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SCENE PREMIERE ORLANDA, DANIELO, puis CHIARINA

I>'abord un long silence. Danielo, comme dans un cauchemar, tressaille, portait les mains à son front.

DANIELO

Mon frère I Héléna!

Réveillé :

Ciel!

ORLANDA ouvrant les yeux et levant la tête vers lui

Qu'as-tu donc?

DANIKLO

après un regard vers la fenêtre

L'aube a lui !

ORLANDA

Qu'importé!

Laisse-moi, femme!

Violemment :

C'est aujourd'hui.

ORLANDA avec un reproche doux

Ah! ce secret encor, que tu ne veux pas dire!

DANIELO

Nul ne doit le connaître.

ORLANDA

Enfin, c'est un martyre, Quand tu parles de deuil et de péril certain, Que je doive, trop peu mêlée à ton destin, N'en rien savoir sinon qu'il faut que tu me laisses ! Dis pourquoi?

DANIELO

Non.

ORLANDA

Alors, reste I

DANIELO

Plus de faiblesses I C'est l'affreux jour qui vient.

Tenlaçant, très caressante

C'est l'amour qui renaît I Avez-vous donc, ingrat, tandis qu'on vous donnait Dans les matins heureux et dans les nuits meilleures Les baisers sans compter, si bien compté les heures?

DANIELO

Je suis sûr...

ORLANDA

Non. Tu crois. De quel jour s'agif-il?

Voyons, tu m'as bien dit : le sixième d'avril?

LA REINE FJAMMETTE 171

Nous en sommes trop loin encor pour qu'on s'émeuve I Le deux, le trois. Je veux te donner une preuve, Attends.

Elle frappe sar un timbre.

DANIELO

Que faites-vous?

ORLANDA

J'appelle cette enfant, Tu sais bien, Chiarina, qu'attristait le couvent, Et qui nous a suivis, riant sans qu'on l'écoute Et chantant des chansons d'oiseau sur notre route.

Chiarina montre sa petite tête à la porte du fond.

Oui, je t'appelle, viens. — Quel jour est-ce du mois?

CHIARINA après une hésitation

Le... cinquième d'avril, madame.

à Danielo, pendant que Chiarina c'en va

Là, tu vois!

DANIELO

Un jour encor I

ORLANDA

N'est-ce donc rien, une journée, Au bonheur d'être seuls tout entière donnée?

Moi, pourvu que ta main ne quitte pas ma main. Je suift ai«e, et ce n'est pas vrai, le lendemain !

Mais lu te souviens donc qu'il se passe des choses, Ailleurs? Cela se peut : là-bas, des gens moroses Vont, viennent, font du bruit, pensent vivre en effet, Savent le roi qui meurt, savent le temps qu'il fait. Le jour et l'heure, et cent choses toujours les mêmes ; Tu sais que je t'adore et je sais que tu m'aimes! Et les plaisirs, les bruits, tous les triomphes, rien Ne vaut un battement de ton cœur sur le mien.

DANIELO

Chaque parole, ainsi qu'une goutte de flamme Qui tombe dans la neige, ô douceur, me fond l'âme; Et, tout l'être alangui, sans regret ni dessein, Je dors au bercement chaleureux de ton sein!

— Tu ris?

ORLANDA un peu moqueuse, à voix basse

Je me souviens du couvent, quand, farouche.

Tu prenais peur, pour mon souffle près de ta bouche. Pour ma main sur ton bras. Te le rappelles-tu, Mon Danielo?

L'amour est la seule vertu !

11 n'est d'enfer que vos petites bouderies...

ORLANDA

Bien courtes I

DANIELO

Et le ciel, c'est que tu me souries Et que ma lèvre boive aux longs cils de tes yeux Longtemps des pleurs d'amour lents et délicieux I

ORLANDA

Chère âme! Ah! que je suis contente d'être belle.

DANIELO

Ta blancheur est d'un lys et ta rougeur est celle Des roses!

ORLANDA

se levant

Trouves-tu mes cheveux assez longs?

Enfant, ils me tombaient à flots sur les talons. Mais j'ai grandi — jusqu'à tes lèvres !

DANIELO

lui caressant les cheveux

Ma main joue Avec de Tor qui flambe et brûle !

Sur la joue, J'ai, je crois, un petit signe. Non. Près du cou. Ce n'est pas vilain, dis ?

DANIELO

Ah I le baiser rend fou !

' ORLANDA

Mais, belle, ce n'est assez. Pour que mon maître Pût s'honorer de mon ù::io';i , je vcjùrais ôtre

Quelque très haute dame, et non cette Héléna Sgns aïeux ni blason, pauvre fille qui n'a Qu'elle-même à donner. Un humble nom sans tache, Cette maison des bois, où notre amour se cache,

— Car mon père, depuis qu'il a pris à Milan Du service, ne vient ici qu'une fois l'an, — C'est là toute ma gloire et tout mon héritage. Ne seriez-vous pas fier, sans m'aimer davantage,

— Cela, nous savons bien que tu ne le peux pas, — Si je quittais pour vous des fêtes, un fracas

De gloires, si j'étais, que sais-je, moi? — la reine!

DANIELO

dans un frisson

Vous, la reine! Tais-toi 1

étonnée

Je t'ai fait de la peine?

DANIELO

Non, non. Mais c'est d'un rêve étrange, en vérité, Enfant, que vous avez l'esprit inquiété.

La reine!

ORLANDA

Qu'a-t-il donc? Bon! Quelque sombre idée Comme il en a souvent. — Tu m'as intimidée.

J'avais peur. Pour m'avoir parié de ce ton dur. Tu ne dois pas aimer la reine? — En es-tu sûr? Oh! cela ne fait rien. Moi, le bonheur suprême, Je l'ai, puisque je suis une femme qui t'aime !

LA REINE FIAMMETTE l'75

DANIELO

Coosolatrice, hélas I

ORLANDA

en inclinant vers le chevet la tète de Danielo

Viens I pour avoir veillé Tes chers yeux las ont peur du jour ensoleillé, Et je veux d*un baiser très lentement les clore.

En un murmure berceur pendant qu'il se rendort :

Afin qu'en sommeillant votre cœur soit.encore Plein de moi 3eule, et m'aime, et ne s'attriste pas, Je vous dirai mon nom, à l'oreille, tout bas.

Un long silence... Ils sont dans l'attitude où on les a vus au lever du rideau. Chiarina ouvre vivement la porte au fond.

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