ACTE I, SCÈNE I
Vois ce que m'ont coûté, pour suivre ici tes pas, Un père abandonné, l'exil de mes états ; N'attendais-tu , cruel , pour me perdre à ta vue Que de me voir ici solitaire, inconnue, Et du sort qui m'est dû rejetant la moitié Aux autels de la mort implorer la pitié ? N'attends pas que jamais mon âme se soumette, Quand je te fus si chère , à vivre ta sujette. Maîtresse de ton sort , j'ai disposé de toi ; Et j'en dispose encore à l'heure où tu me voi : En fixant mes destins règle ta destinée , Et cède à la pitié que ma foi t'a donnée. Résous-toi de changer.
THESEE.
0 Ciel ! dans quel moment?
Lorsque du temps lui seul j'attends ce changement ; Lorsqu'il me faut encor des ombres du mystère Couvrir dans ce séjour mon retour salutaire, Et , de ce peuple entier bienfaiteur ignoré, Trembler en le servant de m'en voir pénétré ! A peine ai-je revu le ciel de ma patrie Que de mes ennemis j'affronte la furie; Et des lâches brigands me préparant le sort, Comme eux sans me connaître on m'envoie à la morl. Mais enfin de mon roi la faveur singulière Me tire des cachots où languit ma misère ; Vous-même , dans sa cour plus heureuse aujourd'hui, Vous trouvez dans la reine un généreux appui.
Attendez que du Ciel la faveur plus propice Me laisse de mon sort publier l'injustice, Et que je puisse enfin, plus libre en vous aimant. Dans un roi couronné découvrir votre amant.
ARIANE
C'est ton dernier avis ?
THÉSÉE
Le seul que me permette Le soin de me défendre et de sauver ma tête.
ARIANE
Adieu! mais à l'abri de tes lâches refus,
Crains ma vengeance encor : je ne t'en dis pas plus.