I. — HISTORIQUE. — LIMITES DE L'ESPÈCE
Le seul mode de reproduction qu'on lui connaisse bien (conidies formes-levures) ne permet pas de rapporter le Dematium pullulans à un type déterminé d’Ascomycète, car des bourgeons de même aspect ont été rencontrés au cours du développement de champignons très divers. Brefeld (1), en particulier, a représenté de ces formes bourgeonnantes chez les Sphærulina intermirta Berk. et Br., Nectria cinnabarina Tode, Rosellinia velutina FkI., Dothidea ribesia Pers., polyspora Bref., etc., Bulgaria inquinans Pers., etc., en sorte qu'il est encore très difficile de présumer à quel périthèce aboutit l'évolution complète de cette espèce.
Cependant, diverses hypothèses ont été émises. Pasteur (2) assure que les cellules brunes de la surface des fruits sucrés peuvent être rajeunies et faire fermenter le sucre. Mais, ainsi que le fait remarquer Berlese (3), il ne paraît pas
(1) O0. Brefeld, Untersuchungen aus dem Gesammitgebicte der Mykologie,
Heft X (Ascomycelen, IT), 1891.
(2) Pasteur, Études sur la bière.
(3) Berlese, Première contribution à l'étude dela morphologie et de la biologie
de Cladosporium et Dematium (Bull. de la Soc. mycol. de France, 1895,
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avoir séparé de cette espèce les vraies levures qui se trouvent toujours à la surface des fruits. Plus récemment, Cuboni (1) a décrit un Dematium pullulans qui amènerait la fermentation par ses cellules saccharomycétiformes. Berlese, qui n’a jamais vu de fermentation se produire dans ces conditions, se demande si, malgré les précautions rigoureuses prises par Cuboni, il n’a pas été semé, en même temps que les formes-levures du Dematium, des levures véritables toujours abondantes sur les points où l’auteur à pris ses semences (gouttes de sève de la vigne). Aussi, la parenté admise par Pasteur et par Cuboni du Demalium avec les Saccharomyces est-elle plus que douteuse. Berlese, sans la nier d’une facon formelle, refuse au Dematium la possibilité d'amener la fermentation. C’est aussi le résultat de mes cultures sur les liquides sucrés, qui n’ont jamais montré la moindre bulle gazeuse.
Lœvw (2) a fait de cette espèce une étude approfondie, et a obtenu, en cultivant des cellules saccharomycétiformes, des formes bourgeonnantes et des formes à chlamydospores; il en a étudié la germination qui se fait par les deux pôles, le cloisonnement, le bourgeonnement, d’abord sur la cellule mère, puis sur les autres, enfin l’enkystement. En comparant les observations de Lœw et les siennes, Berlese pense qu'il y a là deux espèces distinctes. Il a, lui aussi, étudié dans leurs plus grands détails les phases du bourgeonnement; cependant, la distinction spécifique avec la plante de Lœw ne semble pas évidente, autant qu’on peut en juger d’après deux descriptions. En tout cas, ainsi qu'on le verra plus loin, la germination des formes-levures varie dans d'assez grandes limites, suivant le milieu ; et dans le même liquide on voit, par exemple, les cellules pousser tantôt un seul, tantôt deux tubes mycéliens.
Berlese conclut, des publications faites et de ses propres observations, que le Dematium pullulans ne représente
(1) Cuboni, Sulla probabile origine dei Saccharomiceti, 1885 (ex Berlese). (2) Lœw, Ueber Dematium pullulans (Pringsheim'’s Jahrbuch., II)
pas une entité, mais est une forme collective, un état spécial de plusieurs champignons, Sphœriacées ou autres (1). II croit très possible que, par une adaptation complète au milieu, ces espèces aient perdu la faculté de reproduire les formes d’où elles proviennent, ce qui explique la rareté des modes élevés de reproduction.
L'espèce étudiée par Berlese est, en effet, inapte à donner autre chose que des bourgeons, et s'enkyste dès qu'elle arrive à l'air libre; il en a trouvé d’autres qui lui ont paru un peu différentes, en sorte que, d’après lui, les Dematium pourraient bien former un petit groupe isolé comme les Saccharomycètes.
Le fait que la forme bourgeonnante du mycélium est commune à plusieurs champignons n’est pas contestable. La ressemblance très fréquente des formes mycéliennes suffit à expliquer que l’on ait pu décrire sous le nom de Dematium pullulans des végétations bourgeonnantes diverses. Mais, de ce quil y a ressemblance d’aspect, comme dans les figures de Brefeld, il ne s'ensuit pas forcément que le Dematium pullulans n'existe pas, c’est-à-dire qu'une de ses formes [celle sans doute décrite par De Bary (2), Lœw (3), Laurent (4), etc.] ne réponde pas à une espèce particulière de Dematiée hbourgeonnante et dépourvue jusqu'ici de forme reproductrice différenciée. En d’autres termes, je puis continuer à donner le nom de Dematñium pullulans à un champignon dont le mode de reproduction sur certains milieux est absolument identique à celui qu'indiquent et représentent les auteurs qui l'ont étudié. J'aurai tout à l'heure à discuter l'assimilation faite par Laurent du Dematium pullulans avec le Cladosporium herbarum; or, l'espèce que j'ai eue entre les mains est tout à fait la même que celle de Laurent : cultivée sur gélatine, par exemple, elle
(1) C’est aussi l’avis de Brefeld, loc. cit., p. 267. (2) De Bary, Morphologie und Biologie der Pilze. (3) Lœw, loc. cit.
(4) Laurent, loc. cit.
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m'a donné des végétations identiques à celle que dessine l’auteur, etc. Je puis donc la considérer comme une forme déterminée, et faire reposer sur elle mon'argumentation.
Bien entendu, cela ne signifie pas que d’autres champignons, connus ou non à l’état parfait, ne puissent donner des formessemblables. Zopf(1),parexemple,a montré queles stylospores et les conidies des /umago, qu'il a très bien étudiés, peuvent bourgeonner dans les liquides sucrés, et que les microstylospores, si le milieu s'épuise, s’enkystent parfois soit directement, soit après s'être divisées transversalement en deux cellules ou en un court chapelet. Ce sont là des caractères communs avec le Dematium pullulans, auxquels j’ajouterai que celui-ci peut avoir des formes tout à fait fumagoïdes. Mais Zopf n’assimile pas pour cela les deux espèces, et les distingue au contraire nettement, malgré la ressemblance.
Je maintiendrai donc le nom de Dematium pullulans de Bary pour l'espèce primitivement décrite sous ce nom, qui me paraîl être aussi celle étudiée par Lœw et qui est certainement celle dont Laurent fait une forme du Cladosporium. C’est encore celle dont parle de Janczewski (2) dans son étude du C/adosporium. J'ajoute que ies différences de la description de Berlese ne me paraissent pas dépasser celles que j'ai vues dans une même culture, et que mon espèce doit être aussi celle de ce dernier auteur.
Il n'existe pour caractériser ce champignon aucun organe tout à fait typique, puisque les trois modes de reproduction (formation de conidies formes-levures sur filaments — bourgonnement en levure de ces conidies — enkystement en fumago de diverses parties) ne lui sont pas spéciaux, et se rencontrent tous chez plusieurs plantes voisines. Mais ce qui le caractérise véritablement, lui
(1) Zopf, Die Conidienfrüchte von Fumago{Nov. Act. der K. Leop. carol. Deutsch. Akad. d. Nalurf. Halle, 1878)
(2) De Janczewski, Recherches sur le Cladosporium herbarum et sur ses compagnons habituels sur les Céréales (Acad. des Sc. de Cracovie, 1894).
donne une entité réelle, et permet de le décrire commeespèce en attendant la découverte probable des périthèces,
c’est la coexistence, la succession dans des conditions déter-
minées de ces {rois états dont aucun n’est spécifique par
lui-même, et qui le deviennent par leur ensemble, les
autres plantes ayant l’une ou l’autre de ces formes, mais
non les trois ensemble.
La production de conidies et leur multiplication en levures est, dans certains milieux, véritablement prodigieuse, en sorte que le nom de pullulans est tout à fait exact, et cela permet aussi de distinguer cette espèce de celles qui produisent simplement çà et là quelques bourgeons conidiens.
On verra plus loin que les modifications morphologiques obtenues sont nombreuses et intéressantes; mais la production abondante de formes-levures est restée le seul mode bien caractérisé de reproduction. Cette espèce pourrait donc être de celles dont Berlese suppose qu’elles ont pu perdre par adaptation la possibilité de revenir au type primitif, aucun des auteurs qui l'ont cultivée n'ayant pu obtenir de fructification, malgré la variété des cultures tentées par eux.