INTRODUCTION
Les solutions chimiques ou pharmaceutiques, conservées quelque temps dans les laboratoires, contiennent souvent des végétations d'aspect nuageux ou floconneux, blanches ou diversement colorées, mais d'ordinaire de teinte brunâtre.
Ces flocons ou ces dépôts fragmentés existent même dans des solutions toxiques. Les premiers observateurs n'avaient vu dans ces productions que le résultat d’altérations chimiques. Pour les eaux distillées, par exemple, ils pensaient qu'on avait affaire à une transformation de l'essence en mucilage. A plusieurs reprises, ces végétations anormales ont attiré l'attention, et la nature organisée en a bientôt été démontrée. Soubeiran (1) dit nettement dans son traité de pharmacie que ce sont « des globules organisés qui semblent être des végétaux mycodermiques dont les germes ont très probablement l'air pour véhicule ». D’autres (Bia-
(4) Soubeiran, Traité de pharmacie Éd., 1875, !. II, p. 300. ANN. SC. NAT. BOT. xT, 4
soletto (1), ete.), y avaient vu des algues. La végétation des liqueurs arsenicales fut nommée par Brébisson Hygrocrocis arsenicus ; Marchand, qui l’étudia de 1875 à 1878, y reconnut par ses cultures un champignon du groupe des Dématiées, et en donna la description détaillée (2). Depuis lors on a rapporté ces plantes à des genres ou à des espèces diverses, mais tantôt en considérant (outes les végétations comme des formes d’une seule espèce, tantôt inversement en attribuant à chaque solution chimique une espèce particulière (3).
Ni l’une ni l’autre de ces deux opinions extrêmes ne pouvait être exacte. L'idée de rapporter à des espèces ou à des genres particuliers les formes parfois étranges, en tout cas très diverses, que l’on rencontre dans ces conditions, doit être absolument abandonnée. Il est vrai que les aspects variés qu'une même espèce prend sous l'influence d'un milieu chimique souvent énergique, comme les solutions arsenicales ou cupriques, s’écartent parfois si complètement du type primitif, que les premiers observateurs devaient sans hésiter y voir des végétaux nouveaux. Mais depuis lors les recherches sur le polymorphisme des champignons et surtout la méthode si féconde des cultures en milieux stérilisés ont montré, dans ces formes absolument différentes d'aspect, des états successifs, nécessaires ou non, du même végétal. Déjà dans la nature, nous voyons ces êtres, essentiellement plastiques, modifier la forme de leur appareil végétatif et même leur mode de fructification, en s’adaptant aux conditions extérieures où ils se trouvent. A fortiori, lorsque le changement du substratum sera profond,
(1) Biasoletto, Di algune Alghe microscopiche. Trieste, 1832.
(2) Marchand, Organisation et nature de l’Hygrocrocis arsenicus (C.R. Acad. es Sc., 11 nov. 1858). Fig. in Botanique cryptogamique.
(3) Voyez encore sur ce sujet parmi les publications les plus récentes : Barnouvin, Organismes des hydrolats et des solutés (Thèse de Pharm. supér., Paris, 1896). — Guéguen, Recherches sur les organismes mycéliens des solutions pharmaceuliques. Études biologiques sur le Penicillium glaucum (Bull. Soc. mycol. de France, 1898-1899). — Beauverie, Hygrocrocis et Penicillium glaucum (Bull. de la Soc. bot. de Lyon, 11 mai 1899).
les changements correspondants seront plus évidents.
L'étude de ces plantes, placées ainsi dans des conditions anormales, peut tenter les chercheurs à bien des égards. Le praticien ou le chimiste, par exemple, trouveront certainement dans des recherches sur les liquides, avant et après le développement du champignon, le sujet de travaux de haut intérêt. Mais à côté de l’action du champignon sur le milieu, il y a l’action du milieu sur le champignon, et il m'a semblé que l'étude botanique de quelques espèces soumises à des influences déterminées, pouvait offrir de l'intérêt et peut-être donner la solution de certains problèmes morphologiques.
Il m'a paru que ce polymorphisme, si souvent signalé, méritait d'être vu d’un peu plus près, et qu'il serait utile d'appliquer les méthodes scientifiques actuelles aux recherches sur ce groupe singulier de végétaux. Non pas que ces méthodes n’eussent déjà été utilisées dans ce sens, mais les observations n'ayant jamais porté que sur des points de détail, des conclusions plus générales sortiraient sans doute d’un travail d'ensemble. En outre, certaines espèces pourraient se rencontrer chemin faisant, dont l'étude spéciale serait utilement approfondie. Poussé dans cette voie par M. Gaston Bonnier, à qui le sujet paraissait devoir être fécond, aidé des excellents et judicieux conseils de M. Matruchot, dont la compétence en ces matières a été largement mise à profit par moi, j'ai poursuivi pendant plus de deux années mes recherches sur ce sujet (1).
La morphologie pure n'est d’ailleurs pas le seul point de vue auquel je me suis placé. J'ai trouvé aussi l’occasion d’élucider quelques points concernant soit la structure, soit le mode de développement, soit la valeur morphologique
(4) Ces recherches ont été faites en partie dans le laboratoire de botanique de la Sorbonne, en partie à l’École supérieure de pharmacie de Montpellier. Pour ces expériences multiples, longues et minutieuses, M. O. Blaufus, préparateur à cette École, n’a cessé de m'apporter son aide intelligente et dévouée. C'est pour moi un devoir et un plaisir de l'en remercier 1Ci.
4 LOUIS PLANCHON.
des organes végétatifs ou reproducteurs, de saisir divers termes de passage entre des éléments paraissant d’ordinaire très distincts, de constater de singuliers phénomènes de convergence entre des espèces fort éloignées et cultivées sur un même milieu, etc., etc.
Tous ces faits trouveront place, soit dans les résultats généraux, soit dans l'étude détaillée de quelques espèces.
Ce travail se divise donc naturellement en deux parties :
1° PARTIE GÉNÉRALE : exposé de la méthode suivie, résultats, conclusions générales de l’étude des groupes.
2° PARTIE SPÉCIALE : étude d’un groupe de DÉMATIÉES plus particulièrement intéressantes, et se rapprochant par des modifications analogues bien que spéciales à chacune d'elles.
L'action générale de chaque milieu sur l’ensemble des champignons en expérience sera résumée ensuite dans un chapitre spécial.