ACTE III, SCENE IV
D'Achille, dites-vous, l'âme encore enflammée Veut à son ombre en pleurs joindre sa cendre aimée , Et, bornant à lui seul la gloire de ses jours , Dans sa tombe enfermer ses jalouses amours. Achille peut-il donc , pressant ce sacrifice , De l'objet qu'il aima demander le supplice? Et que craindrait, hélas! pour l'honneur de ses feux De son cœur inconstant ce héros malheureux ? Peut-elle dans les fers, aujourd'hui prisonnière, Briguer d'un autre hymen la faveur mensongère ? Voyez son infortune et ce qu'elle n'est plus : De quel rang élevé les dieux nous ont déchus. Mais je vous vante, hélas! ses grandeurs et sa gloire, Et de ce vain éclat l'importune mémoire , A notre abaissement attachant plus de prix , N'est pour vous que l'orgueil d'en compter les mépris. Je n'attends que de vous la faveur que j'implore. Quand des Grecs en espoir la haine nous dévore , Ulysse, humilié jusque dans ses exploits, Cèdera-t-il un bien acquis par tant de droits ? Ma fdle est sa captive, et ce que j'ose attendre C'est qu'au moins pour lui-même il veuille la défendre 5 Qu'il s'assure par là des droits à son amour, Et que son cœur l'obtienne en lui sauvant le jour.
ULYSSE
Je le pourrais peut-être ; Achille moins sévère , D'un semblable refus nourrissant sa colère , Dix ans sous vos remparts arrêta nos vaisseaux, Réduits pour une femme à pleurer ce héros.
4o HECUBE. ~w'
N'attendez pas qu'ici ma fierté renouvelle D'Achille et de nos chefs la fameuse querelle : Le sang doit nous ouvrir les mers dont nous sortons, Et s'il ne tient qu'à moi , dès demain nous partons.
Ah! ma fille, à ses pieds jetez-vous donc vous-même, Et détournez la mort à votre heure suprême. ,
POLYXÈNE
N'abaissez point pour moi, s'il faut vous avilir,
Un front que vos malheurs n'ont jamais fait fléchir.
La mort n'est point ici le comble de l'outrage,
Et, s'il faut la subir, je la vois sans ombrage.
Elle va m'affranchir de la captivité
Où me tient d'un vainqueur la fière autorité.
Vous ne me verrez point , dans ses honteuses chaînes ,
Asservie aux beautés d'Argos ou de Mycènes 5
Et rendant un cœur pur comme je l'ai reçu,
Je bénis mon trépas, s'il me rend ma vertu.
HÉCUBE
Vous cédez sans défense à cet ordre effroyable ; Et vous, rien ne fléchit votre âme impitoyable? Il me reste un moyen d'attendrir vos regrets : C'est d'éprouver sur vous la force des bienfaits. Seigneur, il vous souvient de ce jour où dans Troie, Sous un habit troyen découvert avec joie , Vous tentiez du soldat l'affreuse avidité, Et subissiez peut-être un trépas mérité.