‹ Thèses présentées a la Faculté des sciences de Paris pour obtenir le grade de Docteur ès-sciences naturelles (volume 5)Chapitre 39 sur 76 · I.K cœUR ET LE TRANSFORMISME · texte numérisé non relu

I.K cœUR ET LE TRANSFORMISME

exception dans certains groupes bien distincts de la grande famille des Reptiles (Crocodiles, Alligators, Gavials). Ces groupes offrent du reste entre eux des affinités très-considérables et très-nombreuses. Ils ne peuvent être séparés dans une classification rationnelle, et forment par leur ensemble un groupe des plus naturels et des plus homogènes. Comment alors concevoir que, dans des points différents de la surface du globe, il se soit rencontré plusieurs combinaisons dans les conditions, soit de milieu, soit d'hérédité, soit de sélection, etc., plusieurs combinaisons, dis-jo, assez identiques dans leurs résultantes, pour que de certains types antérieurs plus ou moins rapprochés de nos Reptiles ordinaires aient surgi les divers représentants du type Crocodilien ? Comment s'est opérée, en un mot, sur différents points du globe , cette transformation cardiaque si remarquable et la même pour les Grocodiliens d'Afrique, d'Asie, ou d'Amérique, etc.? Comment, de plus et surtout, s'est-il fait que ces transformations cardiaques, dans tous les groupes où elles se sont produites, se sont constamment accompagnées d'un même ensemble de modifications portant sur divers organes ? Ainsi , chez tous les Grocodiliens on trouve un os tympanique soudé à la région occipitale par une articulation fixe, des dents uniradiculées implantées dans des alvéoles distinctes et existant sur les deux mâchoires , un allongement et un aplatissement latéral de la queue qui est surmontée d'une crête, la présence d'un dermo-squelette, un développement considérable de la taille, et quatre membres munis partiellement de griffes, de telle sorte que tous ces groupes de Reptiles se distinguent très-nettement de tous les autres Reptiles par un ensemble complet de caractères. Y a-t-il une corrélation nécessaire entre ces transformations extérieures et intérieures, de telle sorte que la production des premières entraîne et explique la formation des secondes, ou vice versa ? On n'aurait le droit d'affirmer une proposition aussi étonnante qu'en la prouvant; et il est évident qu'on serait réduit sur ce terrain aux conjectures les plus hasardées et pour le moment les moins légitimes' .

' Cette proposition aurait d'autant plus besoin d'être in-ouvée, que la corn''lalion entre la constitution du cœur et les formes extérieures de l'animal ne paraît au fond que médiocrement étroite. Pour le démontrer, je me bornerai à un exemple. Les cœurs si semblables des Cliéloniens, des Ophidiens et des Saiirien'^, c'est-à-dire des Reptiles à ventricules communicants.

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Il est vrai que j'ai, à propos de la loi des valvules, essayé de donui>r une explication rationnelle de la formation des valvules sigmoïdes aoiiiques des Grocodiliens. J'ai même émis l'opinion qu'un perfectionnement pareil dans l'appareil central delà circulation devait nécessairement produire un perfectionnement de l'ensemble de l'organisme. Si la question restait sur ce terrain général, il n'existerait donc pas de difficultés pour l'école transformiste, et sa réponse serait facile. Mais la dilliculté gît en réalité dans l'identité des modifications partielles et locales qui produisent le perfectionnement de l'ensemble. Chez tous les Grocodiliens, ces modifications sont les mêmes; et il est, pour le moment du moins, impossible de saisir leur corrélation avec les modifications de l'appareil cardiaque.

Il me semble donc qu'en présence d'un fait comme celui que je viens d'exposer et de tous les faits semblables, la théorie Darwinienne, si elle admettait les centres multiples, ne pourrait essayer une explication qu'en se jetant à corps perdu dans nn système d'hypothèses à outrance, et que la doctrine opposée, celle delà création libre et directe, offrirait, hypothèse pour hypothèse, nne explication à la fois plus simple et plus rationnelle.

Les considérations que je viens de présentera propos d'un cas particulier des transformations cardiaques peuvent s'appliquer avec non moins de raison à bien d'autres particularités d'organisation qui ont été exposées dans le présent travail. On peut, par exemple, dire à propos du ventricule droit des Oiseaux et de sa valvule musculaire, ce qui vient d'être dit au sujet des valvules sigmoïdes des Grocodiliens. S'il était admis que la grande classe des Oiseaux, si nombreuse, si répandue, si variée, a pris naissance de plusieurs souches et dans plusieurs centres différents, comment expliquer par la théorie Darwinienne cette uniformité qui se remarque dans l'organisation interne sous les différences de conformation extérieure? Par quelle série incompréhensible d'heureux hasards, par quelles combinaisons miraculeuses, s'est-il fait que le ventricule droit de tous les Oiseaux, provenant de centres différents et éloignés de formation, ait acquis une

s'associent à des formes extérieures et même à des particularités de constitution Ijieu dill'érentos les unes des autres.

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conlbriuaUun seiuLlable pour luus, identique même, el que chez lous, eu même temps que leburd interne de l'orifice auriculo-ventriculairese dégarnissait de toute valvule, se soit formée cette valvule musculaire si constante, si caractéristique, qu'elle permet de distinguer immédiatement un cœur d'Oiseau du cœur de tout autre Vertébré' ? Y a-t-il une corrélation nécessaire entre l'apparition des caractères extérieurs et cette conformation du cœur des Oiseaux? ou, pour parler d'une manière plus précise, la naissance des plumes, la transformation des membres antérieurs en ailes , l'établissement de la station bipède, l'armature cornée des maxillaires el l'absence

' La constitution du cœur de l'Oiseau est certainement en relation avec la suractivité de la respiration qu'exige la fonction du vol. Il n'est donc pas surprenant que le ventricule droit possède des moyens puissants d'impulsion pour la circulation pulmonaire. Ce qui me surprend davantage , et ce qui provoque mes réflexions, c'est l'uniformité <lu moyen employé chez les Oiseaux par la nature pour obtenir ce résultat, c'est-à-dire la formation d'une puissante valvule musculaire qui sert à la fois de barrière au reflux du sang et d'organe énergique d'impulsion. Cette uniformité a d'autant plus le droit de m'étonner, que le cœur des Chéiroptères, appelés pourtant au vol. n'a point une disposition valvulaire identique à celle des Oiseaux. Leur appareil valvulaire droit rappelle celui des Mammifères, et se compose, comme ce dernier, d'une valve externe membraneuse rattachée à de fortes papilles musculaires de la paroi par des filaments tendineux (2 papilles et 2 tendons) et d'une valve interne plus étroite.

Du reste, dans bien d'autres cas, pour obtenir des effets identiques, la nature emploie des moyens variés et différents entre eux. L'uniformité complète de la disposition du cœur des Oiseaux me semble pour ces motifs ne pouvoir s'expliquer raisonnablement, suivant la doctrine transformiste, que par la descendance d'une souche unique d'où sont dérivés les autres représentants de cette grande classe. Si, comme tout porte à le penser, les Oiseaux et les Reptiles ont des relations étroites d'origine , on comprend aisément que le premier représentant du type Oiseau ait pu dériver d'un type Reptilien voisin du type Grocodilien, par exemple, et dont la valvule musculo-membraneuse s'est fort réduite, tandis que la valvule musculaire s'est considérablement développée. De là sont descendus tous les autres Oiseaux, qui ont conservé cette valvule sans variations importantes. Mais si l'on suppose la formation du type Oiseau par voie d'évolution de plusieurs souches primitives et indépendantes, on a le droit déprouver un grand embarras devant cette uniformité complète des dispositions cardiaques, et l'on se demande pourquoi, chez un ou plusieurs de ces types, le renforcement et le développement simultanés des deux valvules du type Reptilien n'ont pas constitué les moyens adoptés par la nature pour obtenir une suractivité de la circulation pulmonaire. Je ne vois pas pour le moment de réponse solide à faire à cette question ; et il me semble à la fois plus rationnel et plus naturel d'admettre une origine unique à la première espèce Oiseau, d'où seraient provenus, par voie de divergences successives, les groupes plus larges et d'ordres divers , c'est-à-dire le genre, la famille , l'ordre et la classe.

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des deuls, la conslituliuii spéciale du sleniuui, des clavicules, du sacrum, etc., constiluent-ils un ensemble de caractères extérieurs qui doive avoir pour corrélatif nécessaire la conformation du ventricule droit telle qu'on la trouve chez les Oiseaux? Je répéterai encore ici qu'il serait certainement plus que téméraire de répondre affirmativement à une pareille question, et il me semble encore que, s'il fallait admettre plusieurs centres de formation pour la classe des Oiseaux, la notion d'une création directe de l'espèce, et par conséquent du genre, de la famille, etc., création qui serait le fruit immédiat d'un plan préconçu, constituerait l'explication la plus simple, la plus admissible, la plus naturelle, de la formation de ces types définis parla réunion d'un ensemble de caractères qui, sans paraître avoir pour la plupart rien de fatal et de nécessaire dans leur enchaînement, sont pourtant utilement réunis, et constituent des combinaisons plus ou moins heureuses d'éléments divers.

Je viens de raisonner dans l'hypothèse de la multiplicité des centres de formation. Mais j'ai déjà dit et montré que Darwin croit à l'unicité des centres de création pour chaque espèce, et les arguments de valeur ne manquent pas à l'appui de cette opinion. Il faut convenir que l'objection capitale que ses adversaires ont cru pouvoir tirer de la configuration actuelle des mers et des continents perd considérablement de sa valeur, en présence de ce fait incontestable que cette configuration a subi de grandes variations, et que les espaces occupés aujourd'hui par des terres et des continents ont été dans des temps antérieurs recouverts par des mers; et vice versa , que là où s'élèvent actuellement des chaînes de montagnes créant des séparations et des barrières, ont existé dans le temps des terres planes ou des bassins, etc. Ces variations dans les connexions des continents et dans la distribution des terres et des mers, unies aux variations considérables des conditions climatériques, variations dont l'époque glaciaire a laissé des témoignages irrécusables, constituent des données précieuses pour expliquer l'extension et la dissémination des espèces cosmopolites ' .

Il convient aussi d'ajouter que telles familles qui dans la période ac-

' Voir, à ce sujet , un article très-intéressant du professeur Ch. Martins -. Les populations •végétales, leur origine, leur composition et leurs migralions. {Revue des Deux-Mondes, 1" février 1870.)

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tuelle se trouvent cantonnées dans quelques "stations Irès-éloignées les unes des autres, ont pu être plus généi'alement répandues pendant des périodes antérieures, et présenter dans leurs habitats une continuité qu'elles ont perdue. Tel est le cas, par exemple, de la famille des Grocodiliens, qui, autrefois beaucoup plus répandue et existant dans des contrées d'où elle a depuis longtemps disparu, l'Europe par exemple, se trouve aujourd'hui réduite à quelques groupes séparés par de grandes étendues et qui représentent, dans la nature actuelle, des organismes d'un autre âge. On peut soutenir en effet que les Grocodiliens, par leur taille, par leurs mœurs, par leur conformation extérieure, sont les restes d'une faune à peu près éteinte et qui s'efface tous les jours.

Ces considérations et bien d'autres, telles que-'la réapparition, dans la faune d'une localité, de colonies d'espèces qui en avaient primitivement disparu, réapparition qu'il est rationnel de considérer comme une preuve des migrations de ces espèces, etc., ces considérations, dis-je, et bien d'autres, viennent apporter un appoint considérable à la doctrine de l'unicité du centre de formation de l'espèce. Au.ssi semble-l il que ce n'est pas sur ce terrain que l'école des créations puisse pour le moment essayer avec avantage de battre l'école transformiste.

La lutte est néanmoins vivement engagée, et je ne puis avoir ici la prétention de donner même une simple énumération de tous les arguments qui sont produits par les deux camps opposés. Je me suis borné à mettre sous les yeux du lecteur quelques pièces du procès et quelques réflexions qui m'ont paru avoir des rapports assez directs avec le sujet de ce travail. Sans avoir exprimé mon humble opinion dans ce débat, j'en ai pourtant assez dit pour qu'on ait pu juger de mes sympathies pour la doctrine du transformisme. Ce n'est point ici le lieu de développer les raisons qui ont déterminé celte conviction ; je n'en donnerai qu'une, qui s'harmonise avec le fond même de co travail et avec la recherche que j'y ai constamment faite des homologies organiques et des affinités. La doctrine du transformisme m'a paru, bien mieux que toute autre, rendre compte de cet enchaînement remarquable des êtres, qui devient éclatant pour ainsi dire dés que l'esprit se fixe sur une portion quelconque du monde organisé. Mieux que

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lOLile autre, cetto duclriue semble permettre de comprendre comment a pu se former, je ne dirai pas cette série des êtres, mais ce réseau des êtres, qui est parvenu à envelopper le globe de ses mailles.

C'est un des malheurs de la théorie du transformisme d'avoir été, dès son apparition, accueillie et proclamée comme une victoire par l'école matérialiste. Cela lui a valu les méfiances et même l'opposilion de l'école spiritualiste, pour laquelle la théorie des créations successives semblait comme une garantie indispensable de la réalité du monde spirituel et de la nature supérieure de l'Homme. 11 me semble qu'il y a eu là une double méprise. D'une part, en effet, l'école qui croit à l'omnipotence de la matière et des forces physiques n'est parvenue à trouver un appui dans la théorie Darwinienne qu'en y ajoutant des conséquences forcées et illégitimes ; et d'autre part, l'école qui croit à l'existence de l'esprit a eu le tort de s'en laisser imposer par l'assurance et le ton triomphant de sa rivale.

En effet, la théorie Darwinienne, telle qu'elle est sortie des mains de son éminent introducteur, et telles que les données positives de la science permettent de la concevoir, n'est nullement exclusive des idées de création et de plan qui supposent nécessairement celle d'un Créateur et d'un Ordonnateur. Non-seulement elle n'exclut pas ces idées, mais elle les admet logiquement, parce qu'elle se trouve radicalement incapable de résoudre sans elles d'une manière sérieuse les grandes questions qui sont à la base du problème de l'apparition et des transformations du monde organisé. Comment ont apparu les types primordiaux, ou, pour parler avec les plus radicaux, le type primordial d'où sont sortis les milliers de types secondaires, tertiaires, etc., qui peuplent le globe? Est -il possible de saisir un rapport de causalité entre le monde inorganique et le mode organique ? Quelle est la source de cette vertu latente, de cette force potentielle renfermée dans les premiers types et dont la manifestation a produit les formes inflnies qui sont sous nos yeux ? Quelle est l'origine de l'intelligence, du moi réflexe, du sens moral ? A toutes ces questions et à d'autres semblables, il est juste de dire que l'école matérialiste n'a fait aucune réponse sérieuse, car je ne pense pas qu'on puisse encore qualilier de la sorte les

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