QUANTITÉ DE PEPSINE
Si on compare ces données aux chiffres que j'ai donnés plus haut relativement à l'acidité des liquides stomacaux chez M., on trouvera qu'il y a concordance parfaite. Au débutj'acide de l'estomac est assez faible : 1.2 à 1 4 en moyenne pour 1,000 grammes. Mais, à la fin de la digestion, l'acidité augmente, et tend à se rapprocher de i^\0 d'acide chlorhydrique pour 1,000 gmmmes de liquide.
La quantité de pepsine nécessaire pour obtenir la peptoni^ sation la plus prompte est assez difficile à apprécier. En effet, comme on ne connaît pas la pepsine pure, on ne peut juger rigoureusement de la quantité de pepsine qu'on emploie. Schiff a néanmoins, par des expériences tr^s-intéressantes, pour le détail desquelles nous renvoyons à son livre (1), montré que, si la solution de pepsine est très-concentrée, elle n'est plus active, et que le degré de dissolution totale le plus favorable va extrêmement loin. Pour que la pepsine contenue dans l'estomac d'un Chat digérât le maximum d'albumine, il eût fallu une dilution de plus de 50 litres d'eau. Évidemment telles ne sont pas les proportions d'eau et de pepsine dans la digestion normale.
Quant aux digestions artificielles, la proportion de pepsine nécessaire varie selon la préparation qui a donné la pepsine, selon l'espèce animale sur laquelle on expérimente, etc. Ce n'est qu'empiriquement, par de longs tâtonnements, qu'on arrive à une détermination précise.
C. — C'est encore aux expériences de Schiff (2) qu'il faut se reporter. Il a démontré, contrairement à l'opinion de Brtlcke, qu'une quantité limitée de pepsine ne parait pas digérer une quantité illimitée 'de fibrine. BrUcke pensait que l'arrêt dans la peptonisation était dû à la présence des peptones qui paralysent l'action de la pepsine, et que, si on avait pu éliminer ces peptones, la pepsine . pouvait de nouveau digérer une quantité indéfinie de fibrine. Schiff a fait, pour renverser l'opinion
(t) Loc, cit,f t. n, p. 45 et saiv. (?) Loc et(., t. H, p. 102,
de Brûcke, l'expérience suivante : après une digestion artificielle, le liquide renfermant des peptones et de la fibrine non peptonisée a été chauffé à 100 degrés^ de manière à détruire le ferment peptique, puis on a ajouté de la pepsine. Si l'opinion de Brûcke eût été exacte, par suite de la présence des peptones, il n'aurait pas dû y avoir de nouvelle peptonisation. Mais c^est le contraire qui avait lieu. En ajoutant de la pepsine, de nouvelles quantités de fibrine se peptonisaient. Par conséquent, si antérieurement la pepsine primitive n'agissait plus, c'est qu'elle s'était détruite dans le travail digestif.
Toutefois cette expérience n'est pas assez décisive, et de nouvelles recherches seraient encore nécessaires.
Je ne parlerai que pour mémoire des expériences de Ransome (1). Pour cet auteur, non-seulement la pepsine agil sur une quantité illimitée d'albumine, mais encore la pepsine vierge qui n'a pas encore servi est moins active que la pepsine qui a déjà transformé de l'albumine. Les expériences de Wiftich (2) ne sont pas encore assez rigoureuses. Pour cet auteur» la rapidité de la peptonisation dépend d'abord de la quantité de pepsine, secondairement de la quantité d'acide et d'eau : en un mot, la pepsine se comporte à peu près comme la plupart des corps chimiques, qui agissent d'autant mieux qu'ils sont plus concentrés.
Pour résumer^ nous dirons que :
1^ La quantité d'acide la plus favorable semble être de %h 4 grammes d'acide chlorhydrique pour 1,000.
2^ On ne sait pas encore avec certitude si une quantité limitée de ferment transforme une quantité illimitée d'albumine.
Toutes les substances albuminoïdes ne sont pas peptonisées avec une égale facilité.
La fibrine du sang est probablement lin des aliments azotés qui se digèrent le mieux. Au bout d'une heure, toute la fibrine
(1) Journ, ofanat. andphysioL, 1876, 3^ partie.
(2) Archives de Pflûger, t. V, p, 45Q.
PBPTONISATION DE L'ALBUMINE. 135
se dissout, et au bout de quatre à cinq heures, il n*y a plus que des peptones. La fibrine musculaire (syntonine) est plus difficilement dissoute.
La gélatine se dissout très-vite. Après Faction du suc gastrique, elle ne se prend point en gelée par le refroidissement et ne précipite pas par le chlore.
Le gluten se transforme aussi en peptone. Blondlot (1) croyait que cette dissolution était due à l'acide du suc gastrique. Eoopmans (2) a cru constater^ au contraire, que plus le suc gastrique était acide, moins la digestion du gluten était complète.
La caséine liquide, telle que celle du lait, se coagule par Taction du suc gastrique, puis çUe finit par s'y dissoudre. L'action de la pepsine sur la coagulation du lait est certainement surprenante. Une trace de pepsine peut coaguler plusd'un litre de lait. Cette action énergique à si faible dose permet de bien comprendre ce qu*est un ferment soluble. Il ne peut être question d'une simple combinaison chimique : c'est une action chimique dans laquelle le corps agissant est sans cesse régénéré à mesure qu'il se détruit (3). Dans les digestions artificielles, la caséine insoluble préparée artificiellement est très-difficile à dissoudre. Cela tient probablement à 9a cohésion et à son mélange avec des matières grasses insolubles. D'après des recherches récentes, ce résidu de caséine insoluble serait constitué principalement par de la nucléine et de la léciihine, lesquelles ne sont pas transformées par le suc gastrique (4).
L'albumine coagulée se dissout, mais avec une certaine lenteur. L'albumine d'œuf non coagulée ne se coagule pas dans l'estomac^ malgré l'opinion de Prout et de Beaumont (S). L'albumine du sang aurait-elle besoin d'être transformée en peptone
(1) Loc, du, p. 280.
(2) UéberdieVerdauung der pflanxîichen und weissarHgvn Kôrper, Arch, fâr HôUand, Beitragegur Naturund HeUkundef 1858, 1. 1, p. 1.
(3) Oq pourrait aussi comparer une trace de pepsine, coagulant une grande quantité de lait, à un cristal microscopique qu'on jette dans une solution sursaturée. La précipitation de la caséine serait une sorte de cristallisation.
(4) Voy. Bokay, Zeitsch, f. phys, Chemief 1877, p. 157, et M^avin, cité par Hoppe-Seyler, Physiol. Chemie, p. 225.
(5) Voy. Longet, t. 1, p. 240.
pour devenir assimilable? Ce point très-intéressant n'a pas été complètement élucidé.
La température à laquelle les digestions artificielles peuvent se faire est entre 3S et 50 degrés. H est probable que, sur les animaux à sang chaud, l'estomac en pleine activité, placé au centre de l'abdomen, tout près du foie, qui est l'organe de la chaleur par excellence, a une température de 40 à 41 degrés. Chez les animaux à sang froid, la température est variable, et doit osciller dans des limites considérables. Aussi peut-on faire avec du suc gastrique de Poisson des digestions artificielles à la température ordinaire. Il serait assez important de poursuivre des expériences dans ce sens, envarianttantfttla température, tantôt la richesse en pepsine ou en acide chlorhydrique, afin d'établir un rapport exact entre ces divers facteurs de la digestion. Mais, n'ayant pas fait sur ce sujet d'expériences personnelles, nous ne pouvons nous y étendre davantage.
Si maintenant nous étudions la durée de cette digestion stomacale, nous verrons que le suc gastrique n'agit pas sur les matières protéiques instantanément, comme Tacide sulfurique sur la potasse. C'est une action lente et Successive, comparable plutôt à l'éthérification, phénomène chimique qui offre d'ailleurs certaines ressemblances avec la peptonisation.
Tous les auteurs ont remarqué que les digestions artificielles étaient toujours beaucoup plus lentes que les digestions naturelles. Il ne faut pas voir dans cette différence de rapidité une influence vitale mystérieuse. C'est la conséquence de conditions différentes.
En premier lieu, les peptones, à mesure qu'elles se forment, restent dans les digestions artificielles, et, d'après tous les auteurs, elles constituent un obstacle à la peptonisation des autres matières protéiques non transformées. Schiff et Brûcke ont démontré le fait. Au contraire, dans l'estomac, il est très probable que, par l'exosmose stomacale ou par l'ouverture du pylore, les peptones, à mesure qu'elles se forment, tendent à être éliminées de la cavité gastrique, et sont plus ou moins entraînées dans la circulation générale, ^