SCENE PREMIERE
DORÏMONT, CRISPIN.
DORIMONT
Approche ; est-ce bien toi , qu'à ton air de gaîté , Pour valet complaisant j'ai moi-même arrêté? Oui ; je te reconnais seulement à la guise De cet habit plaisant qui te singularise. Ce casque, ce manteau n'ont rien de Pair d'un fat , Et je vois que de toi Ton pourra faire état. Et dis-moi, du dehors confirmant l'espérance, L'humeur est-elle, en toi, conforme à l'apparence? Il me faut un valet agréable, plaisant, Et de qui la gaîté me serve en m'amusa nt. Je n'aurais point aimé ces vaîets aux cœurs traîtres, Dans leur extérieur plus graves que leurs maîtres ;
Gauches, embarassés, et toujours plats et sots, Qui, pour nous égayer, n'ont jamais dit deux mots. De leur humeur chagrine , infectant notre scène, Ils viennent y bâiller d'une bouche inhumaine; Et, pleins de ressemblance et plais de vérité, Dans leur triste bon sens font enfuir la gaîté. Pour moi , moins amoureux d'un travers si commode, Je tiens à mon plaisir au fond plus qu'à la mode, Et passant à l'esprit son excès supposé, Il n'importe comment je veux être amusé. On ne saurait donner des bornes à la joie , Et c'est trop sobrement que le ciel nous l'envoie.
J'entends , et loin de ceux dont on voit les mépris D'un valet hébété mettre l'humeur à prix , Il vous faut dans le monde un valet agréable, De qui l'air imité n'en est que {dus aimable ; Gai, vif, aimant à rire, un petit libertin , Des beautés du quartier intrépide lutin ; De ceux de qui la ruse, en une de nos pièces , Met chaque jour à bout les tuteurs et les nièces , Et dont les quolibets suspects à qui s'endort , Dans le fond d'une loge éveilleraient un mort. Oh bien ! si votre humeur a besoin qu'on l'éveille, Et que cent tours malins vous tirent par Foreille, Vous en pourrez tâter si le cœur vous en dit. Je descends de Scapin , ce fourbe plein d'esprit ; Mon père était Jasmin , mon aïeul Mascarille , Et depuis si long-temps nourri dans la famille.