CONCLUSIONS
Le nombre et la variété des espèces cultivées et des milieux employés, le contrôle rigoureux des expériences, permettent de tirer de l’étude détaillée qui précède quelques conclusions générales.
La Flore des solutions chimiques est beaucoup plus riche qu'on ne pense et comprend toutes les espèces communes de champignons dont les spores ou le mycélium résistent plus ou moins longtemps à l'air, à l'eau et aux milieux chimiques. Deux des champignons étudiés semblent cependant nouveaux. La diversité des types apparaîtra sans doute d'autant plus que les cultures seront multipliées davantage. Quelques espèces, particulièrement résistantes sous une forme ou sous une autre, dominent de beaucoup dans les semis.
La plupart des espèces mises en expérience se sont montrées remarquablement résistantes : leur présence dans les solutions d’origine l'indiquait déjà. Mais beaucoup ont poussé, parfois abondamment, dans des milieux à propriétés toxiques, ou se sont contentées des liquides les plus pauvres, de l’eau distillée pure, par exemple, ou encore se sont développées sur les parois du tube hors du liquide.
Certaines espèces ou certains groupes de champignons ont une variabilité, une plasticité naturelle très remarquable.
Dans ce cas, la culture en milieux chimiques exagère cette tendance, et l’on obtient, chez les Dématiées par exemple, une diversité morphologique que les Mucédinées n'offrent qu'à un degré beaucoup moindre, et qui sans doute aurait pu être encore augmentée par des cultures plus variées.
Les modifications ont porté surtout sur l'appareil végétatif, bien moins sur le système reproducteur, dont les formes différenciées sont rares dans ces conditions toutes spéciales (aucun périthèce n’a été obtenu). Les formes reproductrices observées dérivent d’ailleurs toutes plus ou moins directement du mycélium.
Les variations morphologiques des champignons apparaissent ici comme des moyens de défense contre des milieux nocifs ou contre la dessiccation.
Si les formes obtenues sont très diverses, les moyens employés par la plante sont assez simples :
1° C'est, d'abord, une longue résistance passive, une conservation de la vitalité sans aucun développement, une vie latente qui peut se prolonger beaucoup, même pour des cellules en apparence délicates (formes-levures, etc.).
2° C’est aussi une modification de structure de la paroi
cellulaire : — par épaississement et enkystement ; — par cutinisation à des degrés très divers; — par gélification des régions externe ou moyenne de la paroi; — par la combinaison fréquente de ces trois moyens.
3° C’est enfin le changement dans la forme: — par transformation des filaments dans leur ensemble; — par difré-
renciation de certaines cellules, isolées ou en séries, arrivant à la spore en massif ou à la chlamydospore, qui paraît être la forme de résistance la plus commune; — par séparation des articles mycéliens donnant, suivant qu'il y à ou non cutinisation, des formes fumagoïdes ou des cellules incolores et isolées, susceptibles de germer {oïdies) ; — par végétation en levure : dans ce dernier cas, et dans quelques formes de végétations fumagoïdes, on peut observer l'absence totale de tout filament mycélien.
Cette végétalion en levure semble être très fréquente dans les cultures provenant des milieux chimiques. Aucune de ces levures n’amène de fermentation : mais les unes se reproduisent indéfinment sous cette forme, quel que soit le milieu, les autres ne sont qu'une phase évolutive de cer-
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laines espèces de champignons. Dans ce cas, l'on n'a pas affaire à une vraie végétation en levure, mais à un mycélium bourgeonnant qui reste unicellulaire, et peut très aisément s’allonger en un mycélium normal. La distinction des formes-levures et des conidies est parfois très difficile. Leur multiplication sur le mycélium pluri- ou unicellulaire est souvent prodigieuse.
Les mots de formes fumagoïdes doivent être entendus dans le sens le plus large. En effet, les aspects de fumago peuvent avoir des origines diverses (cutinisation de conidies, de formes-levures, de cellules mycéliennes, avec ou sans cloisonnement dans les diverses directions de l’espace; fragmentations mycéliennes, etc.), et l’on doit suivre ces modificalions pas à pas pour pouvoir affirmer ces origines, tant les termes ultimes de la transformation sont identiques.
Un mode spécial de reproduction a été observé, et se rattache aux modifications précédentes ; c’est une véritable mue par sortie de la cellule hors de son enveloppe externe fendue,cutinisée ou très épaissie. Cette sortie a lieu sous linfluence du gonflement cellulaire et de la gélification de la membrane moyenne; les enveloppes cellulaires cutinisées se fragmentent ou se retrouvent dans le liquide sous forme de coques vides ; la membrane interne conservée peut s’allonger en filament, mais, d'ordinaire, s’enkyste de nouveau, le milieu étant épuisé ou défavorable.
Ce mode de reproduction se rencontre sur des milieux fort divers, dont quelques-uns le présentent presque constamment, et chez toutes les Dématiées étudiées : il paraît donc très général.
Les modifications sont dues surtout à l’action du milieu. L'influence de l'immersion, de l'absence plus ou moins complète d'oxygène, celle du liquide lui-même (toxique, nutritif, etc.), de la dessiccation, de la concentration, de l'épuisement du substratum, etc., se combinent d'ordinaire pour modifier les formes. Aussi, trouve-t-on de nombreuses différences non seulement entre diverses cultures de la
même espèce, mais encore entre les parties d'une même culture (fond et surface, début et fin de l'expérience, ete.). Les spores immergées ou émergées de la même espèce sont parfois tout à fait différentes.
La dose joue un grand rôle ainsi qu'on pouvait s'y attendre :
La durée des cultures est essentielle à considérer aussi; certaines formes ne se développent qu'à la longue.
L'acidité du milieu a une action très réelle : certaines espèces y sont fort sensibles, d’autres beaucoup moins : mais, pour un même champignon, l'aspect peut être très différent suivant le degré d’acidité (mycélium durable rare dans les milieux très acides, etc.). Dans des sels de composition voisine, le changement d’acide semble agir plus fortement que celui de la base.
L'action du milieu n’est d’ailleurs point la seule : chaque espèce imprime, en effet, aux cultures un caractère spécial. Sans doute la tendance à la variation leur est commune, mais l’une formera de préférence des pycnides, l’autre du mycélium durable, lautre des formes fumagoïdes ou fragmentées.
Certains milieux dennentune végétation très polymorphe, tandis que sur d’autres on observe une spécialisation des formes : en général, cependant, les cultures sont plutôt caractérisées par la prédominance d'un type que par sa présence exclusive.
Un des points intéressants est l'abondance des formes de passage. Depuis la cellule mycélienne la plus simple jusqu'à la pycnide complexe, on trouve tous les termes. Aucune ligne de démarcation nette entre : cellule mycélienne, cellule cutinisée, chlamydospore, conidie, fumago, mycélium durable, spore en massif, pyenide, ete.
Les filaments mycéliens fragmentés germent comme les spores.
Les fumago ont, comme on l’a vu, les origines les plus diverses.
LOUIS PLANCHON.
Les chlamydospores ne sont que du mycélium frag-
inenté « La spore en massif se dégage peu à peu du simple renflement mycélien. Elle apparaît, d'autre part, comme une pycnide arrêtée dans son développement. Les formes qu'elle offre sont si diverses dans la même espèce, que l’on peut en rapprocher successivement celle de plusieurs autres genres, et que la plupart des Hyphomycètes ayant pour organe reproducteur normal cette spore en massif semblent pouvoir passer très facilement des uns aux autres.
Quant aux pyenides observées chez une espèce, elles ont offert, suivant le milieu, de très nombreuses différences, portant sur les caractères essentiels des pycnides (mode de développement, existence de filaments extérieurs, taille, couleur, déhiscence, etc., etc.) : on ne peut donc baser sur ces organes une distinction spécifique. Les pycnides se relient intimement à la spore en massif ; les deux peuvent se développer directement aux dépens d’une forme-levure ou d’une conidie semée.
Le mycélium lui aussi se modifie beaucoup et prend des aspects trompeurs, qui ont pu amener à fusionner des espèces différentes (formes dématioïdes, cladosporioïdes, alternarioïdes, etc.). I faut donc, pour la réunion ou la séparation des espèces, exiger un contrôle sévère, et considérer les apparences extérieures comme tout à fait insuffisantes, les formes de passage reliant entre eux des types parfois très nets et qui, considérés isolément, paraissent fort différents. 3 L'identité des conditions de culture pour les diverses plantes (milieu, âge, température, etc.) permet aussi de discuter la valeur et les limites de l'espèce étudiée. Pour deux d'entre elles, les rapprochements ou la distinction avec des champignons voisins ont pu être examinés avec d'autant plus de certitude que le point de départ de toutes les cultures était pour chacun une spore unique.
I semble que la plupart des caractères invoqués pour la
distinction des genres et surtout des espèces du groupe étudié perdent beaucoup de leur valeur dans les conditions spéciales de ce travail. Les espèces décrites sont probablement beaucoup trop nombreuses, car des modifications morphologiques doivent se produire dans la nature sous l'influence des conditions extérieures. Le nombre se réduira à mesure que l’on connaîtra mieux les modes élevés de reproduction.
= Pour les deux espèces nouvelles étudiées, la variété des caractères est telle que l’on ne pouvait les rapporter à aucune des formes décrites et spécifiquement limitées. En tout cas, ces deux champignons sont certainement distincts l’un de l’autre.
L'action complexe du milieu et la plasticité de l'espèce, en un mot les diverses causes de variation, amènent à deux résultats inverses, et également importants :
1° La divergence des formes dans les cultures d'une même espèce ou quelquefois dans une même culture ;
2° La convergence des caractères pour des espèces différentes, qui arrivent, dans les mêmes milieux, à se ressembler si complètement (surtout pour les formes mycéliennes) que la distinction en devient difficile.