COMÉDIE
EN CINQ ACTES, EN VERS
PAR P. J.-B. DALBAN.
PARIS
J.BRÉAUTÉ, LIBRAIRE, PASSAGE CHOISEUL , N"6oet(K
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PREFACE
J e me suis proposé un plan assez étendu dans cette Comédie ; c'est de représenter plusieurs espèces d'originaux , et de les faire céder dans l'ordre d'idées que je me suis tracées devant un genre d'originalité plus aimable et plus naturelle, dont le succès devient la morale de la pièce. Outre ce plan , plus philosophique et plus étendu , je n'en ai pas moins rempli le but que promet le titre de ma pièce, qui est de représenter l'originalité telle qu'on la conçoit communément, et de chercher à amuser par les traits propres à ce caractère.
Je ne me suis pas laissé intimider par la rivalité de L'Homme Singulier, de Destouches, dont le sujet est absolument manqué; et dont le titre, d'ailleurs, ne promet pas plus que l'auteur n'en a su tirer. La singularité et l'originalité ne sont pas la même chose. L'une tient plus aux modifications du caractère, L'autre
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aux travers de l'esprit. Alceste est un homme singulier, Arnolphe est un original. Dans un autre ordre de compositions, Cléveland, Saint-Preux, sont des hommes singuliers; Tobie- Shandy est un original.
j'ai consacré un rôle entier à la réhabilitation des valets de l'ancienne comédie, et par l'introduction d'un personnage absolument dramatique et tout-à-fait neuf, j'en ai développé les raisons dans une scène d'exposition. Il est certain que, par la suppression de ce genre de personnage , sous un faux prétexte de vraisemblance , on se prive d'un comique plein de grâce et de naïveté ; et cette précaution ne démontre que la timidité et l'absence de génie. A le prendre de ce côté , tout n 'est-il pas de convention dans nos fictions dramatiques ? Les valets étaient-ils autrefois plus dans la confidence de leurs maîtres ? jouaient-ils dans le monde un rôle plus important qu'aujourd'hui ? ou croit-on que les maîtres de la scène n'en aient pas bien calculé les effets?
J'avoue que je me suis livré, dans cette pièce, à l'imitation franche du style de l'ancienne comédie. Un style maniéré et languissant en prend aujourd'hui la place; mais par la recherche et l'affectation on s'est privé de toute énergie et de toute vérité ; à moins que cette faiblesse n'accuse la dégénéralion de l'art, ce que je n'ai garde de penser. Je me suis enfin livré au plaisir de la composition que m'inspirait un sujet riche et fécond, choisissant sans trop de soins les traits qu'il
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m'offrait en abondance, et les exprimant de la manière qui me paraissait la plus convenable. Si je n'y ai pas développé tout le talent dont il est susceptible , je suis aumoins sûr d'y avoir mis une assez bonne dose de gaîté.
On doit regretter que les jeunes gens qui courent aujourd'hui la carrière des lettres, aient abandonné la culture d'un genre qui promet encore des succès, et renoncent à l'étude de la nature , pour se livrer à des compositions bizarres, ou à l'imitation d'une nature de convention frivole et superficielle. Il faut avoir connu le charme attaché autrefois aux représentations théâtrales, pour se faire une idée de ce que l'on a perdu. Le spectateur venait y étudier le cœur humain et découvrir à chaque instant, avec un nouveau ravissement, ces traits d'observation qui décelaient une main ferme , et l'habileté de l'artiste qui avait su les dégager d'une masse informe et et sans vie.
Le sujet est commun , mais l'art n'est pas vulgaire.
Dkulle.
À ce plaisir d'observation était joint l'attrait de curiosité attaché aux difficultés du succès, et aux chances si périlleuses de la réussite des pièces. On y accourait en foule pour voir comment le poète, soumis aux règles protectrices et toutes puissantes, avait su sortir triomphant de la lutte du génie aux prises avec les difficultés. Le jour d'une première représenta-
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tion était une fête pour Paris. Dès le premier acte commençait pour le spectateur une émotion toute nouvelle , tantôt vive , tantôt ralentie , suivant l'intérêt plus ou moins grand , et toujours croissante d'acte en acte, jusqu'à ce que cette agitation se terminât par la chute ou par le succès. J'ai eu un ami , couronné lui-même dans ces luttes glorieuses, qui ne manquait jamais de prévoir dès le troisième acte la destinée d'une pièce. Il accordait deux actes aux lenteurs préparatoires du poète, et lui permettait de ne nouer son action qu'au troisième acte; et il est vrai que lui-même en a produit trois admirables , et de main de maître.
Pour conclure : ce n'est pas avec des scènes de roman , et le frivole étalage des mœurs et des ooutumes d'un siècle qu'on peut composer une bonne comédie. Cet oripeau de la veille est vieux le lendemain , comme ces habits passés de mode qui étalent honteusement dans les lieux publics la gloire de leurs maîtres. Il y a des gens qui courent toujours après le nouveau, comme s'ils pouvaient étendre les facultés de l'homme. Ils ne songent pas que la leçon du passé est une expérience toute faite pour l'avenir; que les symptômes de leur délire se sont montres dans tous les siècles de décadence; qu'ils ont servi de prélude aux siècles de barbarie, et qu'ils leur présagent le mépris et les huées qu'ils se préparent dans l'avenir. Quels progrès a faits l'art de la comédie, depuis la farce déjà si ancienne de l'Avocat Patelin et le chef-d'œuvre du Misanthrope?
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Remontez plus haut : voyez Claudien , Stace, les deux $énèque , Lucain ; quatorze siècles de ténèbres après Auguste ; leur courte interruption sous Léon X , bientôt suivie des mêmes phénomènes. Il y avait alors des écrivains qui décriaient la simplicité des modèles , et dont la mission était de les faire oublier. Il y avait des feuilles ou des déclamations publiques, où l'on accréditait ces systèmes , où on les répandait avec la confiance de la sottise, et où l'erreur quintessenciée sous toutes les formes, pour se rendre accessibles tous les esprits , trempait à-la-fois mille dards empoisonnés et les dirigeait avec la rapidité de l'éclair. Rien n'égalait l'impudence de ces nouveaux cyniques, si ce n'est l'impassible bonne-foi des lecteurs ou l'insolence des laquais. La médiocrité avait ses ovations ; et le génie ses gémonies, ses mortifications , son ostracisme, ses éternelles privations. Dans la nécessité de donner le change à l'opinion publique, on l'applaudissait où il n'était pas, et on le persécutait partout où il se montrait. Ne pouvant anéantir la pensée, on l'obscurcissait d'épais nuages : on secouait la poussière des siècles sur des étincelles fugitives ; et l'éclair d'un moment, la pointe d'un bon mot, se trempait de la rouille des ' âges ; pour me servir d'expressions analogues à l'ambitieuse corruption du goût, et qui dans le style du temps rendent mieux ma pensée. On corrompait la langue , on tourmentait la diction ; dans l'impatience de tout bouleverser, on remuait jusqu'aux points et aux virgules. Ceci me rapelle une vieille fable du Fou, du Soleil, et de l'Aveugle, où le premier, amené les yeux ouverts devant le père du jour, s'écrie sans le voir :
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» Eli bien , que dit le Soleil ? » Hélas ! » lui répond la bouche solitaire de son guide , » qu'il y a une infernale méchanceté » cachée au fond du cœur de l'homme. »
Je n'ai jamais bien compris le passage de J.-J. Rousseau , où il prétend que le poète, qui travaille pour le théâtre , doit suivre l'esprit de son siècle. Cette opinion rentrait parfaitement dans le système de l'auteur, que le théâtre contribue à corrompre les mœurs ; mais ce n'est qu'un paradoxe de plus dans cette violente philippique, à la manière de Platon ; la plus cruelle satyre qu'on ait jamais écrite contre les spectacles, et dont on a fait de nos jours une si funeste application; quoique de deux partis qui peuvent également s'en attribuer les fruits, il fût difficile d'assigner lequel y a pris le plus de part , et que la cause de ce désordre soit encore un mystère. Comment le théâtre suivrait-il l'esprit du siècle , qu'il a devancé dans presque tous ses chefs-d'œuvre , et dont la plupart le trouvaient toujours en arrière de leur maturité, tels que le Misanthrope , Phèdre , Athalie , la Mort de César ? Loin qu'il en soit ainsi, je prétends qu'en aucun genre il n'y a jamais eu de véritable succès qui ne se soit trouvé en opposition avec l'esprit du siècle et qui ne l'ait heurté violemment. S'il en était autrement ne voit-on pas que le théâtre égaré par son guide, sans goût et sans ressort , ne produirait bientôt plus que des ouvrages informes; et que toujours plus affaibli par les vices croissans de son modèle, il parviendrait enfin à se dénaturer
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tellement que la ruine la plus complète en serait la suite. Si ees désordres se reproduisaient avec une égale facilité de la part du siècle, à les suivre et à les imiter; si le goût du public se trouvait parfaitement en harmonie avec la corruption en littérature ; c'est ailleurs qu'il faudrait eil chercher la cause. Mais ceci nous jetterait dans d'autres digressions; c'est le sujet d'un autre ouvrage que je me propose de publier, et je ne veux pas en avancer le moment.
PERSONNAGES
DORIMONT
D'HAUTEFARD.
MADAME DE RAINVILIK.
ELIANTE, PUPILLE DE MADAME DE lUlNVJLLE. C LITON , FILS DE MADAME DE ÏUlNVILLE.
Le marquis D'ORCÉ.
JL1f SIMON D , FERMIER DE DORIMONT.
M. SUBTIL
FINETTE, FEMME DE CHAMBRE DE MADAME DE RaINVILLE. GRISPIN, VALET DE DORIMONT.
LA FLEU1\, valet de D'Haiitefard.
Un DOMESTIQUE.
Un NOTAIRE
La Scène se passe à la campagne j chez Dorimont.
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