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Une fois internés dans un asile, ces aliénés n’ont plus l'occasion de manifester leur délire par les actes insensés auxquels ils se livrent quand ils sont en liberté. Aussi leur état mental, qui se juge bien plus par les actes que par les paroles, devientil difficile à apprécier d'autant plus que les premières semaines passées à l’asile n’amènent en général aucun incident.
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Le persécuté-perséculeur est assez intelligent pour. comprendre que la violence et les injures indisposeraient le chef de service en sa faveur. Il cache soigneusement ses conceptions maladives, flatte le personnel, demande l’appui du médecin contre le désir de justice qui a amené son internement.
Cherchant par tous les moyens possibles à intéresser son entourage à sa cause, le malade se répand en récriminations contre ses prétendus ennemis, contre les magistrats qui ont commis une si monstrueuse iniquité. Il fait volontiers le récit de sa vie dénaturant les faits, vantant sans cesse sa bonté, son désintéressement, mettant toujours en avant les raisons qui l'ont poussé à agir. .
Mais au bout de quelques semaines le fait de la séquestration opère souvent chez le persécuté-persécuteur une sorte de transformation du délire. Les accusations contre le médecin se substituent dans son esprit à ses anciens griefs contre ses ennemis. Reportant sur celui-ci toute sa haine ille poursuit de ses calomnies et de ses invectives « Le médecin est un vendu, un être vil, déshonorant sa profession ; il s’est fait complice d'une injustice sans exemple »
Le malade n’a plus qu'une pensée, obtenir sa liberté pour poursuivre judiciairement ceux qu’ils ont fait interner, avec le mème acharnement qu'il mettait autrefois dans ses revendications. Il envoie à cet effet des lettres sans nombre au procureur, au ministre de la justice, au Président de la République pour réclamer impérieusement sa sortie. Il essaie de soudoyer le personnel pour faire parvenir aux journaux de retentissantes protestations et trouvesouvent des défenseurs qui, complèlement ignorants de ce genre d'affection mentale, crient de bonne foi à la séquestration arbitraire.
Lorsque le persécuté persécuteur voit que ces réclamations restent sans effet il met tout en œuvre pour tenter une évasion et doit être à ce point de vue l’objet d'une surveillance constante. D'autre fois, il simule une tentative de suicide ou jure d’une facon théâtrale de se laisser mourir de faim. Ces menaces sont vaines car l’aliéné trouve toujours de bonnes raisons pour se délier de son serment lorsqu'il voit qu'on n’attache pas d'importance à son dire.
Remuant, actif, il met au service de sa cause les facultés
souvent si développées de son esprit, importunant sans cesse le médecin de ses réclamations incessantes et invoquant à chaque instant la loi de 1838 pour réclamer sa liberté. Son incroyable vanité lui fait considérer sa séquestration comme un événement national. À l'entendre, l'opinion publique se préoccupe, ses amis s'agitent, une révolution se produira bientôt en sa faveur. Une de nos malades n'allait-elle pas Jusqu'à attribuer à son internement l'assassinat du président Carnot. Il exige sa sortie non pas tant pour lui que pour le bien de humanité afin de confondre l'injustice et faire triompher le bon droit. L’aliéné se figure être retenu à l'asile pour des raisons politiques ne pouvant s’imaginer un seul: instant qu'il a pu se tromper et commettre ainsi les actes plus criminels.
Son inconscience est en effet caractéristique ; Rien ne saurait donner une idée de la façon désintéressée dont le malade parle de son crime s'il a eule malheur d'arriver aux pires extrémités. La chose n’a pour lui aucune importance et il ne lui-viendra jamais à l’idée que ce meurtre est la principale cause de son internement.
Les idées de persécution du malade prennent sous l'influence du milieu une autre direction et se rapportent surtout au personnel, car le persécuté-persécuteur interprète lout à sa façon, s’obstine dans ses jugements faux et s’imagine voir partout des ennemis : ou intercepte ses lettres, on empêche les visites de ses amis, on veut attenter à sa vie. Cet aliéné est.la plaie des asiles car la discipline n'existe pas pour lui.
Son caractère orgueilleux et chicanier le rend insupportable pour les autres malades et suscite à chaque instant des querelles * dans le service. Le persécuté-persécuteur n’a aucune indulgence pour ses compagnons d'infortune qu’il importune constamment et poursuit de son mépris, aussi est-il un unanimement détesté. Cette façon d'agir ne l'empêche pas de répéter qu'il prend la défense des malades et les arrache chaque jour à mille dangers imaginaires. Lui seul est doux, humain et compatissant, lui seul a du talent et même du génie lui seul, dans l'asile, n'est pas aliéné.