M. DUPONT, LE PERRUQUIER
* M. DUPONT
Ah ! moa cher, je voas prie ici m'accommoder Et dans le dernier goût. Vtte vous dépêcher. Avec Thérèse je m'en vais me marier.
Aussi Théodora va le comte épouser.
LE PERRUQUIER
Permettez-moi, monsieur, de vous complimenter Dessus votre beau choix : je ne pois trop louer L*adorable beauté qui aura le bonheur De posséder un cœur semblable à vous, monsieur. Si vous le voulez bien, je m'en vais vous friser Le mieux que je pourrai, j'ose vous l'assurer. Vous ne voulez pas être en aile de pigeon Ni en r^'nocéros.
M. DUPONT
Je me moque du nom.
Je veux le dernier goût.
LE PERRUQUIER
C'est en cabrioUt, Vous avez le goût bon : celui-là n'est pas laid. Quand dans celte frisure un peu d'adresse règne, C'est peut-être bien le plus joli coup de peigne Que Ton ait jamais vu. Ça vous forme une butte....
M. DUPONT
Tant mieux : mais dépêchez.
LE PERRUQUIER
C'est fait dans la minute.
M. DUPONT
Que dit-on de nouveau, monsieur, dedans Lisbonne?
LE PERRUQUIER
Monsieur, je vous dirai qu'un certain gentilhomme, A malheureusement, par l'inquisition, Été conduit hier en prison, ce dit-on.
llAiTRE ANDRÉ. 481
Je n'ai pas encor pu en savoir les raisons, Car on en parle de différentes fagons.
{Il passe M. Dupont au fer.) Notre bourgeois aussi nous a hier appris Qu'on lui avait dit que Port-Mahon était pris.
M. DUPOMT, en criant.
Diable! finissez donc, en parlant de nouvelles. Vous m'avez, par ma foi, brûlé toute Poreille. Le fichu maladroit 1 Qu'avez-vous à trembler T Avez-vous donc trop bu? car vous allez tomber.
En ce moment tous les efforts des auditeurs pour se retenir, furent vains. On éclata, avec un tel ensemble et un tel bruit, que Tauteur en parut un instant décontenancé au milieu de son triomphe. Mais cela ne dura qu'un instant, grâce à l'intervention d'Armand, qui suivait tout de l'œil, et qui s'écria au milieu de ces rires : c Admirable, monsieur André, admirable : on n'a jamais vu une scène plus originale, ni surtout mieux conduite. Voyez, mes amis, continua-t-il en s'adressant à la troupe, avec quel naturel ce perruquier, rapportant des nouvelles qu'il ne comprend qu'imparfaitement, apprend aux spectateurs que le comte, qu'on a vu précédemment tuer Don Lavaros le neveu de l'inquisiteur (Acte IV, se. vm), a été fait prisonnier et jeté dans les cachots : voyez surtout comme la catastrophe, cet horrible tremblement de terre, est agréablement préparé. 11 semble d'abord qu'il n'y ait qu'une maladresse de coiffeur : aussi M. Dupont l'appellet-il un fichu maladroit. Mais on reconnaît aussi^tôt qu'il y a quelque chose de plus grave, quand il lui demande ce qu'il a à trembler, et le prévient même qu'il va tomber. Continuez, je vous prie, monsieur André : c'est une situation on ne peut plus intéressante , et où le pathétique s'augmente encore par le contraste de la frisure manquée. Celle-ci fera, comme vous l'avez vu, éclater de rire tant qu'on ne saura pas d'où vient cette maladresse. On frémira en l'apprenant.
— Très-bien, très-bien, dirent les acteurs et les actrices.
Notre camarade ArmaDd a exactement exprimé j notre idée. »
M. André reprit donc sa lecture où il Tavait interrompue.
LE PERRUQUIER. '
Exctuez-moi, monsieur, je ne sais pas pourquoi Je tremble.... Assurément tout me tremble sous moi. Je ne sais pas non plus si c'est une vision. Je crois voir remuer la chambre et la maison.
M. DUPONT
Ah! ciell cela est vrai : ah! je m'en aperçois! Je tremble et je frémis : pour le coup je vous crois. Grand Dieu! la maison tremble ! où vais-je me sauver? Je n'en puis plus, Thérèse I où vai»-je me tourner?
Ensuite le perruquier décampe. Aussitôt le fond du théâtre tombe ; on découvre la mer et un vaisseau dans le port. Le comte, son père Rodriguez, Théodora, Thérèse arrivent sur la scène. Eux et H. Dupont se décident à partir de Lisbonne et se dirigent vers le vaisseau. Le reste de la scène, comme dit le texte, est occupé par le tremblement de terre. Alors M. Dupont revient ; mais il est seul, et termine la tragédie par ce monologue qui forme la scène huitième :
Ahl ciel, qu'ai- je aperçu? qu'ai-je vu de mes yeux?
Ah 1 quel embarquement, et quel spectacle affreux!
Je tremble et je frémis, et je suis si saisi
Que je ne pourrai pas en faire le récit.
Non, je ne puis jamais exprimer par mes pleurs,
Le trouble et le chagrin qui causent mes douleurs.
0 malheureux deslin 1 6 fatale journée I
Oh! dans quel désespoir m'as-tu abandonné!
Thérèse et Rodriguez, comte et Théodora,
Paraissez, de grAce, ne me délaissez pas.
A peine êtes- vous donc montés sur le vaisseau,
Que je vous aperçois tout au milieu de l'eau.
Quand je veux avec vous la planche escalader.
D'un coup de vent je vois le vaisseau s'en aller.
Je fais ce que je peux pour pouvoir Ta fréter ;
MAtTRB ANDRÉ. 433
Mais je l'ai lâché, car il allait m'emporter. Je veux courir après dans cette oonjoncture, Je me sens tout mouillé jusques à la ceinture. Sur la terre les flots me forcent d'échouer, Et je n'ai eu que le temps de me secouer.
Sait une description des effets merveilleux du tremblement sur la mer : et M. Dupont conclut le tout par ces six vers :
Mais je ressens encore un nouveau tremblement.
Je crains qu'en m'arrétant en ce lieu plus longtemps,
Je n'y périsse aussi. Je m'en vais, si je peux,
Tâcher de me sauver, m'éloignant de ce lieu.
En quelque endroit que j'aille, à pied ou en carrosse.
Je me souviendrai du premier jour de ma noce.
Ici le cahier fut fermé, les applaudissements et les bravos éclatèrent. Armand avait sonné un garçon de théâtre auquel il dit quelques mots à Toreille, puis il se mêla aux félicitations qu'on adressait de toutes parts à l'heureux auteur ; et après tous les -éloges qu'il crut devoir lui donner, sentant bien qu'il fallait en venir au4*ejet de la pièce, il réclama le silence, et flt entendre à M. André que l6s comédiens auraient été heureux déjouer sa tragédie, mais que dans l'état actuel et du théâtre et de leurs ressources, ils ne le croyaient pas possible. «I Nous ne pourrions, dit- il, parvenir à la monter, sans des dépenses prodigieuses, et dont le résultat serait peut-être d'éloigner de nous les spectateurs, par le danger même que nos préparatifs ne manqueraient pas de présenter. Quoi que l'on fasse en effet, ajouta-t-il, il faut arriver à ce que le théâtre s'abtme, et que toute la salle tremble sur ses fondements. Il importe pour que l'émotion soit profondément éprouvée par les spectateurs qu'eux-mêmes ressentent quelque chose. Ce sont ces nécessités-là, auxquelles il nous est impossible de satisfaire, qui font que plutôt que de gâter une pièce admirable, nous aimons mieux nous abstenir
434 IfAlTBB ANDRÉ.
d'y mettre la main. Qu'en pensez- tous, mes chers camarades? »
Tous applaudirent au discours d'Armand, et Grandval continuant : < Il est certain que dans les conditions de la pièce, une représentation insuffisante comme celle que nous serions réduits à tenter, ne pourrait que nuire à l'estime aussi bien qu'au succès de Touvrage. Au point où s'est élevé M. André par son coup d'essai, ce sont moins les applaudissements d'un parterre étonné qu'il lui &ut, que l'admiration réfléchie des connaisseurs. Qui l'empêcherait de faire imprimer sa pièce ? Certes il n'y a pas un de nous qui ne tint à honneor d'en avoir un exemplaire et d'en faire prendre à ses connaissances. Tous les gens de lettres feraient de même. Ainsi le succès du Tremblemmt de terre de Lisbonne^ comme cela est arrivé pour VAthalie de Racine , ne dépendrait aucunement de l'éclat du spectacle ; et l'auteur n'aurait pas à en partager la gloire avec le décorateur et le machiniste. >
Grandval eut à peine dît ces mots que tous entrant dans ses intentions, insistèrent sur son conseil ; et petit à petit l'auteur se fit à l'idée que la représentation étant impossible dans les conditions nécessaires pour le succès, l'impression pouvait fort bien y suppléer.
On en était là, quand un incident préparé par Armand, mais inattendu pour tous, vint fixer les irrésolutions d'André et &ire le dénouement de cette comédie. Une femme arrivait furieuse et toute essoufOée, Le mot avait été donné pour qu'on la laissât pénétrer sans obstacle. < Ah! fainéant! s'écria-t-elle en apercevant André, ahl paresseux, débauché! tu laisses ainsi tes afiaires et mécontentes tes pratiques, pour venir ici amuser des gens qui se moquent de toi.
— Taisez-vous', ma femme, vous êtes une bête, répondit M. André, du ton du plus profond [mépris, est-ce que vous entendez rien à la poésie?
— J'entends à la conduite d'une maison : et quand je vois
MAlTRB ANDRÉ. 435
que les gens qui viennent pour se faire accommoder, ne trouvent personne et s'en vont ailleurs, je dis que la boutique de maître André, autrefois la mieux achalandée du quartier, sera bientôt la plus déserte.
— Est-ce que mes garçons ne sont pas \k et ne peuvent pas servir le public?
— Vos garçons ? ils font comme le maitre, ils profitent du beau temps pour se promener, quand leur patron va lire ses poésies à des comédiens.-
— Tout beau ! madame André, dit Lekain avec la m«gesté d'un roi de théâtre : nous sommes ici chez nous, et dans nos fonctions. Un auteur nous lit une tragédie; c'est notre devoir de l'écouter. Quant à l'admiration que nous avons ressentie, nous ne l'avons pas cachée, votre mari peut vous le dire.
— Gela est bel et bon, monsieur. Mais enfin, que cela lui rapportera-t-il ? des applaudissements peuvent amuser les gens riches. Les ouvriers comme nous ont besoin de gagner de l'argent : et André ferait mieux d'être à sa boutique que d'être ici.
— Taisez-vous, impertinente, répondit le perruquier offensé, et sachez que ce qu'on vient de me dire ici, et l'honneur qu'on m'y a bien voulu faire, surpasse infiniment tout ce que je pourrais gagner par mon triste métier.
— Allons, dit en riant Mlle Dangeville à sa voisine, il va croire qu'on l'a créé mamamouchi .
-*Eh bien, reprit Mme André, jouis de cet honneur tant que tu voudras j mais reviens à tes affaires ; et puisque je t'ai trouvé ici, je ne te lâche pas que tu ne viennes avec moi. >
En même temps elle saisit le chapeau d'André, et le prit lui-même par le bras. Le perruquier, bien que courroucé, ne voulait pourtant pas perdre la dignité qu'il avait conservée