Âu traité C<nnmenl U faut ouir
340 CHRI8TINB ET DURYBR.
supposant, bien entendli, le rôle de Lydie, la fille du roi, voilà des vers dont la fierté a pu vous con?emr :
Non, non, le ciel m'a mise en un rang, dans un point, Que l'on peut bien flatter, mais qui ne flatte point*.
Un peu plus loin on trouve encore :
Mais toutes ces raisons sont raisons du vulgaire. Vous savez mieux que nous ce que vous devez faire. Les rois, comme les Dieux, toutrpuiasanta ici-bas, Ont toujours des clartés que les antres n'ont pas*.
—•Vous ne touchez pas juste, monsieur de Bautru ; vous me cherchez là une petite vanité princière qui ne m'a jamais beaucoup remuée. J*ai pu tenir à ce qu'on m'obétt sans raisonner, mais c'était pour le maintien de l'ordre et de la discipline, non parce que je croyais avoir'reçu d'en haut des lumières supérieures. Tenez, si vous voulez connaître quelques-uns de ces sentiments qui répondaient aux miens, Alcionée dit quelque part à Lydie qu'il aime, et qui lui reproche sa révolte contre son père :
Ahl pour vous posséder, j'aurais fait pis encore :
Pour obtenir ce bien si grand, sî précieux,
J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux'.
Le même guerrier, quand il est persuadé que Lydie le méprise ou le hait, se frappe de son épée, et amené devant elle pour,mourir à ses yeux, il lui dit :
Si j'ai vécu dessous votre puissance, Je veux aussi mourir sous votre obéissance. Vous m'aviez commandé de vivre, et j'ai vécu ; Vous m'aviez commandé de vaincre, et j'ai vaincu. Aujourd'hui vos rigueurs ont demandé ma vie , Mon bras obéissant la donne à votre envie :
1. Alcionée, act. III^ se. i. — 2. Ibid, — 3. ibid.f lU, se v.
CHRISTINE ET DURTSR. 341
Heureux et satisfait dans mes adversités, D'avoir jusqu'au tombeau suivi vos volontés *.
Groyez-Yous qu'une femme puisse rester insensible à l'expression d'un dévouement si complet, d'une abnégation si absolue?
— Non, sans doute; aussi Lydie console-t-elle Alcionée mourant, en lui déclarant son amour qu'elle lui a caché jusque-là.
— Oui, mais ce n'est pas ce qui me plaisait le plus dans son rôle. J'aimais à lui entendre dire :
II n'importe, achevons, éteignons cette flamme, Ou l'empêchons au moins de régner dans notre âme; Ëtouffons un amour que Thonneur nous défend,. Et puisqu'il faut souffrir, souffrons en triomphant*.
Je partageais ses soupçons, quand se voyant recherchée par Alcionée, elle disait à sa confidente :
Il cherche mon amour pour avoir ma couronne,
et j'ajoutais comme elle, en pensant à la bassesse de ceux qui n'aiment que nos grandeurs en faisant semblant de nous aimer :
Et c'est l'avoir chéri, c'est l'avoir couronné, Que de l'avoir haT sans l'avoir ruiné.
Enfin, j'applaudissais à ces vers d'une vérité si profonde selon moi :
Ah I qu*un roi trop clément se prépare d'ennui ! Que le pardon qu'il donne est dangereux pour lui 1 Que la clémence même est souvent criminelle, Quand elle efface un crime et pardonne au rebelle' !
Voilà quelques-uns des passages qui m'ont le plus vive-
1. Àleionéè, act. V, scène dernière. — 2. /d., act. I, se. i. 3. Àldcniê, act. II, se. n.
342 CHRISTINE BT DURTER.
ment frappée. Est-ce parce que j'avais déjà dans le cœur les sentiments qui y sont exprimés? Je ne le nie, ni ne Taffirme; c'est une énigme que je laisse deviner aux curieux.
— Et je ne suis pas de ceux-là, reprit Bautru; j'ai désiré connaître le goût de Votre Majesté : à Dieu ne plaise que j'aille plus loin. Au reste il est temps de finir cette conversation : car voici la demeure de M. Duryer. Comment la reine de Suède veut-elle que je la présente?
— Cîonmie votre nièce, monsieur de Bautru ; cela paraîtra fort naturel. J'exige d'ailleurs que vous gardiez sur cette visite le plus profond silence, au moins jusqu'à ce que j'aie quitté le royaume : alors il n'y aura plus d'inconvénient à ce que M. Duryer sache de qui lui est venu le bien que je prétends lui faire. »
En disant ces mots la reine ordonna à ses femmes de l'attendre sur un banc à quelque distance, et avec son guide elle frappa à la porte du petit ermitage. Duryer vint ouvrir luimême. « Eh! quoi, c'est vous, monsieur de Bautru, s'écriat-il, je n'espérais vous voir qu'à l'Académie. Il parait que votre goutte ne vous fait pas souffrir autant qu'il y a deux mois, et je m'en réjouis : mais quelle heureuse circonstance vous amène ici ?
— Le beau temps, mon confrère, la recommandation que m'a faite mon médecin de me promener autant que je le pourrais; et le désir de montrer les environ? de Paris à Mlle Christine de Bautru , ma nièce , qui n'est ici qu'en passant.
— Mademoiselle est votre nièce; je ne puis pas dire que je trouve entre vous un air de famille. Du moins à sa figure, à sa taille, à sa démarche on peut assurer qu'elle fait honneur à la maison de Bautru, et je me plais à le déclarer. Mais entrons, je vous prie, je vais vous présentera Mme Duryer. »
Ainsi fut fait. Toujours franc et ouvert, notre poète conduisit ses hôtes dans toute sa maison, leur parla de ses pro-
CHRISTINE ET DURYER. 343
Jets, leur montra ses ouvrages ; et ce qui les toucha le plus, ne craignant pas de leur laisser voir sa pauvreté, il voulut leur donner la collation. Une petite table fut dressée sous un arbre, des escabeaux placés à l'entour ; Mme Duryer apporta du lait et lui des prunes, des poires d'été, de l'eau fraîche et du pain bis. Ce régal ne semblait pas mauvais aux deux visiteurs , et toutefois ils ne pouvaient sans une profonde émotion voir cet excellent homme si maltraité de la fortune*.
La conversation s'engagea bientôt; puis elle tourna, ce qu'on n'avait pas prévu, sur la reine Christine alors à Paris, et dont tout le monde parlait. < Elle n'a pas réussi, dit Mme Duryer, au moins auprès des dames. On s'accorde à lui reconnaître un grand esprit. Mais le mépris qu'elle fait des usages du monde, des habitudes et du costume de son sexe, a indisposé bien des personnes contre elle.
— Êtes- vous de ces personnes, madame? demanda la reine.
— Non, mademoiselle; je dis ce que j'ai entendu dhre : car pour moi je ne l'ai pas vue, je ne songe pas même à la voir.
— Et M. Duryer l'a-t-il vue? reprit Christine.
— Non, mademoiselle, je ne suis pas assez riche pour aspirer à lui faire ma cour. D'ailleurs que lui dirais-je? il faudrait lui parler d'elle : et peut-être dans le for intérieur n'approuvé-je pas non plus tout ce qu'elle a fait.
— En vérité ? Eh bien, veuillez nous dire ce que vous blâmez en elle. Ces observations ne peuvent qu'être utiles à une personne de mon sexe qui voit Paris pour la première fois. »
Bautru était sur les épines : il eût voulu faire signe à Duryer. Mais c'était impossible. Celui-ci était à côté de Christine. Bautru était en face de sa prétendue nièce qui ne le quittait pas des yeux. Duryer répondit donc :
1. Vigneul de Marville^ cité dans les Ànecdotet dramatiques, mot Duryer,
344 CHRISTINE ET DURYKR.
c Mon Dieal j'aime qu*uDe femme soit femme; quand la reine Christine aurait un peu moins étudié la philosophie, les mathématiques et les langues savantes ; quand elle aurait moins affecté les allures et la liberté des hommes^ la postérité ne lui en aurait pas su mauvais gré. Mais laissons ce reproche qui ne touche qu*à la forme, et arrivons à des points plus sérieux.
Reine d'un grand pays, se devant à son peuple, Christine n'a pas voulu faire ce qui dans l'ordre naturel des choses pouvait garantir la paix et la stabilité de son royaume. Elle a fui la famille et repoussé le mariage que ses sujets lui demandaient instamment.
— Ne pouvait-il pas naître d'elle un Néron aussi bien qu'un Auguste * ?
— • C'est ce qu'elle a ^it, je le sais; mais cette raison n'en est pas une, ou elle va beaucoup plus loin que Christine ne l'a^pensé. Elle mène à supprimer l'hérédité , non-seulement pour le trône, mais dans les propriétés privées. Dans la pratique, heureusement, les choses ne vont pas comme un raisonneur les arrange dans sa tête. Où sont les Nérons dans nos royautés modernes? En fait, la tranquillité garantie par notre système de succession offre des avantages tellement supérieurs aux chances d'avoir un mauvais roi, que ce n'a pas été \h le vrai motif qui a dirigé Christine. Elle a craint de se donner un mattre, et pour une femme d'une intelligence, si élevée, ce prétexte est bien frivole. Car qui n'a pas de mattre en ce monde? Ne faut-il pas partout se soumettre aux lois? céder aux événements? compter avec ses voisins et ses connaissances? obéir même aux importuns? La vie est une sujétion perpétuelle. Quoi que l'on fasse, en quelque rang qu'on se trouve, on n'est mattre absolu ni de soi ni des autres. Esclavage pour esclavage, autant valait donc garder
1. Ce sont les propres pavoles de CSiristine en cette circonstance.
CHRISTINE ET DURYBR. 345
celui que la providence lui avait imposé, et où elle pouvait faire le plus de bien. »
Christine se mordit les lèvres. « L'exemple que la reine de Suède a donné, reprit- elle, en renonçant volontairement à la couronne, mérite au moins qu'on l'admire.
— C'est selon le motif qu'on lui suppose. Il y a des gens qui prétendent que les affaires de la Suède étaient tellement embarrassées, que Christine a été fort heureuse de se tirer de peine en abandonnant tout. Pour moi je ne juge pas ses raisons; mais je regarde une abdication comme n'étant presque jamais qu'une comédie dont on ne tarde pas à se dégoûter. Charles-Quint a joué cette pièce. C'était très-bien tant qu'il est resté sur la scène ; mais une fois rentré dans les coulisses, c'est-à-dire, aussitôt après la cérémonie, il a regretté de n'être plus rien dans le monde, et pleuré sa sottise lorsqu'il n'était plus temps. Attendez-vous à des repentirs pareils, et d'autant plfis qu'il n'y a pas chez Christine cette ardeur de conviction, cette aspiration d'une foi vive qui pouvaient, chez CharleM}uint, ou effacer ou affaiblir le regret du trône.
«— D'après quoi jugez-vous ainsi? Ceux qui le disent n'en savent rien ; la seule qui le sache n'en a rien dit *.
•— Je ne scrute pas les consciences, mademoiselle. Je ne fais pas ici comme les protestants qui ont accusé Christine de ne croire à rien du tout; je prends sa conversion pour sin-' cère : mais cette sincérité ne fait pas l'ardeur de la foi religieuse qui seule peut remplacer dans le cœur humain la soif des honneurs et des plaisirs. Ce n'est pas pour s'enfermer dans un couvent et vivre conOte en l'amour de Dieu que la reine de Suède a laissé son royaume; c'est pour fréquenter les savants et les artistes ; c'est pour jouir des produits des arts, des chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture dont TI-
1. Ce sont les paroles mêmes de Christine , qui écrivit en marge d'un livre DÛ elle trouvait cette pensée exprimée. Chi lo serive^ non lo sa; ehi lo sa, non lo scrive.
346 CHRISTINE ET DURTER.
talie abonde. Eh bien, par rapport à ces goûts d'ailleurs si honorables, qu'a-t-elle fait en abdiquant, sinon de s'Ater à elle-même les moyens de favoriser ce qui la touche le plus? Voyez-vous là-dedans de grandes chances de bonheur?
— Elle n'a pas fait tout cela imprudenmient. Elle s'est réservé des domaines étendus ; elle a stipulé qu'on lui payerait des pensions, qu'on lui reconnaîtrait toute sa vie des droits et un pouvoir presque royal.
— Hélas 1 tout cela est bien précaire. L'exactitude dans les payements, comme l'admission exclusive de la reine dans ces domaines réservés, dépend du bon vouloir de son successeur. Qu'elle lui donne le moindre ombrage, il ne lui laissera pas mettre le pied sur ses terres. Qu'il éprouve quelque embarras dans ses finances, il ne payera pas ses quartiers. Il obtiendra de son conseil d'État quelque décision motivée pour supprimer cette redevance; et la reine, naguère si puissante, sera peut-être réduite à solliciter des secours de ces Vois dont elle était autrefois l'égale.
— Ah ! c'est trop fort. Christine de Suède n'a pas donné lieu jusqu'ici de croire qu'elle fût d'humeur à supporter cette humiliation.
— Assurément, tant qu'elle était reine et qu'elle pouvait imposer ses volontés, au lieu de subir celles des autres. Les choses sont bien changées aujourd'hui. Quand elle aura t&té quelque temps de sa nouvelle condition, quand elle en aura éprouvé tous les déboires, savouré toutes les amertumes ; quand par la comparaison avec son ancien état, elle aura reconnu que la sagesse consiste presque toujours à rester dans celui où nous a mis la providence, qui sait si on ne la verra pas solliciter, et solliciter en vain cette même dignité royale qu'elle a paru dédaigner? Qui sait si les refus les plus mortifiants ne viendront pas aigrir encore ses regrets et en faire presque des remords ? »
A ce discours, où ne se trouvait pourtant rien qui ne dût
CHRISTINE ET DURYER.^ 347
se réaliser de point en point dans l'espace de deux ou trois ans, Christine se leva brusquement, pâle de colère et d'indignation. « Monsieur deBautru, dit-elle, il y a longtemps que nous abusons du loisir de M. Duryer. Les belles choses qu'il nous débite ici doivent peut-être entrer dans quelqu'un de ses ouvrages. Il ne faut pas en priver la postérité. Laissons donc l'auteur les écrire pendant que sa mémoire en est encore pleine. »
Parlant ainsi, elle partit droite et superbe, sans saluer personne. Bautru la suivit sans mot dire, laissant la famille Duryer confondue de cet esclandre, et surprise au dernier point de la docilité d'un oncle aux ordres de sa nièce.
A peine furent-ils dehors, que Christine toujours furieuse, ne pouvant plus se contenir : < Pardieu, dit-elle, j'ai bien fait de voir par moi-même etd*entendre ce Duryer. Cest un sot, c'est un impertinent, qui mériterait plutôt cent coups de bâton qu'une parole agréable d'un souverain; et j'ai voulu lui être utile! Quelle était ma folie! Oh bien! je lui conseille aujourd'hui de compter sur moi. Monsieur de Bautru ne vous avisez pas de me parler jamais en sa faveur.
— Dieu m'en préserve! madame; je n'y songe pas le moins du monde. » Ce fut là tout ce que le courtisan crut devoir répondre, quoique les bonnes raisons ne lui manquassent peut-être pas. Mais l'emportement de la reine lui avait expliqué ses prédilections pour certains passages d'Alcionée. Il jugea prudent de changer la conversation, et parla d'autre chose jusqu'à ce qu'il l'eût remise chez elle^
A quelques jours de là, il rencontra Duryer à l'Académie.
1. Voiture, dans son Siècle de Louis XIV, loue beaucoup et le grand esprit de Christine et son abdication. Ce jugement est celui d'un philosophe qui se réjouit de voir une reine mépriser sa couronne et proclamer ainsi que les hommes sont égaux, plutôt que la saine appréciation d'un politique. Plusieurs actes de Christine, aussi bien son abdication que le meurtre de son grand écuyer à Fontainebleau, montrent que le caprice ou la passion l'inspiraient souvent, et non la sagesse.
348 CHRISTINE ET DURTER.
Celui-ci ne put s*empécher'de lui marquer sa surprise du caractère fougueux de sa nièce, de son ton impérieux et de sa brusquerie grossière ; enfin de Tobéissance muette et désobligeante pour les tiers, dont lui, Bautru, avait fait preuTS, envers une femme qu'il aurait dû morigéner.
f Mon cher confrère, répondit Bautru, attendez quelques jours seulement , je pourrai vous dire ce que c'est que ma nièce. Alors vous comprendrez et sa conduite et la mienne. Vous nous excuserez tous les deux, et si vous regrettez quelque chose, ce seront les discours que vous avez tenus, quoiqu'ils vous aient paru, et à moi de même, aussi bien placés que fondés en raison. •
Un soir du mois de janvier 1671, un ecclésiastique se trouvait seul dans son cabinet d'études, au milieu d'une riche bibliothèque, où un curieux eût admiré surtout la collection presque complète des ouvrages consacrés aux sciences occultes, depuis le Sepher Jetzirah * ou Livre de la création^ attribué à Abraham ou au rabbin Akiba*, jusqu'à la Géomancie de Pierre d'Apone* ; depuis les poésies télétiques de l'ancien Orphée ' jusqu'aux écrits de Paracelse et d' Agrippa*.
Assis devant son bureau, près d'un feu qui brûlait faiblement, à peine éclairé par une bougie qui tirait à sa fin, il paraissait plongé dans une rêverie profonde, quand il entendit heurter à sa porte. « Entrez, » dit-il en secouant cette espèce de sommeil méditatif où il était enseveli depuis une heure. La porte s'ouvrit, et un personnage d'une haute taille, d'un maintien grave, d'un visage sévère, couvert d'un manteau de couleur sombre, demanda M. l'abbé de Yillars.
c C'est moi-même, dit l'ecclésiastique. A qui ai-je l'honneur de parler T
— Je suiS; dit l'inconnu, le marquis de Gabalis.