I. Anecdotes dramatiques, au mot CMldiric
représailles. On a dit que si le recueil avait été, en 1731» lacéré et brûlé par la main du bourreau, c'était moins encore à cause des propositions erronées, mal sonnantes ou sentant l'hérésie, que pour les offenses personnelles au lieutenant de police.
— Ah I monsieur de Morand, pouvez-yous croire une telle calomnie T
— Je ne fais, Monseigneur, que répéter ce qu'a dit le public, comme vous répétiez tout à Fheure cequ'aditDufresne. Et comme je n'ai pas pu, moi, simple poëte, réduit à mes seules forces, conjurer l'orage ou empêcher la cabale ; ainsi vous, magistrat si haut placé, disposant de ressources immenses en hommes et en argent, vous n'avez rien empêché, rien pu connaître ; vous y avez complètement perdu vos peines, et ces mille et mille perquisitions contre les auteurs, imprimeurs, distributeurs, et, si vous aviez pu, contre les lecteurs de ces feuilles.
— Il est vrai qu'on se cachait bien, dit M. Hérault.
— Mais, pas trop, Monseigneur ; ne vous en targuez pas. Les imprimeries volantes, que vpus cherchiez avec tant d'ardeur et si peu de succès, furent établies partout ; dans votre maison même, dans vos caves et dans vos greniers, sur votre tête et sous vos pieds, et vous ne vous en doutiez pas....
— Les choses, interrompit le magistrat un peu embarrassé, n'allèrent pas tout à fait comme vous le rapportez.
— Et, continua le poëte triomphant, on eut toujours soin. Monseigneur, de vous faire parvenir les numéros, humides encore, et tout frais sortis des presses ; et vous les receviez port franc, comme les lettres de ma tragédie. On vaus les envoyait en nombre ; un jour même, on en inonda votre carrosse ; vous étiez dedans et ne pûtes jamais savoir d'où venait cette averse.
— Bravo 1 monsieur de Morand, s'écria le lieutenant de
police ; bravo 1 Je vois qu'on ne m'avait pas trompé, et qœ TOUS avez bec et ongles pour vous défendre quand oa vous attaque. Or çà, fini^ns cette comédie. Vous ne m'apprenez rien sur ces Nouvelles ecclésiastiques; j'avoue qu'elles ont mis en défaut toute ma vigilance, qu'elles ont déjoué toute la police, et je ne veux pas nier du tout que cette afbire a été conduite avec beaucoup d'adresse. Quant à vous, j'ai voulu m'amuser à vous picoter un peu, afin de n'avoir pas à vous imposer une puni^on sévère pour votre incartade de ce soin Si je vous ai un peu tourmenté, vous voyez qu'au moins j'ai lu vos ouvrages avec assez d'attention pour en avoir retenu quelques passages ; et cela ne fait jamais de peine à un auteur. Haintenanti tout sera fini à ce sujet. Promettez-moi seulement d'être deux mois sans aller à la Comédie-Française, afin qu'on n'accuse pas la police d'être sévère aux uns, doace aux autres. Et sur ce, séparons-nous bons amis ; mais ne vous faites plus d'affaires avec le parterre; car, à droit ou i tort, c'est toujours à lui que nous sommes obligés de donner raison. J'ajoute un dernier mot, mais qui pourra vous être utile. Je regrette pour vous les explications que vous avez données en public sur les originaux de votre comédie ; de l'humeur dont vous peignez votre belle-mère, je serais bien surpris qu'elle n'y trouvât pas matière i un bon procès contre vous. C'est votre affaire, et vous y aviserez.
— Je vous remercie bien. Monseigneur, et de votre leçon et de votre conseil ; je tâcherai d'en profiter. J'ai l'honneur de saluer Votre Excellence.
— Adieu, monsieur de Morand ; n'oubliez pas votre chapeau.
— Et vous, Monseigneur , fermez bien vos croisées, de peur de la grêle. »
Les deux combattants se quittèrent à ces mots. Ils finissaient comme ils avaient commencé, sans qu'on pût dire lequel était vaincu. Mais, la paix étant faite entre eux, ces <}er-
PIERRE DE IfORAND. 455
niers lardons ne devaient être regardés que comme une sorte de salut ou d'adieu militaire*
De Morand, dans sa furie, avait d'abord retiré sa pièce; il ne tint pas contre les sollicitations des comédiens, qui la lui redemandèrent, et les représentations se soutinrent avec applaudissement jusqu'à la clôture du théâtre.
Mais, comme l'avait conjecturé M. Hérault, sa belle-mère ne le laissa pas tranquille ; un procès en diffamation lui fut intenté par elle ; dé Morand le perdit. Il chercha à se consoler de tous ses tracas par le théâtre, le jeu et les femmes. Il composa successivement l'Enlèvement imprévu, la Vengeance trompée, les Amours des grands Hommes, les Muses, la tragédie de Mégare : toutes ces pièces furent imperturbablement sifflées. Le jeu lui fit meilleur accueil que le théâtre ; mais cette perfide politesse devait avoir des suites plus funestes encore que râpre véracité du parterre ; de Morand y ébrécha singulièrement sa fortune. Quant aux plaisirs des femmes, ce furent les plus doux, sans doute, mais aussi les plus coûteux : car notre poète 7 laissa sa santé. Quelle que fût la force de sa constitution, elle ne résista pas à ses témérités, et bientôt il fut atteint de la maladie qui devait le conduire au tombeau.
Reçu en 1739 avocat au parlement de Paris, il avait cessé, en 1755, d'être porté sur le tableau. Nommé en 1749 correspondant du roi de Prusse, il avait, par les intrigues de ses ennemis, perdu cette place au bout de huit mois. A tous ses échecs il opposait son insouciance et son égalité philosophique. Il se plaisait à réciter et à s'appliquer à lui-même cette joli^ ^pièce de vers de l'abbé Régnier-Desmarais, intitulée : la Route de la vie.
La route de la vie humaine De mauvais pas est toute pleine ; Pour m'en tirer facilement, Voici ce que je fais : j'attelle
(i56 FŒRRE DE MORAND.
A cette voiture mortelle,
Que je conduis au monument,
La justice premièrement
Qui marche toujours rondement ;
Et la charité sans laquelle
Elle irait moins légèrement.
La yéritéy l'indépendance,
N'ayant qu'un simple et léger frein,
Sont au deyant et vont bon train.
Loin du chemin de l'opulence.
A la volée est la santé
Qui, jointe avec le badinage.
Me fait franchir avec galté
Tous les mauvais pas du voyage.
Je n'aurai rien & désirer
Ni du sort, ni de la nature,'
Si l'attelage peut durer
Aussi longtemps que la voiture *•
L'incoDduite de de Morand lui avait fait dételer la santé plus tôt qu'il n'aurait dû. Dans les derniers jours du mois de juillet 1 757, une maladie cruelle le coucha dans le lit d'où il ne devait pas se relever. On lui fit une opération extrêmement douloureuse qu'il souffrit avec une con&tance héroïque, s'entretenant avec ses amis tandis que les chirurgiens le taillaient impitoyablement, c Ma foi, disait-il, si Posidonius parlait en conscience quand il disait que la douleur n'est point un mal, c'est qu'il ne s'y connaissait pas'. Au reste, le courage et la philosophie consistent moins à la nier qu'à la supporter sans se plaindre. D'après cela, je crois que notre conversation non interrompue vaudra bien les exclamations emphatiques et peu sincères du philosophe stoïcien. >
Voilà comment de Morand souffrit avec patience des douleurs indicibles. L'art des médecins ne parvint cependant pas
1. Voyez les Vieux poëUt français, t lU, p. 23 de la collection Dabo, 1821 .