M DCCC XXX TV
BiBUOTKECA
rîav :*?»***
i/Zfâc1
in 2011 with funding from
Univers ity of Toronto
•J)ahH i 23y
http://www.archive.org/details/thseoulesloiOOdalb
PRÉFACE
Voila une pièce faitepour mesdemoiselles Clairon et Gaussin, une pièce faite pour être déclamée, et pour donner, par l'expression de la voix et du geste, la plus grande extension aux sentimens de l'âme : car je ne reconnais point de tragédie sans déclamation ; et la tragédie parlée et chevrotante, ainsi qu'on la joue de nos jours , n'a rien d'héroïque , de pathétique , ni de terrible ; elle est seulement à la portée d'une nation qui a perdu le sentiment du beau. Si la déclamation fut autrefois un art bien reconnu , ayant ses principes et ses règles ; si elle a été pendant deux siècles un des plus nobles plaisirs de l'esprit, ceux qui
TI PREFACE
voient un perfectionnement dans la dégénération de l'art dramatique m'accorderont au moins que nous avons perdu une des plus grandes jouissances de la vie pour un peuple éclairé et sensible. Comment y remédiera-t-on? Je ne sais; mais la chute de l'art dramatique est un fait qu'il est facile de constater.
Il n'est pas à présumer qu'une révolution favorable à l'art dramatique s'opère d'abord à Paris , point central des persécutions dirigées contre cet art , et où un principe de corruption agit sans cesse sur les esprits. Dans la province , plus éloignée et résistant plus à l'action des faux systèmes , il y a plus de goût , de sens ? de véritables lumières, et il est probable qu'il en sortira quelque jour un cri général de réprobation contre les innovations tentées dans la capitale, qui y ramènera le goût égaré.
En attendant, il faut gémir d'une démo-
PREFACE. vu
ralisation qu'on a peine à comprendre, et souffrir des scandales inouïs jusqu'ici dans l'histoire des peuples policés. On sait combien la carrière des lettres est naturellement paisible , ennemie des intrigues et des cabales , et ce qu'il y faut de temps et de persévérance pour parvenir à la perfection, qui est le but de ses travaux. Ces principes bien reconnus, à peine un homme de talent s'annonce~t-il par quelque production laborieuse, fruit d'une économie juste et précieuse des moyens intellectuels, on sonne le bourdon de la cathédrale pour étouffer sa voix-, il a fait un pas dans la carrière , on tire le canon d'alarme : aussitôt la meute de la barbare coalition contre la prospérité nationale , journalistes , public acheté , auteurs vendus , sont à ses trousses pour proclamer l'existence de quelque nouveau génie, à qui on donnerait à peine le sens commun. Il est même à remarquer que ces tristes phénomènes apparaissent