieurs amoureuses de « moi. » Elle se figure que toutes les infirmières sont amoureuses de sa beauté, etleur fait des avances ; témoins ces vers adressés à une personne du service :