PLACE DE LA BOURSE
PRÉFACE
Il ne manque à tel ouvrage représenté qu'une intrigue, des caractères et un dialogue qui aient le sens commun pour être une pièce ; à tel autre ouvrage imprimé et privé du jour de la représentation, il ne manque souvent qu'un théâtre et des acteurs.
Si certaines gens voulaient convenir que dans une tragédie ils ne voient autre chose que Fart du machiniste, un vain jeu de représentation, et un langage ridicule, alors tout serait fini et on leur passerait leurs prétendus succès; mais tant qu'ils s'obstineront à décorer leurs malheureux essais du nom du plus beau des arts, ou leur rira au nez et on se moquera de leurs ridicules entreprises.
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On ne s'attachera point ici à réfuter sérieusement la prétendue révolution arrivée dans Fart dramatique ; elle est si inattendue, si étrange, elle sent tellement le placage qu'il est impossible de ne pas la comparer à ces débauches publiques du peuple de Lacédémone où Ion enivrait les Ilotes pour en dégoûter les honnêtes gens.
Qu'il n'y ait point de littérature proprement dite à Paris, c'est ce qu'il est facile de prouver puisque, la littérature étant l'expression des mœurs d'un peuple, aucun ouvrage n'y porte F empreinte du caractère national. Que sont devenus le roman, la poésie fugitive, la critique? La proie du malheureux genre gothique et barbare qui corrompt aujourd'hui toutes les branches de littérature. Mais s'il est une partie dans laquelle cette révolution soit impossible, c'est assurément Fart dramatique, parce que ia comparaison avec de meilleurs ouvrages y sera toujours trop facile à faire, et que sur un point aussi délicat que notre amusement , il est impossible de ne pas s'a-
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percevoir bientôt de ce qui est bon ou mauvais, cle ce qui plaît ou déplaît. Si quelque chose prouve le bon sens de la nation, c'est le silence absolu gardé sur les singuliers scandales dont les arts sont affligés. Quel ouvrage un peu remarquable s'est élevé contre ce qu'on appelle genre romantique? Et qui n'a déploré en secret l'oubli de tant de chefs-d'œuvre comme étouffés sous un déluge de productions misérables?
Quelques tentatives malheureuses dans l'art dramatique ne sont donc pasles marques les plus sensibles de sa décadence. Depuis long-temps elle s'annonçait par des causes plus éloignées. On la découvrait dans Tincertitude des jugemens du public, dans sa facilité à s'engouer pour de certaines réputations qu'il abandonnait avec la même légèreté. Ces variations étaient la preuve que le goût de la poésie était généralement affaibli , et que plus rares encore étaient la sûreté de goût, le tact, la délicatesse, qui fontUes vrais connaisseurs.
Il faut en convenir, l'art en lui-même
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avait aussi éprouvé des changemens ; il avait fait des progrès, il avait acquis des perfections purement idéales et superflues , dans lesquelles le public n'avait pu le suivre, et où les artistes étaient restés à peu près les seuls juges de leur mérite.
Au milieu du dégoût ou de Y inconstance du public des voix se sont élevées, qui ont trouvé dans la disposition des esprits une confiance trop aveugle en des jouissances nouvelles. On a parlé du nouveau sans songer que ce serait encore quelque chose d'assez nouveau que des ouvrages de Tordre de ceux des grands maîtres , et que dans tout autre sens, ce mot ne signifiait rien, et n'offrait qu'une chimère à l'inquiétude de l'imagination.
Les sciences s'avancent lentement vers la perfection, les arts y vont de suite. A peine les facultés humaines se sont-elles appliquées aux arts de l'imagination qu'elles en circonscrivent les bornes. Us ne doivent rien aux progrès du temps ni du langage ; ils forment eux-mêmes leur langue et nais-
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sent tout formés. Les règles antiques contre lesquelles on s'élève ont d'ailleurs pour elles l'expérience de deux siècles, et l'expérience du passé dans tous les siècles de lumières.
Quant au nouveau en matière de style , l'application en est encore si impossible , que, comme on vient de le dire, la poésie en naissant chez un peuple, forme ellemême sa langue, se l'approprie, la modèle sur ses besoins, et que vouloir la changer quand elle est formée, c'est la dénaturer et en méconnaître le génie.
Nous ne paraissons guère nous douter que Corneille dans ses beaux endroits est encore supérieur à tout ce qu'on a fait depuis. Une coupe singulière dans le dialogue , l'alliance bizarre des expressions , une élégance à la fois pauvre et recherchée , ne feront jamais le mérite d'un ouvrage; pour juger de la valeur des expressions il faudra toujours en venir à peser le sens qu'elles renferment : comme dans un travail précieux on considère à la fois l'élé-
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gance de l'ouvrage et le poids du métal. Qu'y a-t-il de mieux écrit que cette scène où le Menteur fait à son père le faux exposé des embarras dans lesquels il s'est trouvé, et de la manière dont il en est sorti en épousant sa maîtresse? Quoi de plus parfait que toute cette pièce dont le style n'a rien perdu de sa fraîcheur? Et qu'avonsnous à opposer après des siècles aux scènes si substantielles de toutes les pièces du maître ?
La poésie dramatique ainsi envisagée offre l'image de quelque chose de svelte et de délié dont elle seule peut donner l'idée et qui étonne par son fini , sa grâce et sa légèreté. Le Misanthrope, la Métromanie, le Méchant dans la comédie en sont des modèles. C'est le génie de la poésie dramatique en France, qui n'a rien de commun avec les formes lourdes du théâtre des autres nations, qu'on veut nous faire admirer. Vouloir le changer ce serait tout perdre ou plutôt ce serait une tentative inutile. On ne transplantera pas plus la littérature ger~
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manique en France qu'on ne recueillera les vins du Rhin sur les coteaux de la Bourgogne. L'esprit naturel du terroir plus fort que l'esprit du moment s'y oppose et combattra toujours pour l'empêcher. Si l'engouement pour de malheureuses imitations pouvait encore durer, le temps n'en confirmerait point le succès, et la comparaison avec les avantages d'un autre système ne saurait manquer de faire tomber ces productions dans le inépris.
Outre le mérite de la difficulté vaincue qu'on ne saurait disputer à la poésie, puisqu'il en est un dans tous les arts, comme la musique, la danse, la peinture, on trouve encore dans le système des unités l'avantage d'un intérêt plus puissant, plus soutenu qui naît de l'ordre et de l'enchaînement des parties. On y trouve aussi l'avantage des surprises, des situations qu'on ne saurait rencontrer dans un système irrégulier , puisque le poète n'y est obligé à rien, et qu'il a toute liberté d'éviter ce qui est naturel et rare , pour tomber
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dans ce qui est commun et extravagant. On trouve enfin dans le respect des règles l'ensemble d'une composition imposante, où tout marche et se suit3 dont on ne peut rien retrancher sans nuire au tout , et qui est comme la clef de l'édifice sans laquelle tout se relâche et tombe en ruine.
La poésie dramatique en France a eu le méritede prêcher desprincipes d'humanité, de tolérance, de bienveillance universelle, qui ont retenti sur tous les théâtres du monde et qui ont répandu les bienfaits de la civilisation. C'est la direction donnée à son théâtre dans laquelle elle a devancé toutes les nations et par ou elle doit les surpasser toutes. Ce n'est point l'objet dans lequel paraissent conçues ces imitations des littératures étrangères dont la vérité tristement historique ne nous offre que des atrocités révoltantes. Le poète doit se proposer sans cesse le développement de quelque grande vérité, ou la peinture morale de quelque caractère échappé au pinceau des grands maîtres : s'écarter de ce
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but c'est faire rétrograder l'art , c'est lui ôter sa vocation, son principe, le sentiment de nos besoins intimes qui a remplacé le dogme de la fatalité des anciens, et dont l'objet est de nous corriger par la terreur et la pitié. Il en faut convenir nos productions portent l'empreinte d'une époque malheureuse , image des tourmens auxquels leurs tristes auteurs sont en proie. On n'y voit que spectres fatigans pour l'imagination et matière à l'irritation de nos nerfs; à peine exprimerait-on de tout ce fatras une idée ou un sentiment consolant. On semble craindre d'émouvoir l'âme des spectateurs et de parler à des hommes. Qui dirait que toute notre littérature ne fût que la parodie de ce vers si frivole :
Qui me délivrera des Grecs et des Romains ?
Ce sont cependant ces Romains qui ont tout créé en Europe, qui nous ont donné nos mœurs et notre législation. Ils forment notre éducation ; nous leur devons notre langue usuelle et celle de la religion , et nous
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les bannissons de nos théâtres ! Et ils ne sauraient plus exciter dans nos cœurs que des émotions coupables!
Ce sont les abus contre lesquels je m'élève qui ont préparé la décadence de Fart dramatique et qui achèveront de le perdre, si on n'y prend garde.
Spes nulla ulterior.
Nos tamen hoc agimus, tenuique in -pulverc sulcos Ducimus , et littus sterili versamus aratro.
Juv. , Sat. vu.
HÉCUBE
TRAGEDIE EN CINQ ACTES
PERSONNAGES
HECUBE , reine de Troie.
POLYXÈNE, fille d'Hécube.
AGAMEMNON, chef de l'armée grecque.
ULYSSE , prince de l'armée grecque.
POLYMNESTOR, roi de Thrace.
HÉLÉNUS, fils de Polymnestor.
MÉGISTE , confident de Polymnestor.
IDA, femme de la suite d'Hécube.
Troyennes.
Grecs.
La scène est dans la Chersonèse de Thrace.
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