‹ Thétre en versChapitre 17 sur 96 · SCENE XII · texte numérisé non relu

SCENE XII

Dans la chambre de la Bombinella.

BOMBTOELLA, puis LE MASQUE, puis NÉRINE

Bombinella, demi-nuo, pleure et s'appuie à la table du souper. Les cadavres de Pierrot et d'Antonio sont étendus sur le lit ot cachés par les rideaux de Kalcôve. Uûe veilleuse répand une lueur pâle. Tout à coup la fenêtre s'ouvre avec fracas, le Masque se précipite dans la chambre et va droit à Boinbiaella.

LE MASQUE

Vous pleurez?

BOMBINELLA

Saints du ciel! quel est cet homme sombre A la marche fatale, au masque noir? Mauvais, Que voulez-vous de moi, d'où venez-vous?

LE MASQUE

De l'ombre Et je vais au soleil, de l'enfer et je vais Au ciel. Bombinella, les matins bleus et roses D'avril, les nuits de juin ont des ombres moroses A mes yeux, car je sais l'éclat dont éblouit La Gloire où ta beauté d'étoile blanche luit! Quand tu laisses baiser sur ta poitrine, marbre Veiné de bleu, les fruits étincelants de l'arbre Qui vit Eve à ses pieds mourir d'aise et d'effroi, Le meilleur de TÉden n'est-il pas tout en toi?

BOMBINËLLA

Démasquez-vous.

LE MASQUE

C'est fait.

BOMBINËLLA

Vous êtes beau.

LE MASQUE

Madame, Ceci me flatte et vaut que de toiite mon âme. Je rende grâce à Dieu qui m'a fait naître tel. Donc vous pleuriez; pourquoi?

BOMBINËLLA

Pour un chagrin mortel.

LE MASQUÉ

Pour un chagrin mortel, avez-vous dit? qu'il meure! Par le Cancre, une femme est bien folle qui pleure Quand elle pourrait rire et boire. Prends le deuil De ton chagrin, — le deuil du chagrin, c'est la joie! Debout, la belle fille! il faut que je te voie, La coupe de cristal aux mains, le sein nu, l'œil Brillant, t'asseoir sur mes genoux, — et que tu viennes A nies lèvres en feu rendre en les décuplant Les baisers que j'aurai laissés choir sur les tiennes.

Il s'assied devant la table.

Ce souper, quoique un peu défait, est succulent, La chère en est parfaite et la liqueur exquise. Mouille dans le vin clair ta main qu'une marquise

Envie, et qu'il me soit donné, Silène heureux, D'aspirer tes doigts blancs de mes lèvres avides, Comme une grappe fraîche aux raisins savoureux. Chère âme, qu'ai-je vu, les bouteilles sont vides? Pleur à pleur dans 'mon verre égrène ton souci, Que je boive ta peine et tes larmes!

BOMBINELLA

Non.

LE MASQUE

Si.

Aux choses de la vie ôtes-vous donc si neuve Qu'à ce point un chagrin vous poigne?

BOMBINEMA

dur remords !

Masque, une seule nuit me fait doublement veuve, Et mes plus chers amants par ma faute sont morts.

LE MASQUE

Qu'étaient ces hommes?

BOMBINELLA

L'un poète et l'autre riche.

LE MASQUE

L'un ménager d'esprit sans doute, Tautre chiche D'argent? on n'aurait fait qu'un bon amant des deux. Pourquoi les regretter, enfant?

BOMBINELLA

Je n'avais qu'eux.

LE MASQUE

Pauvre Bonabinella, sais-tu pas qu'un poète

Est comme ces bouquets qui portent à la tête

Et qu'on doit jeter hors de sa chambre, la nuit?

Que le riche, cerveau sans lueur, cœur sans flamme,

A vos pieds bassement fait tapis de son âme,

Vous sert comme un valet et comme un chien vous suit?

Va, tu mérites mieux, belle fille alléchante.

Que le vieillard qui paye et que l'enfant qui chante.

A ta bouche aux désirs encor mal apaisés

Il faut la lèvre humide et rouge aux chauds baisers I

A tes longs cheveux roux une main qui s'y noie

Et comme un feu qu'un souffle échevèle, déploie.

Furieuse, leurs flots dorés sur ton cou blanc!

A vous, durs blocs neigeux, gorge au bouton sanglant,

Les douces pressions et les caresses molles;

A toi, corps de bacchante, aux attitudes folles,

L'homme qui, dans tes bras, cambrant des reins puissants,

Môle, parmi les ris qu'un sanglot entrecoupe,

A l'ivresse des sens l'ivresse de la coupe !

L'homme, Bombinella, qui, mort depuis douze ans,

Oublié dans ce monde et pourri dans la bière.

Saurait trouver encore une étreinte dernière

Pour t'aimer dans le lit humide du tombeau!

Je suis cet homme-là.

BOMBINELLA

Monsieur, vous êtes beau.

LE MASQUE TeD traînant ver» le lit

Viens.

BOMBINELLA

Oh I pas cette nuit I

LE ROMAN D'UxNE NUIT 55-

LE MASQUE

Et pourquoi non? la chose Me paraît à moitié faite. Regardez bien.

Depuis quelques instants qu'à vos pieds blancs je cause Vous êtes en chemise, — et le reste n'est rien.

BOMBlNEr.LA

Les cadavres sont là.

LE MASQUE

Là?

Il écarte les rideaux de l'alcôve : les deux corps apparaissent, poitrines sanglantes et visages pâles. Le masque recule effrayé dès qu'il a vu et reconnu Pierrot. :

Mon frère !

Il se jette sur Bombinella.

Ah! damnée.

Il poignarde Bombinella : elle tombe, il palpe le corps.

Elle se meurt. La lame était empoisonnée.

Ah! c'est un frais et beau cadavre. Double sot! Le crime fait du tort au vice, et j'ai trop tôt Changé le gai boudoir en chambre sépulcrale.

Entre Nérine mi-vêtue.

NÉRINE

Bon Dieu, quel est ce bruit?

LE MASQUE

Ta maîtresse qui râle.

NÉRINE

Vous l'avez tuée!

LE MASQUK

Oui, mon enfant. — Les beaux yeux Que les tiens, Nérine!

NÉKINE

Oui, monseigneur.

LE MASQUE

Et, bien mieux, Tu n'es pas, m'a-t-on dit, d'une vertu farouche?

NÉRINE

On ne voit pas d'eunuque à l'entour de ma couche.

LE MASQUE

Et dedans?

"^^ NÉRINE

Monseigneur m'insulte.

LE MASQUE

Donc, veux-tu, Pour qu'il me soit donné de boire à ta[ vertu, Que nous soupions ensemble?

J>ÎÉRINE

Oui-da, la table est mise.

— Si nous jetions les corps dans là rue?

LE MASQUE

A ta guise.

NÉRINE

Aidez -moi.

LE MASQUE

J'y consens.

L© masque va vers le lit. Nérine l'aide à soulever le cadavre de Pierrot. Ils le portent vers la fenêtre, le balancent plusieurs fois, enfin le précipitent. Pour Antonio ils font de même, puis ils relèvent le corps de Bombinella.

NÉRINE

J'aimais Bombinella, n Et je souffre à la voir blême comme elle est là !

LE MASQUE

Hou!... -

L'ayant jetée par la fenêtre, ils se mettent à table.

NÉRINE tendant son verre

Je la plains.

LE MASQUE

lui versant à boire

Vraiment? ,

NEHIiNE

buvant

Sans doule.

LE MASQUE en embrassant Nérine

Tu me navres î

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