TROISIEME PARTIE
DU PRUVCIPE ACTIF
CONTENU DANS LES GKAINES ET DANS l’hUILE DE BICIK,
L’existence du principe actif des semences de Ricin n’est pas douteuse ; si jusqu’à présent sa nature a été méconnue et a échappé aux recherches, du moins on n’ignorait pas ses effets souvent dangereux.
M. Tourneforl signale une circonstance dans laquelle des jeunes filles furent incommodées pour avoir mangé cinq ou six de ces graines.
M. Orfila rapporte, dans son Traité de toxicologie, qu’il fit périr des chiens en leur donnant de 15 centigr. à 12 gr. de graines de Ricin.
M. Mialhe voulut constater l’activité des semences, et pour cela il entreprit quelques expériences; il vit que 10 gr. de semences produisirent des effets émétocathartiques très-prononcés; que 5 gr. donnèrent lieu à 28 vomissements et 18 évacuations; enfin, qu’avec 1 gr. seulement, les effets émétocathartiques étaient très-prononcés.
Les expériences et les accidents produits par les graines de Ricin montraient bien que l’on avait affaire à une substance très-active; mais à quelle partie du Ricin devait-on l’attribuer? Là différaient les opinions.
Les uns voulaient que le principe actif résidât dans l’épisperme, d’autres dans l’embryon, d’autres dans une huile volatile ; mais des expériences faites à ce sujet prouvèrent que le principe actif était contenu dans le périsperrae, et n’était pas volatil.
M. Bussy et Lecanu, dans les conclusions de leur mémorable travail sur l’huile de Ricin, avaient admis que l’huile de Ricin, différente des autres huiles par sa nature, était purgative par elle-même.
Telles étaient les opinions sur le principe actif, lorsque M. Soubeiran père (Journal de ph., octobre 1829) isola une matière résineuse à laquelle il attribua les propriétés purgatives; mais il ne fit aucune expérience pour vérifier l’activité de cette résine. Jusqu’alors on s’était contenté de s’adresser à l’huile, bien que les Ricins dussent contenir plus de principe, lorsque M. Calloud entreprit de vérifier les résultats annoncés par M. Soubeiran. Il retira d’abord l’huile des Ricins par expression (Journ. de ph, et ch ., t. XIV), puis traita le tourteau par l’alcool concentré à froid, puis par le même liquide bouillant. 11 évapora la solution alcoolique, remarqua que l’huile n’agissait pas autrement que l’huile ordinaire.
Il prit ensuite lui-même 50 centigrammes de tourteau dans une tasse d’eau sucrée, et il éprouva pendant six heures des nausées et une forte salivation. Un jeune homme robuste, à qui il en fit prendre 2 gr. en deux doses, eut pendant vingt-quatre heures des vomissements accompagnés d’efforts pénibles.
Que conclure de semblables résultats, sinon que le principe actif n’est pas une résine et qu’il n’est pas soluble dans l’alcool absolu.
M. Bower, de Philadelphie, avait découvert dans les graines de Ricin une émulsine semblable à celle des amandes, et pouvant, au bout de quelque temps, en contact avec de l’amygdaline, développer l’odeur cyanique.
Ceci me fit penser qu’il pouvait bien exister dans les Ricins un principe semblable à l’amygdaline, puisque, lorsque l’on fait une émulsion de Ricin, il se développe une odeur très-désagréable.
La première idée fut qu’il se formait une huile volatile, mais la distillation me prouva le contraire ; il me fut impossible d’en obtenir même en opérant sur 2,500 grammes de tourteau et distillant à la vapeur. L’eau distillée était légèrement aromatique, mais sans aucune action sur l’économie.
Je fus conduit par hasard à traiter le tourteau par de l’alcool faible (56* cent.) bouillant, et j’obtins une liqueur qui déposa, par le refroidisse-
ment, de nombreux flocons grisâtres. Il me fut impossible ensuite d’obtenir un seul flocon d’un autre tourteau en le traitant par l’alcool à 95° bouillant.
L’analogie d’extraction de cette substance avec l’amygdaline me fit penser que ce devait être la matière sur laquelle réagissait l’émulsine de M. Bower. Elle était très-soluble dans l’eau et les acides, insoluble dans l’éther. Dissoute dans l’eau et mise en contact avec l’émulsine, elle développait l’odeur nauséeuse dont j’ai déjà parlé.
De même que dans les amandes, il existe donc dans le Ricin deux substances pouvant réagir l’une sur l’autre, mais sans produire d’huile volatile.
La première, que j’appellerai rîcinine, est une substance d’un blanc grisâtre, poisseuse, presque insipide, très-soluble dans l’eau et les acides, un peu soluble dans les huiles, soluble dans l’alcool à 56°, mais plus à chaud qu’à froid ; se séparant par le refroidissement de sa solution alcoolique, insoluble dans l’alcool concentré et dans l’éther.
C’est une substance azotée qui donne de l’ammoniaque lorsqu’on la chauffe avec de la potasse.
Pour préparer la ricinine on prend du tourteau privé d’huile, que l’on traite par de l’alcool à 56" bouillant; on presse dans un linge, après quoi l’on chauffe de nouveau la liqueur et l’on filtre bouillant. On recueille les flocons qui se précipitent par le refroidissement, et on les lave à l’éther pour enlever le peu d’huile qu’ils peuvent retenir.
L’émulsine est très-blanche lorsqu’elle est hydratée, mais lorsqu’elle est sèche, elle a l’aspect de la corne ou de la gomme ; elle est soluble dans l’eau et dans les acides et un peu dans l’huile. Elle se coagule à 100°. Elle est précipitée de ses solutions par l’alcool. Dissoute dans l’eau, elle rougit le tournesol. Son caractère distinctif est de produire l’odeur cyanique avec l’amygdalinc. Elle agit encore et peut se redissoudre quand elle a été coagulée par l’alcool.
On prépare l’émulsine en faisant macérer du tourteau de Ricin avec assez d’eau pour en faire une pâte molle et exprimant ensuite. La liqueur filtrée est traitée par un volume égal d’alcool, qui précipite l’émulsine sous la forme de flocons blancs qu’on lave ensuite à l’alcool concentré.
Après avoir déterminé ces substances j’ai voulu savoir où résidait dans la graine le principe actif. Je pris donc du tourteau de Ricin que je fis macérer dans l’eau; je le lavai à plusieurs reprises, et j’en fis prendre gros comme une noisette à un lapin qui n’en fut pas incommodé.
Il était donc évident que le principe actif était soluble dans l’eau, et que ce devait être sans doute une des deux substances que l’eau enlevait aux Ricins. Je fis donc prendre de l’émulsine, et deux heures plus tard de la ricinine au même lapin, sans qu’il se manifestât le moindre effet purgatif ni la moindre incommodité.
Enfin je lui fis prendre une cuillerée à bouche d’une macération de Ricin assez concentrée, et une demi-heure après il refusa de prendre de la nourriture. Trois heures après l’administration du liquide se manifesta la première évacuation ; celles-ci durèrent dix-huit heures; enfin survint la mort accompagnée de convulsions tétaniques.
Nul doute qu’il n’y ait réaction de l’émulsine sur la ricinine. Je fis donc macérer pendant vingt-quatre heures du tourteau de Ricin dans de l’eau, et j’évaporai la solution ; il se coagula de l’émulsine que je séparai, et enfin j’obtins une substance brune, poisseuse, ayant l’odeur qui se développe lorsque l’on fait une émulsion de Ricin, insoluble dans l’alcool concentré et l’éther, soluble dans l’eau et les acides. Cette substance, qui avait tant d’analogie avec la ricinine, n’est que le résultat de l’action de l’émulsine, et au lieu de donner lieu à de l’huile essentielle, la ricinine éprouve seulement une modification qui se manifeste trèspromptement, car au bout d’une heure de macération l’eau se colore légèrement en jaune. Nous retrouverons tout à l’heure cette substance en parlant de l’huile.
Ce qui prouve que tout se passe ainsi que je l’avance, c’est qu’on ne retrouve dans la macération ni huile volatile, ni acide, ni base.
Lorsque l’on chauffe l’émulsion de Ricin au point de coaguler l’éinul- .sine, l’odeur nauséeuse ne se développe plus.
Si l’on chauffe les semences de Ricin avec des acides faibles avant de faire une émulsion, on n’observe pas le développement de l’odeur nauséeuse, et l’on trouve dans la solution la synaptase ou émulsine et la ricinine. 11 n’y a pas non plus d’odeur lorsqu’on traite le Ricin par de l’alcool faible.
Pour savoir quel était le principe purgatif de l’huile de Ricin, j’ai traité celle-ci à froid par de l’eau acidulée par l’acide sulfurique ou chlorhydrique ; j’ai agité à plusieurs reprises, puis j’ai jeté le tout sur un filtre, préablement mouillé, pour pouvoir séparer l’huile. J’ai évaporé la liqueur filtrée après l’avoir neutralisée, et j’ai trouvé qu’elle différait suivant que l’huile avait été préparée à chaud ou à froid.
Dans le premier cas, on trouve une quantité très-faible d’une matière brune semblable à celle qui résulte de la réaction de la ricinine sur l’émul- .sine, et qui est probablement la résine de M. Soubeiran. Lorsque l’huile a été extraite à froid, c’est au contraire l’émulsine et la ricinine que l’on retrouve dans les eaux de lavage.
Ceci montre que l’opinion de M. Solimani, rapportée par de Candolle, n’était pas sans fondement ; que l’on peut priver l’huile de son principe actif en la lavant à l’acide sulfurique étendu.
Du reste, on sait que les Chinois emploient l’huile comme aliment après l’avoir fait bouillir avec du sulfate d’alumine, qui est un sel à réaction acide.
Si maintenant nous cherchons à quelle cause est due la plus grande activité des semences, comparativement à l’huile, nous voyons que 100 gr. de Ricin fournissent 36 à 40 gr. d’huile et 60 à 64 gr. de tourteau. Le tourteau pour IjOO renferme 4’J gr. d’émulsine et de ricinine, en parties égales, c’est-à-dire 21 gr. de chaque substance ; tandis que l’huile préparée à froid n’en renferme que 0''''',75 pour 100, c’est-à-dire OBf-,32 de chacun. Le Ricin pourrait donc contenir sur 100 parties 26»''-,50 de principe actif ou trente fois plus que l’huile. Il m’a été impossible de calculer la quantité de matière brune que renferme l’huile à chaud, parce que je n’avais que très-peu de cette dernière à ma disposition.
11 faut conclure de tout ce que j’ai dit précédemment :
1“ Que le Ricin doit son principe actif à deux substances réagissant l’une sur l'autre, la ricinine et l’émulsine, et produisant une modification de la ricinine;
2" Que l’huile doit ses propriétés aux mômes principes que les semences ;
3° Que l’huile n’est moins purgative que les Ricins que parce qu’elle ne contient que peu du principe purgatif si abondant dans ceux-ci.
4" Qu’on peut priver l’huile de son principe actif en la lavant avec de l’eau acidulée.
Je regrette, en terminant, de n’avoir pas eu le temps de faire un travail plus complet ; mais je me propose de le reprendre sous peu et de le traiter à fond.
Vu bon à imprimer.
Pour le Directeur de l'Ecole, le Secrétaire,
G. GUIBOlJRT.
Permis d’imprimer,
Le Vice-Recteur, ARTAUD.
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