‹ Thèse sur cette questionChapitre 1 sur 8 · AYANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS

li existe dans le langage de la médecine, comme dans celui de beaucoup d’autres branches des sciences naturelles, quelques dénominations tellement usitées, qu’il semble au premier abord que le sens en soit parfaitement arrêté, et qu’on ne puisse même s’en passer; mais vient-on à scruter la valeur du fait ou de l’idée qu’elles représentent, on demeure stupéfait de voir qu’elles n’ont en réalité aucune signification précise, bien plus qu’elles sont parfois une source de confusion et d’erreurs. Du nombre de ces dénominations sont celles qui ne rappellent qu’un caractère accessoire ou superficiel de l’objet auquel elles s’appliquent. Elles doivent être essentiellement transitoires. A mesure que cet objet est plus intimement connu,, l’insuffisance ou le vice de la première appellation devient de plus en plus frappant, et il peut se faire qu’elle tombe d’elle-même en désuétude ; mais telle est la force de l’habitude, que souvent cette dénomination généralement reconnue mauvaise persiste,

et alors, il faut bien en convenir, elle devient un obstacle au perfectionnement de la science. Ce n’est pas que je prétende que la science se réduise à une langue bien faite, ainsi que le voulait Condillac; sans doute, on peut, à la rigueur, contester que de grands progrès dans les sciences, soient dus à la précision de leur nomenclature, mais ce qu’on ne saurait nier, c’est qu’en embrassant dans une dénomination commune un grand nombre de faits très différents au fond, on engendre au moins une confusion, dont les conséquences peuvent être portées très loin. A une époque encore peu éloignée, on englobait, sous le titre de Sarcocèîe, toutes les tumeurs solides des bourses. Tout semblait dit sur la nature de ces tumeurs, quand ce mot avait été prononcé. Ce mot était de ceux dont nous parlons; il n’indiquait qu’un caractère accessoire des tumeurs des bourses; or, lejour où le flambeau de l'analyse vint à porter la lumière dans ce groupe encore confus, le mot devint un obstacle, il fallait qu’il disparût, ou, ce qui revient au même, qu’on ne lui donnât plus qu’une signification restreinte ; ainsi fit-on en ne l’appliquant qu’aux cancers de cette région; et il n’est personne aujourd’hui qui ne considère ce changement comme une très utile réforme. Bien d’autres appellations sont pourtant encore restées, qui subiront inévitablement le même sort.

De ce nombre, sera un jour celle de kyste. Ce mot, quoi qu’on en pense, n’a pas une signification précise; il ne représente pas une classe de produits pathologiques

naturels et établis sur des bases solides. Prouvons-le, et pour cela n’allons pas chercher les modifications que le sens de cette expression a pu subir depuis qu’elle a été introduite dans la langue; prenons-la au point ou elle en est à notre époque dans quelques-uns de nos auteurs classiques. On entend par kyste (ki)<ttiç, vessie) des cavités closes accidentelles ou poches sans ouvertures , remplies d’une matière liquide, molle ou solide ( Cruvel . Anat. path., tome 5, page 330). Pour Gerdy (Deuxième Monographie, page 344), les kystes sont des poches de formation morbide, ouvertes comme les kystes folliculaires, ou closes dilatées , et souvent distendues par la matière qu’elles contiennent. Les kystes, dit Vidal de Cassis, sont des tumeurs formées par le développement de poches membraneuses , ou cavités closes de toutes parts et renfermant des substances très variées... La membrane du kyste a pour caractère essentiel d’être libre par sa face interne. Par extension on a donné le nom de kyste à l’enveloppe qui circonscrit des tumeurs diverses, lipome encéphaloïde, d’où la dénomination de tumeurs enkystées, qu’il ne fau pas confondre avec les kystes proprement dits. Les auteurs du Compendium , qui adoptent (tome 1, page 608) à peu près la même définition que Vidal, font déjà remarquer qu’elle a le grand défaut de ne pas convenir exclusivement à la chose définie. En effet, disent-ils, si on examine une tumeur de quelque nature qu’elle soit, on la trouve limitée de toutes parts par une membrane celluleuse, fibreuse, ou mixte, plus

ou moins prononcée, qui contient des matières diverses suivant les cas, et cependant ce n’est pas un kyste. Le caractère qui distingue ce dernier genre de tumeurs, c'est qu'il \j a entre les parois et leur contenu un rapport fonctionnel ; c’est que la surface externe du kyste est le siège d’un travail d’exhalation et d’absorption. »

A l’époque où parut le savant mémoire deM. Velpeau, sur les cavités closes, naturelles et accidentelles (Annales, tome 7 et 8), les chirurgiens ne concevaient les kvstes que comme des collections de liquide situées au sein de l’organisme et enveloppées d’une membrane particulière distincte des tissus ambiants. M. Velpeau fit voir qu’il n’en était pas toujours ainsi et établit une division importante : Les kystes proprement dits et les cavités closes accidentelles . Les premières, constituées par une poche membraneuse, une ampoule indépendante des tissus qui l’entourent ; les secondes, n’étant que des écartements anormaux ou pathologiques de ces tissus, des cavités creusées dans leur propre substance, comme les soufflures que l’on rencontre dans le verre ou le plâtre.

Mais les restrictions et les distinctions dont nous venons de parler, ne paraissent pas suffisantes à M. P. Boyer, et dans une note ajoutée au livre de son père (tome â, page 1855), il veut tenter une réforme plus radicale :

« Lorsqu’on lit les ouvrages de médecine, de chirurgie, et d’anatomie pathologique , on voit que le nom de kyste a été donné à des maladies très différentes, et que la confusion des noms tirés, tantôt de la structure des

parois du kyste, tantôt de la nature des liquides qu’il contient, est telle qu’on a peine à se reconnaître au milieu de ce chaos. Les progrès de la science n’ont pas servi aie débrouiller et l’on est en droit de s’étonner que les ouvrages les plus récents n’aient pas élucidé cette question. Je vais tâcher de remplir cette lacune. » Puis, M. Boyer, repoussant la définition la plus commune, refuse le nom de kyste au follicule sébacé rempli du produit de sa sécrétion, aux tumeurs de l’ovaire, aux tumeurs hématiques enkystées, etc. , et ne considère comme kystes que les tumeurs formées par une vésicule cellulaire dilatée.

Après ces citations on conviendra facilement qu’on n’est pas d’accord sur ce qu’il faut entendre par le mot kyste. Or, que doit-il résulter d’une classification d’anatomie pathologique dans laquelle les kystes jouent le rôle important de classe? Confusion extrême dans les subdivisions, puisque le point de départ n’est rien moins que bien arrêté.

Dans ce que nous venons de dire, nous avons eu en vue les kystes considérés en général, mais nulle part la confusion que nous signalons, ne devient plus évidente que dans les kystes des os ; et ici, sous le spécieux prétexte d’une cavité ou même d’une mince enveloppe, on a fait une seule et même maladie des exostoses, des tumeurs fibreuses, des cancers des os. Et ne croyez pas que pour fournir les preuves de cette confusion, il faille les puiser dans les oeuvres des chirurgiens d’un autre

siècle, et remonter à une époque où les kystes des parties molles étaient encore peu connus* il suffirait d’ouvrir nos traités didactiques : « Plusieurs de ces productions sont renfermées dans une coque osseuse presque toujours doublée d’une membrane plus ou moins épaisse. C’est à cette coque que l’on donne le nom général de kyste. Les produits qu’elle contient sont tantôt liquides, tantôt solides, tels que le tubercule à l’état cru, le cancer, etc. (Compendium de chirurgie , tome 2, page 325). » Mais, s’ils constatent cet état delà science, les auteurs du Compendium ne l’acceptent sans doute pas, carils s’empressent de déclarer qu’ils ne parleront que des kystes dans lesquels se trouve un produit liquide, une sorte de sérosité. Hâtons-nous de le dire, de nos jours, il serait bien difficile qu’un pareil état de choses subsistât longtemps, sans provoquer une réaction. Aussi, voyons-nous un esprit ardent et indépendant, Gerdy, s’insurger contre une erreur qu’il croit consacrée par l’autorité d’un nom illustre, sous le titre général d' Exostose, il étudie séparément (troisième monographie) , les Exostoses creuses, les exostoses par corps fibreux , les kystes des os, etc. En parlant des exostoses creuses, il dit : « Sous le rapport anatomique, les unes sont des tumeurs plus ou moins considérables développées dans des cavités osseuses naturelles, comme le sinus maxillaire, la cavité médullaire des os longs, ou dans des cavités morbides creusées autour par résorption, de manière qu’elles sont libres par une partie de leur surface ou de leur circon-

férence, adhérentes à la cavité par le reste; mais qu’elles soient adhérentes ou libres, les parois osseuses de la cavité ne peuvent être appelées un kyste osseux, comme le fait Dupuytren ( Leçons orales , tome 2). Un kyste est une poche ou vessie close, qui, adhérente à nos tissus par une face, renferme d’ordinaire des produits morbides sécrétés dans son sein, et a une épaisseur de parois évidente, déterminable et non imaginaire. La portion non adhérente ou libre de la tumeur intra-osseuse peut être probablement recouverte d’un kyste séreux interposé à la cavité et à la tumeur. Mais ce kyste ne saurait, pas plus que la cavité d’habitation de la tumeur, autoriser à donner à la tumeur, qui est la maladie réelle essentielle, le nom de kyste des os. » Plus loin, à propos des corps fibreux, page 28â, Gerdy s’élève avec plus de vivacité encore contre la déplorable confusion que Dupuytren, a pour ainsi dire, enracinée dans les esprits. Et peut-être même ici, le réformateur cesse-t-il d’être juste. Mais voyez comme les exagérations doctrinales en appellent facilement d’autres dans un sens opposé : voici venir M. P. Boyer, qui réduit à néant les kystes des os ( Traité des maladies chirurgicales , tome 3, page 513). Marjolin, luimême, nie l’existence des kystes osseux. ( Dictionnaire en 30 volumes, article kyste.)

Mais je m’arrête dans ces généralités. En traçant l’histoire des kystes des mâchoires, les considérations que je viens d’exposer recevront une ample confirmation . D’ailleurs, une circonstance malheureuse vient d’interrompre

ce 'ravail et lui imposer d’étroites limites. Frappé dans mes affections les plus vives, j’ai dû passer loin de Paris, au chevet d’un malade bien cher, une partie considérable du temps qui m’était accordé pour composer cette thèse. Je serai donc forcé d’indiquer seulement ce que j’aurais aimé à développer, et souvent meme je laisserai au lecteur le soin de remplir quelques parties du cadre que je m’étais tracé.

Page 1