‹ Thèse sur le chloroformeChapitre 18 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

UISTOIUQUÜ.

Divimm opus sedare dolorem : Lorsque Hyppocrate exprimait cette idée, il parlait seulement de ces palliatifs insuffisants ou infidèles employés de son temps pour atténuer dans le cours des maladies les effets de la douleur. La découverte du chloroforme est venue de nos jours donner à cette pensée la valeur d’une vérité absolue.

Le chloroforme, non-seulement atténue la douleur, mais il l’abolit,

de plus encore, il substitue à la douleur un état tout particulier de plaisir sensuel et de bonheur inexprimable.

Quel étonnant contraste entre les opérations chirurgicales pratiquées avant la découverte de la méthode anesthésique et celles qui s’exécutent aujourd’hui sous sa bienfaisante influence! Qui n’a pensé au spectacle que présentaient autrefois les opérations sanglantes.

L’idée d’abolir ou d’atténuer la douleur est aussi vieille que la science, et depuis elle n’a cessé de préoccuper les esprits.

Depuis Pline jusqu’à nos jours, la médecine n’a-t-elle pas cherché à triompher de la douleur par l’emploi des narcotiques I La morelle, la mandragore, la belladone, la jusquiame, la ciguë et l’opium ne furent-ils pas tour à tour employés et délaissés. La chirurgie a puisé également à cet arsenal, puis, dans notre siècle, elle eut recours, mais sans succès, à la compression, aux irrigations froides, à l’application de la glace, à l’ivresse alcoolique, à l’ivresse du haschich, enfin au magnétisme animal.

La science, après un grand nombre d’efforts inutiles, d’insuccès souvent répétés, avait, par la voix d’un de ses principaux représentants , déclaré son impuissance. Éviter la douleur (l) dans les opérations, disait-on, est une chimère qu’il n’est plus permis de poursuivre aujourd’hui.

Tel était l’état de la science, telle était la situation des esprits lorsque, pendant l’année 1846, la méthode anesthésique fit tout d’un coup explosion. On comprend dès lors la confusion et la surprise que durent éprouver les savants, à voir résolu d’une manière si formelle, si complète, un problème qui avait défié les efforts de tant de siècles, à voir si positivement réalisée cette chimère depuis si longtemps abandonnée à l’imagination des poètes. C’est Ilumpry üavy qui, le premier, découvre les faits extraordinaires qui devaient amener la création de la méthode anesthésique : il cherche à dompter la douleur par l’emploi du gaz hilarant , gaz du paradis , protoxyde d'azote.

( 1 .) Velpeau. Traité de médecine opératoire, 1839.

Ces travaux ne furent pas couronnés de succès, le protoxyde d’azote fut abandonné. Aux États-Unis, le docteur Charles Jackson et William Morthon démontrèrent, en 1842, Ta puissance anesthésique de l’éther, puissance que celle du chloroforme, quelques années plus tard, devait renverser. Des États-Unis, cette découverte de l’éther, comme agent palliatif de la douleur, passa en Angleterre. M. Jobert de Lamballe, le 22 décembre 1846, constata le premier, en France, l’action stupéfiante de l’éther sulfurique.

Peu de temps après, s’élevait une question aussi riche d’avenir, car elle allait conduire à la découverte d’un nouvel agent d’une puissance anesthésique supérieure à celle de l’éther. En effet, cette propriété de l’éther était à peine connue, que l’idée vient de chercher si elle ne se trouvait pas dans quelques autres substances. M. Sedillot, en 1847, fit part des propriétés anesthésiques de l’éther chlorhydrique. M. Flourens et M. Louis Figuier signalèrent à la même époque l’action stupéfiante, le premier, du même éther, le deuxième, de l’éther acétique.

Le docteur Chambert étendit beaucoup les observations sur les différents éthers, et vit que l’aldéhyde, la liqueur des Hollandais, le sulfure de carbone, l’essence de moutarde, l’acétone, le camphre, l’essence de lavande, celle d’amandes amères, la benzine et la vapeur d’iodoforme, jouissaient de propriétés anesthésiques.

M. Simpson, d’Edimbourg, en se livrant à de semblables recherches, découvrit l’anesthésique par excellence, dont l’action devait dépasser l’éther, c’était le chloroforme.

Ce fait si important a pris naissance dans des circonstances tellement singulières, que je ne puis me dispenser de donner à ce sujet quelques détails peu connus.

M. le professeur Simpson, intimement persuadé qu’il devait exister des agents anesthésiques plus puissants que l’éther sulfurique, se livrait depuis quelque temps 4 des expériences sur des éthers, des huiles essentielles et des substances gazeuses. Un soir, c’était le 4 novembre 1847, il continuait en compagnie de deux médecins de ses amis (MM. Keith et J.-M. Duncan), ses intéressantes recherches sans

grands résultats, lorsqu’il leur tomba sous la main une substance que son poids leur avait déjà fait rejeter comme peu propre à de pareilles expériences. C’était un flacon de chloroforme.

Chacun en versa dans une soucoupe et recommença les inhalations. Tous furent pris immédiatement d’une gaieté folle; ils disaient, en termes expressifs, tout le bonheur qu’ils ressentaient. Bientôt ils accusèrent un bruit de roulement dans les oreilles, et ils tombèrent dans l’immobilité la plus complète.

Lorsque M. Simpson se réveilla, sa pensée fut que c'était plus fort et bien meilleur que l'éther. Mais en cherchant à se rendre compte de ce qui lui était arrivé, il se vit à terre, et autour de lui tout était alarme et confusion. M. Duncan était sous une chaise, la mâchoire abaissée, les yeux fermés, la tête à moitié pliée sous son corps, il avait perdu connaissance et ronflait d’une manière qui n’était pas rassurante. En cherchant M. Keith, on l’aperçut sous la table, en proie à une agitation furieuse, et cherchant à briser ce qui lui faisait obstacle. Avec le temps, M. Simpson parvint à regagner son siège, M. Duncan cessa son ronflement, et le docteur Keith finit par s’arranger à l’amiable avec la table qu’il voulait briser. Lorsque tout ce désordre fut réparé, chacun rendit compte des sensations agréables qu’il avait éprouvées. Bientôt on revint à de nouvelles expériences; mais, cette fois, on ne poussa pas les inhalations jusqu’à la perte de connaissance, et on put suivre, d’une manière plus précise, la marche des phénomènes produits par le chloroforme.

Le reste de la soirée se passa en recherches, dans les ouvrages de chimie, des détails sur cette précieuse substance ; on se sépara a trois heures du matin, avec la conviction intime qu’on avait trouvé un

agent anesthésique supérieur à l’éther. Ainsi, la découverte des

propriétés du chloroforme est donc, comme tant d’autres découvertes, tout simplement due au hasard.

D’après M. Simpson, il ne fallait plus, avec ce nouvel agent, prolonger pendant huit à dix minutes l’inhalation; après une minute ou deux d’inspiration , le malade tombait frappé de l’insensibilité la plus complète. Quelques grammes de chloroforme versés sur un mouchoir

placé devant la bouche suffisaient pour produire l'effet désiré.

L’inspiration de l’éther provoque presque toujours une irritation pénible à la gorge, qui amène une toux opiniâtre, et inspire aux malades une répugnance souvent invincible ; au contraire, le chloroforme, doué d’une suave odeur, est respiré avec délice.

Avant de publier sa découverte, M. Simpson observa avec soin les effets du nouvel agent anesthésique dans des cas nombreux et variés : convulsions de dents, accouchements , opérations chirurgicales plus ou moins sérieuses. Par un hasard heureux, M. Dumas se trouvait à Edimbourg à l’époque où eurent lieu les premières opérations chirurgicales dans lesquelles on ait eu recours publiquement aux inspirations du chloroforme.

Les faits en acquirent un plus grand degré d’authenticité et furent accueillis avec confiance.

Les journaux anglais répandirent promptement la connaissance de ce fait, qui ne tarda pas à trouver une confirmation éclatante dans la pratique des chirurgiens de Paris. Le chloroforme devint bientôt, dans tous les hôpitaux d’Europe, le sujet d’expérimentations multipliées, et l’ardeur qui avait été apportée précédemment à l’étude des propriétés de l’éther se réveilla tout entière à propos du nouvel agent.

Cet horizon si éclatant ne tarda pas à s’assombrir. Bientôt commencèrent â circuler de vagues humeurs qui prirent une forme et une consistance plus sérieuses. On parlait de morts arrivées subitement pendant l’administration du chloroforme, et qui ne pouvaient se rapporter qu’à son emploi. On acquit la triste certitude que l’activité extraordinaire du chloroforme expose aux plus graves dangers, et que si l’on néglige certaines précautions indispensables, on peut quelquefois si bien éteindre la sensibilité que l’on éteint en même temps la vie.

Les premières alarmes furent données par l’annonce d’un accident terrible arrivé à Boulogne pendant l’administration du chloroforme.

Une jeune fille, pleine de vigueur et de santé, soumise, pour une opération insignifiante, à l’inhalation du chloroforme, était tombée comme foudroyée entre les mains du chirurgien. Cet événement ayant donné lieu à un commencement de poursuite judiciaire, le ministre

de la justice demanda à l’Académie de médecine une consultation médico-légale à propos de ce fait; d’un autre côté, son collègue de l’instruction publique crut devoir soulever, à cette occasion, devant la même compagnie, la question générale de l’innocuité des inhalations anesthésiques. M. Malgaigne fut rapporteur de la commission devant l’Académie. Les conclusions adoptées à la suite d’une discussion remarquable innocentèrent le chloroforme. Cependant le corps médical est loin d’avoir entièrement ratifié les conclusions de la savante compagnie. Cette panique s’est emparée des gens du monde : aussi voiton encore des personnes qui hésitent à déboucher un flacon de chloroforme, elles en craignent et en redoutent la prompte action.

Cette assertion est tellement vraie qu’on trouve des esprits assez crédules pour ajouter foi aux bruits incroyables, aux nouvelles merveilleuses que certains plaisants répandent sur la propriété stupéfiante du chloroforme.

Deux anecdotes rapportées dans YÉclio de la frontière (Valenciennes), viendront comme preuve à l’appui de ces faits.

Un vol audacieux, rapporte-t-il, vient d’être commis dans une au berge de Mardigny. Deux individus en discussion sur le mérite et l’odeur d’un médaillon, le firent examiner et sentir de près au maître de l’auberge, qu’ils avaient pris pour arbitre.

Le médaillon contenait du chloroforme.

Le maître de l’auberge s’assoupit aussitôt, et les industriels, profitant de ce sommeil, emportèrent de la maison ce qu’ils trouvèrent à leur convenance.

En voici un autre :

Un individu se présente (d’après le même journal) à la caisse du percepteur de Bac-Aubigny pour solder les contributions d’une personne qu’il désigne. Pendant les recherches sur le livre, l’inconnu offre au percepteur une prise de tabac.

Ce dernier accepte et tombe aussitôt anéanti.

Le tabac offert avait été chloroformisé : le voleur s’empara d’une somme considérable, etc.

Véritables canards, qui ne doivent pas plus intimider que bien d’au-

très faits aussi erronés répandus dans le monde, sur les merveilleuses propriétés du chloroforme.

Le chloroforme, nous le répétons, appliqué avec soin et précaution, est une substance inoffensive.

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