Cicéron, Tusculanes, II, xxnr
à le tirer d'affaire. On sut bientôt que le mal devait l'emporter ; mais il ne fut point nécessaire d'user de ménagement pour lui annoncer que sa fin approchait. Il fut le premier à le dire, et résolut de mettre ordre à ses affaires, comme homme et comme chrétien.
Quand de Morand eut satisfait aux devoirs que lui imposait la religion, reprenant avec ses amis les causeries charmantes auxquelles la mort allait bientôt mettre un terme, il leur parlait, avec beaucoup de gaieté» de vers, de prose, de nouvelles, et même de ses affaires personnelles. « Un trait bien marqué du malheur qui m'a poursuivi, observait-il» c'est qu'à la fin de l'année courante toutes mes dettes allaient être payées, et, au premier janvier prochain, je devais toucher le premier quartier de 5000 livres de rentes qui me restent. Malheureusement, je n'irai pas jusque-là; le droit de mes créanciers sur mes biens durera plus longtemps que moi. Je suis en cela semblable à un gourmand qui monte à un mât de cocagne pour y prendre un bon poulet rôti qu'on y a placé ; au moment où il va y mettre la niain, un corbeau passe et enlève le prix qu'il espérait. Toutefois, si je n'en peux rien tirer pour moi, je n'oublie pas que j'ai par le monde un neveu et une nièce à qui cela fera grand plaisir. Ainsi donc, continua-t-il en parodiant la scène du Légataire de Regnard (IV, v) :
J'institue en ce jour ma nièce, moD neveu, Que j'aime tendrement, pour mes seuls légataires. Je veux calmer par là leurs douleurs trop amères, Et leur laisse mes biens, meubles, propres, acquêts, Vaisselle, argent comptant, contrats, maisons, billets, Déshéritant, en tant que besoin pourrait être. Parents, nièces, neveux, nés aussi bien qu'à nattre, Et même tous bâtards, à qui Dieu fasse paix, S'il s'en trouvait aucun au jour de mon décès, i
Il continua de réciter cette scène, en assignant quelques
récompenses & ceux qoi rayaient servi ; et, donnant dans celte énumération aux item du faux Géronte des inflexions de voix différentes et comiques qui faisaient rire les assistants*. D trompait ainsi la douleur de ses amis et montrait, au moment du dernier adieu, une force d'âme bien rare, une présence d'esprit bien extraordinaire.
Lorsqu'on lui apprit la victoire d'Hastembeck, remportée le 86 juillet 1757 sur le duc dé Gumberland par le maréchal d'Estrées, l'idée du succès et de la gloire de son pays fît briller un éclair de joie sur son visage flétri par la maladie; il se rappela un vers de Mithridate (Y, v), et dit, en diangeant le dernier mot :
Et mes derniers regards ont vu fuir les AngUnê.
Ainsi s'éteignit, avec cet enjouement philosophique, un homme dont la postérité parlera peu, parce que ses ouvrages n'ont rien qui puisse attirer l'attentiQn des siècles : mais sa vie a présenté quelques circonstances intéressantes ; et d'ailleurs, la simplicité et la douce humeur de ses derniers moments méritaient d'être donnés comme modèles à tant de gens qui ne peuvent envisager la mort sans une frayeur ridicule.