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CHAPITRE III

Contagion du délire.

Une particularité intéressante à signaler chez les persécutéspersécuteurs est la contagion fréquente de leur délire.

Le délire à deux a été remarquablement étudié en 1877 par Lasègue et Falret, ét plus récemment par Ball, Régis, Marandon de Montyel, Martinencq, etc.

Les conclusions de Lasègue et Fabret résument si bien les conditions dans lesquelles se manifeste la contagion que nous ne pouvons mieux faire que de les rapporter ici :

« Dans la folie à deux, l’un des deux individus est Féléement actif ; plus intelligent que l’autre, il crée le délire, et l’impose progressivement au second, qui constitue l'élément passif.

Celui-ci résiste d’abord, puis subit peu à peu la pression de son congénère, tout en réagissant à son tour sur lui, dans une certaine mesure, pour rectifier, amender et coordonner le délire, qui leur devient alors commun et qu'ils répètent à tout venant, dans les mêmes termes et d'une façon presque identique.

« Pour que ce travail intellectuel puisse s’accomplir parallèlement dans deux esprits différents, il faut que ces deux individus vivent, pendant longtemps, absolument d'une vie commune, dans le même milieu, partageant le même mode d'existence, lés mêmes sentiments, les mêmes intérêts, les mêmes craintes, les mêmes espérances, et en dehors de toute autre influence extérieure.

« La troisième condition pour que la contagion du délire soit possible, c’est que ce délire ait un caractère de vraisemblance : quil se maintienne dans les limites du possible ; qu'il se repose

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sur des faits survenus dans le passé ou sur des craintes et des espérances conçues pour l’avenir. Cette condition de vraisemblance seule le rend communicable d’un individu à un autre et permet à la conviction de l’un s'implanter dans l'esprit de l'autre.

« Dans quelques cas rares, la pression morale exercée par un aliéné sur un autre individu plus faible que lui, peut s’attendre à une troisième personne, ou même dans une mesure plus faible, à quelques personnes de l'entourage. Mais il suffit alors presque toujours de soustraire l’aliéné actif à ce milieu qu'il a influencé à divers degrés, pour que l’entourage abandonne peu à peu les idées fausses qui lui avaient été communiquées ». |

Si l’on se rapporte à ce que nous avons dit plus haut des persécutés-persécuteurs, on conviendra que les conditions sont ici essentiellement favorables à la contagion du délire.

Le persécuté-persécuteur est un aliéné raisonnant, à l’intelligence déviée, mais intacte, souvent doué d’une véritable facilité d'élocution.

Son argumentation est serrée, conforme aux lois de la logique. :

Le point de départ des conceptions maladives est le plus souvent un fait vrai ou tout au moins vraisemblable : son délire n’a rien d'absurde, et ne dérive pas d'ordinaire de troubles psychosensuels.

Lé malade formule constamment les mêmes plaintes et les mêmes accusations.

Quoi d'étonnant, d’après les condiitons posées par Falret et Lasègue, à ce que le malade fasse partager facilement ses convictions erronées à l'individu moins intelligent que lui, qui, vivant dans son intimité, partage ses peines et ses espérances.

Nous avons eu l’occasion d'observer pendant notre internat à l’Asile Sainte-Anne un cas remarquable de délire communiqué.

Il s'agit de la mère de la malade Berthe Y.., dont nous rapportons longuement l'observation.

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OBSERVATION VI (personnelle).

Débilité mentale avec hallucinations. Idées de persécution, illusions et interprétations délirantes. Délire communiqué par la fille perséculée-persécutrice.

jatherine M..., âgée de 54 ans, est la mère de la persécutée-persécutrice Berthe Y..…

Peu intelligente, crédule et superstitieuse, elle est rentrée dans le service de l'admission à Sainte-Anne, le 4 avril 1894; en même temps que sa fille, pour avoir partagé les idées délirantes de celle-ci.

Mais indépendamment, elle délire pour son propre compte et a eu évidemment des illusions et des hallucinations de l’ouie, de fausses interprétations, qui quoique se rattachant au délire commun, lui appartiennent en propre.

Elle fait remonter à la même époque que sa fille, les persécutions dont elles sont victimes. Toutes deux partageaient la mème existence bizarre, changeant constamment de logement, se croyant partout en but à une persécution acharnée.

Lorsque Berthe Y. eut été renvoyée des différentes écoles de Paris, elle partagea l'opinion de sa fille sur le fameux dossier, et vit là une nouvelle preuve de la malveillance dont elle se croyait victime,

Ce fut en 1886, que Catherine M. eut pour la première fois des hallucinations. On l'appelle vieille coquine, procureuse ; la concierge lui dit des insultes, Et ce sont ces insaltes qui ont continué depuis,

toujours les mêmes.

On ne lui disait pas dans la maison mais dans la rue et quand elle était seule ; on la montrait du doigt, on disait : « Tiens, voilà la vieille p...qui s’en va, elle va chercher quelque maq... pour sa fille. »

La malade a accepté toutes les idées délirantes de sa fille au sujet dela malveillance de Mme $. B. à son égard, Elle les attribue cependant à une autre cause que celle-ci, et accuse Mme C. d'avoir été l'instigatrice des renvois successifs de sa fille, et des persécutions de MmeS.B.,Catherine M., a joué un rôle très actif dans les revendications de sa fille, et a été de’ connivence avec elle dans l’envoi de la lettre de menaces qui a motivé leur internement. À son entrée, elle reproduit toutes ses conceptions délirantes. ;

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Après un séjour (le quelques mois, la malade commence à raisonner avec quelque justesse. « Qu'on ait interné ma fille je le comprends, puisqu'elle a fait des menaces contre Mme $. B..., mais moi -je n’ai fait aucune menace, je ne dois pas être privée de ma liberté. » el elle réclame sa sortie.

Elle persiste du reste à croire que Mine $. B... a cherché à faire du mal à sa fille, mais commence à se résigner à vivre loin d'elle. « Qu'on me transfère à Villejuif par exemple, et elle à Vaucluse, nous ne nous verrons pas, Inais, au moins, toutes deux, nous serons au bon ‘air. »

Elle ne semble pas avoir d'hallucinations de l’ouiïe depuis son entrée, mais quelques illusions ou fausses interprétation: par exemple elle croit avoir entendu l’interne la menacer de la:cellule, si elle communiquait avec sa fille. La malade travaille dans le service, et s'occupe avec activité.

En juillet 1894, elle est plus calme et son état mental est très amélioré. Elle se rend compte qu'elles pu se tromper, qu'elle a épousé la querelle de sa fille contre Mme $S. B... sans preuves, sans avoir rien entendu par elle-même.

Tout en répétant qu'elle n'a jamais vu $sa fille se livrer à une mauvaise conduite, elle se rend à l'évidence quand on lui démontre que sa fille à fait des propositions à d’autres malades à l'asile. Elle reconnaît que Berthe est très exaltée et qu’elle a eu tort d'écrire ces lettres de menaces, qu'ici tout le monde cherche à lui être agréable. « À bien réfléchir, dit-elle, ce n’est pas Mme. BB... qui a pu envoyer cette lettre qu'on lui reproche. »

Le 21 juillet, Catherine M... tranquille est raisonnable, ne présentant plus d'idées déclirantes est rendue à la liberté. »

Elle vient voir pendant un certain temps sa fille assez régulièrement, puis bientôt paraît inquiète et cesse de venir. Elleenvoie à sa place une amie que Berthe refuse de recevoir ne la connaissant pas, et paraissant craindre quelque piège. Bientôt elle écrit que si elle ne vient plus, c’est qu’elle sait bien qu’on l’internerait immédiatement.

Au bout d’un certain temps, sa fille a dû reprendre sur elle son

influence au moyen de lettres envoyées grâce à la complicité d’une tierce personne, car le 23 octobre, Catherine M... envoie une lettre où elle tient les propos suivants :

* « On reproche à ma fille la nourriture qu'elle mange, on lui dit qu’elle devrait travailler pour la payer, on excite les malades contre elle, on lui donne des bains de trois heures... La surveillante a dit de ne pas me laisser sortir de l'asile quand je viendrais au parloir. Berthe a manqué d’être tuée par une malade du service, des personnes l'ont affirmé devant de hauts personnages. »

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Elle revient sur les mêmes faits dans une lettre qu'elle écrit à sa fille à la mème époque, elle ajoute que la visiteuse qui vient à Sainte-Anne à sa place, est allée trouver plusieurs députés et journalistes. k

A quelque temps de là Catherine M. .envoie à sa fille une lettre raisonnable en apparence, où ellelui recommande d'oublier MmeS. B...: mais cette lettre ne paraît écrite que sous l’influence de ses craintes d’être internée de nouveau. Elle doit être inquiète et avoir des idées de persécutions, car le jour même, elle s'assure par un avis officiel de la distribution de ses lettres. Berthe y parait elle-mème surprise de ces précautions extraordinaires. Enfin, en décembre 1894, elle écrit une longue lettre où elle se montré complètement délirante, elle s'y répand en insultes et en accusations les plus bizarres contre le personnel de l'asile. « Il est inutile dit-elle de jouer plus longtemps la comédie, et de chercher à nier les traitements que vous faites supporter à ma fillé ; vous faites toutes sortes d'expériences sur elle, lhypnotiser, vous la magnétisez à seule fin qu'elle ‘meure, et il faut qu’elle meure car elle gène le docteur... J'ai des nouvelles de Sainte-Anne sans écrire, je les ai de vive voix.

Vous dites que je ne viens pas voir ma fille parce que j'ai peur, mais cette peur est bien fondée, car lorsque je viendrais voir ma fille, c’est convenu avec le concierge vous me prendrez et me jetterez aux agitées... »

Catherine M... conserve donc les mêmes idées délirantes, et il est probable qu'elle n'en est pas à sa dernière entrée dans les asiles.

Cette lucidité qui caractérise les persécutés-persécuteurs, jointe à l’éloquence résullant de la conviction morbide, les place non seulement dans des conditions favorables pour faire partager leur délire à ceux qui les voient journellement, mais leur procure souvent des adeptes et des défenseurs dans la presse. Il n'est pas rare que des journalistes se constituent les chevaliers de ces déséquilibrés qui, trop heureux d'attirer l'attention sur eux, mettent tout en œuvre pour alimenter de leurs délations la campagne entreprise en leur faveur.

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