RECHERCHE DU CHLOROFORME DANS LES CAS DE CHIMIE LÉGALE
Quatre procédés sont actuellement en usage pour la recherche du chloroforme dans le sang. Le premier appartient à M. Ragsky, le deuxième à M. Snow, et les deux derniers à M. Duroy.
Procédé Ragsky.
Dans l’anesthésie produite par du chloroforme de petites quantités de ce principe volatil paraissent se dissoudre dans le sang. Pour parvenir à le démontrer, M. Ragsky se fonde sur la propriété que possède le chloroforme de se décomposer au rouge en charbon acide chlorhydrique et chlore.
On prend 30 grammes du sang que l’on veut examiner et que l’on a soin de garantir soigneusement de l’évaporation. On l’introduit dans un flacon bouché, et dont le bouchon est traversé par un tube recourbé à angle droit. La branche horizontale de ce tube, un peu rétrécie à la lampe , est chauffée au rouge, à l’aide d’une lampe à alcool; on introduit, par l’extrémité ouverte de ce tube horizontal, un papier d’iodure de potassium amidonné.
Le flacon est plongé ensuite dans un bain-marie, dans lequel on fait bouillir de l’eau. Le chloroforme s’évapore, et en passant par le tube échauffé se décompose.
L’iodure de potassium, qui a été introduit au bout du tube, est décomposé par le chlore et l’acide chlorhydrique, l’iode est mis à nu et colore en bleu l’amidon dont la bande de papier est imprégnée.
Ce procédé n’a jamais fait défaut à M. Ragsky.
Procédé Snow.
Le docteur Snow décrit de la manière suivante l’appareil dont il se sert pour la recherche du chloroforme.
Le sang ou la partie du cadavre à examiner est mise dans une bouteille munie d’un tube de verre courbé à angle droit, dont une partie est tenue chauffée au rouge. Un second tube fixé, à l’extrémité du premier et mouillé entièrement avec une solution de nitrate d’argent, se rend dans un flacon de Woulf, également mouillé avec la môme solution. En chauffant la bouteille au bain de sable , la vapeur produite passe par le tube chauffé au rouge ; le chloroforme, s’il en existe, se décompose, le chlore et l’acide chlorhydrique, devenus libres, se rendent dans le second tube où ils forment un précipité blanc de chlorure d’argent qui noircit promptement à la lumière. On s’assure facilement de la nature du précipité en coupant le tube avec la lime, et en y introduisant, dans une partie, une ou deux gouttes d’acide nitrique, et dans un autre quelques gouttes d’ammoniac. En opérant ainsi, M. Snow a reconnu distinctement la présence du chloroforme dans deux jeunes chats tués par l’inhalation de ce liquide, quoique ces animaux fussent restés à l’air et que la quantité de chloroforme respiré par chaque chat fut très-minime. Les seuls substances capables de produire par cette méthode du chlorure d’argent sont le chlorure d’éthyle et quelque autres substances semblables au chloroforme par leur composition et leur réaction , qui se débitent rarement, dont l’emploi est fort restreint.
Dans un cas de mort produit par l’inhalation du chloroforme, à Strasbourg, à la fin de 1851, et qui fut suivi d’un procès qui eut un certain retentissement, les experts recherchèrent le toxique à l’aide des
procédés ci-dessus de M. Snow, en y apportant toutefois les modifications suivantes : Un gazomètre communiquait par un tube de verre à une cornue tubulée renfermant ies matières à examiner, ce tube plongeait au fond de la cornue. De cette cornue partait un tube de verre aboutissant à un tube de porcelaine rempli de fragments de même matière. Au tube était adapté un tube de Liebig à trois boules contenant un soluté d’azotate d’argent. Un courant d’air de 7 à 8 litres traversa, dans chaque opération , les matières à examiner, à l’effet d’entraîner à l’état de vapeur le chloroforme qu’elles pouvaient contenir. Le tube de porcelaine était chauffé au rouge, le chloroforme se décomposait sous l’influence de la chaleur, et la présence de l’acide chlorhydrique et du chlore libre était annoncée par un précipité blanc qui se formait dans le soluté argentique. Des essais comparatifs furent faits, et on eut ainsi la preuve que le sang et les viscères de la victime , la dame Simon , contenaient du chloroforme.
Procédés Duroy.
Cet habile pharmacien a fait connaître deux procédés pour découvrir le chloroforme dans le sang et dans les cadavres; nous allons les rapporter successivement.
Premier procédé. — Il est également fondé sur la décomposition qu’éprouve ce corps à une haute température ; mais au lieu de chauffer les matières qui le contiennent pour forcer sa vapeur à passer dans le tube incandescent, M. Duroy emploie, comme les experts de Strasbourg, un courant d’air froid; l’air se charge très-facilement du chloroforme et produit dans cette opération un double effet : physique et chimique.
L’appareil se compose d’une cornue tubulée, dont le col s’engage et s’ajuste au moyen d’un bouchon percé dans un tube de porcelaine traversant un fourneau ad hoc. A l’extrémité de ce tube on en ajoute un petit de verre courbé à angle droit, dont la branche verticale traverse le bouchon d’un petit flacon qui contient une dissolution trèslimpide d’azotate d’argent; l’extrémité de ce petit tube doit arriver
seulement à la surface de la solution ; un deuxième petit tube de verre également recourbé à angle droit à son extrémité supérieure part du même flacon et est destiné à la sortie de l’air.
Les choses étant ainsi disposées, on introduit le sang ou les autres matières sur lesquelles on doit opérer dans la cornue par la tubulure. Cette tubulure est ensuite fermée avec un bouchon traversé d’un tube droit en verre, que l’on fait plonger dans le contenu de la cornue; la partie supérieure de ce tube doit dépasser le bouchon de quelques centimètres en dehors, afin de faciliter son union avec le bec d’un soufflet au moyen d’un tube en caoutchouc vulcanisé. Alors on place des charbons allumés dans le fourneau, dont on entoure parfaitement le tube, et lorsque celui-ci est arrivé au rouge vif, on fait agir le soufflet. 11 est bon de faire observer qu’on est quelquefois obligé de suspendre l’insufflation par instants, afin de laisser tomber la mousse qui se soulève dans la cornue. On pourrait, du reste, éviter cet inconvénient en employant une grande cornue.
Aussitôt le passage de l’air dans le tube à décomposition, on aperçoit au-dessus de la solution d’azotate d’argent, des vapeurs blanches plus ou moins intenses; la solution fixe le gaz chlorhydrique en constituant un chlorure d’argent, et les autres produits gazeux sortent de l’appareil par le dernier tube du flacon.
Le courant d’air produit au moyen du soufflet exerce ici, outre l’action chimique, un effet physique très-important, car il entraîne et balaye dans son passage les différents produits de la combustion du chloroforme, et notamment l’acide chlorhydrique, qui est ainsi forcé d’arriver au contact du réactif. Aussi, avec son intervention, a-t-il été permis à M. Duroy d’apercevoir des traces infinitésimales de chloroforme , qu’il n’avait pu déceler par les autres procédés.
Deuxième procédé. — L’autre procédé proposé par M. Duroy, pour la recherche du chloroforme, est basé sur la propriété que possède l’éther d’enlever cet agent aux liquides aqueux qui en contiennent (au sang, par exemple), lequel éther chloroformé donne ensuite, lorsqu’on l’enflamme sur une dissolution d’azotate argentique, de l’acide chlorhydrique qui y fait naître un précipité de chlorure.
On verse sur le sang à examiner 5 à 10 grammes d’éther sulfurique pur et l’on introduit le mélange, après l’avoir bien agité, dans un appareil distillatoire en verre bien luté ; le ballon récipient est rafraîchi avec de la glace, si c’est possible; puis on distille en plaçant la cornue dans un bain-marie. L’éther chloroformisé, obtenu à la distillation, est enflammé dans un appareil qui permet de recueillir les produits de sa combustion, et notamment l’acide chlorhydrique dans une dissolution d’azotate d’argent.
Nous renvoyons pour la description de cet appareil assez compliqué au tome XIX e du Journal de pharmacie et de chimie, 185i.