‹ Thétre en versChapitre 53 sur 96 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

ORLANDA, DANIELO endormi, CHIARINA, puis PANTASILÉE

CIIURINA appelant à voix basse

Madame!

ORLANDA

Qu*est-ce?

Faisant signe à Chiarina de ne point faire de bruit :

Il dort.

Elle détaché les lourdes tentures du lit, qui, dès lors, cachent presque entièrement Danielo, et monte vers Chiarina, au fond, tout près de la porte.

i76 THEATRE EN VERS

CniARINA

Quelque malheur sans doute !

Une femme demande à vous voir. Elle est toute Émue. Un air étrange, avec des cheveux fous.

Elle dit qu'il le faut, que c'en est fait de vous Si vous ne lisez pas un avis qu'elle apporte !

ORLANDA

Non, plus tard.

CHIARINA

J'avais peine à défendre la porte î D'abord elle a tenté de vous voir, au couvent, Mais vous n'étiez plus là. Depuis trois jours, suivant Vos traces, sans repos, s'informant sur les routes. Disant votre air, allant, revenant, aux écoutes, Elle vous cherche. Elle a marché toute la nuit! Et c'est, dit-elle, un bon ange qui la conduit.

ORLANDA

Plus tard, dis-je.

PANTASILÉE

entrant vivement et se jetant aux pieds d'Orlanda. Costume du premier acte, sous un grand manteau

Non, non, madame! Tout de suite!

Prenez! lisez!

ORLANDA

Plus bas I

Prenant le papier que lui offre Pantasilée :

Qui donc es-tu? Qis vite.

D'un geste, elle a congédié Chiarina.

PANTASILÉE

Une fille bohème, hélas I ô Majesté, Qui chante jour et soir comme un oiseau d'été, Et la rumeur peut-être est jusqu'à vous allée Qu'on trouve beaux les yeux de la Pantasilée. Mais on a des amis par le monde! Le mien A nom Castiglione et ne me cache rien Quand le vin et l'amour font sa lèvre bavarde.

ORLANDA

Ah! des complots I II est de nos parents, prends garde.

PANTASILÉE

Les noms des chefs, le but, les moyens proposés. J'ai tout appris, et j'ai tout écrit là. Lisez I

Orlanda descend vers la table do droite et lit à la lueur du flambeau. — Pantasilée reste un peu en arrière dans la pénombre. — Pendant que la reine lit, Pantasilée parle à mi-voix.

Ce n'est pas un péché que de trahir des hommes Pour unefemme, belle, et reine! Puis, nous sommes Un peu sœurs, elle au trône, et nous au carrefour, Et nous nous ressemblons à cause de l'amour.

ORLANDA

après avoir lu

Oh! les lâchés! Engeance abominable et vile.

Qui me doit tout!

Relisant :

Et c'est dans la Bologne, ma ville, Le sixième!...

lo.

i"^ THZaTBE £y TERS

Le; ..

Hol...

Sî reïtiîtraat :

Non' je perds le sens! non ! Fou riant, ce jour.. . Les mois mvstérieox...

Relisant, encore cnâeTree. — à Pantasïlée :

Le nom

De l'assassin, pourquoi manque-l-îl?

Avec Tioleoee :

Je suppose Qufî tu sais...

A el]»-méme :

Ce serait une eflfrayanle chose!

A PanUfUée :

Kli bien! ce nom?

pantasïlée Madame, on ne me Ta pas dit.

ORLANDA

Tu mens, Tu dois mentir I

pantasïlée

Mais j'ai vu le bandit.

ORLANDA

Tu l'as vu?

PANTASILÉE

Je rentrais dans une auberge comme Quelqu'un sortait. J'ai su plus tard.. , C'est un jeune homme.

ORLANDA

Un jeune homme ! Et tu Tas bien vu?

PANTASILÉE

Mal. Il a fui.

ORLANDA

Tu le reconnaîtrais pourtant?

PANTASILÉE

Oui.

La Reine prend Fantasilée par le bras, la conduit vens le chevet du lit» relève les rideaux et fait signe de regarder. Pantasilée recule, stupéfaite et pleine d'épouvante, avec un cri étouffé.

Dieu!

ORLANDA après avoir laissé retomber les rideaux

C'est lui !

A Pantasilée qu'elle pousse dehors :

Va-t'en I

La reine, immobile^e stupeur, se tient debout, au fond, devant la porte .

iHQ THEATRE EN VERS

SGÈNE III

ORLANDA, DANIELO, endormi.

ORLANDA

C'est lui!

Un silence.

Ses bras m'étreignaienl, enivrée, Et j'étais adorable et j'étais adorée ; Il me disait les mots délicieux qui font Que la tête s'égare et que le cœur se fond, Et sans trêve c'était de son âme à mon âme Un échange d'extase et de ciel ! et l'infâme Qui doit m'assassiner, c'est lui! Quel rêve affreux. Son amour? Guet-apens. Durant les soirs heureux Il attendait l'instant choisi pour que jelombe, Du sommeil sur son cœur au sommeil dans la tombe; S'il attirait mon front d'une main, il avait L'autre prête à saisir l'arme sous le chevet; Et quand, les yeux en pleurs, le délice à la lèvre, Je défaillais, ravie, en une lente fièvre, Lui, sur mon sein qui bat, lui, l'amant jeune et beau, Il marquait d'un baiser la place du couteau!

Le traître! Et je l'aimais! Rien qu'à sa voix si douce. Ah ! si douce, j'avais une intime secousse.

Comme d'être éveillée en songe par un chant; Il m'emplissait le front de rêve, en y touchant; Et je m'étais à mon bonheur habituée, Hélas ! — Mais pourquoi donc ne m'a-t-il pas tuée Pendant ces jours, pendant ces nuits? Eh! je comprends. Je lui plaisais! J'avais les charmes attirants

D'être blonde et d'avoir vingt ans et d'être reine;

II a concilié le désir et la haine ;

Être Tamant d'abord et l'assassin après,

A la bonne heure : il faut s'épargner des regrets ;

Et c'est avec plaisir qu'un meurtrier se vante

D'une morte au beau front qu'il posséda vivante I

Bile s'approche du lit. Elle soulève le rideau.

Misérable! Baiser parjure et cœur sans foil Mais je me vengerai terriblement — de toi !

Ton sommeil sera long, je crois, sur cette couche, Mon amant!

Avisant le poignard de Danielo sur la table, près du lit :

Ce poignard que d'un regard farouche Tu cherchais par instants, — je ne comprenais pas Pourquoi, — Taffrèux poignard qui devait sous ton bras Faire saigner ce cœur tout plein de ton image,

Elle prend l'arme.

S'il allait te frapper? — Ah! ce serait dommage! Vous êtes beau ! —: Je l'ai dans la main cependant, Et j'approche, en silence, et tu dors, imprudent! N'avais-je pas promis mon nom à ton oreille?

Qui sait si, tout à coup, sous la lame vermeille. Il ne va pas, ce nom — ton charme et ton désir — T'éveiller juste assez pour l'entendre, et mourir!

Elle a levé le poignard, elle va frapper. Danielo s'éveille à demi, et lui met un bras autour du cou.

DANIELO

presque on songe

Héléna! Je rêvais. Dans l'aube qui se lève, L'étoile du matin, c'était vous ! Mais le rêve

N était pas aussi beau que la réalité.

n se rendort.

qrla:<da

Ah ! folle ! 11 m'aime! Ah ! oui, bien folle en vérité. Mais je suis tout pour lui. Sa \ie et sa pensée C'est moi seule. Avoir pu croire... femme insensée I Je devine, à présent, très bien. Mes ennemis M'auront calomniée. 11 est jeune, il s*est mis Du complot. Et voilà le devoir qui l'entraîne! Mais il ne savait pas qu'Héléna c'est la reine ! Ah ! Dieu, s'il le savait !

Avec des rires :

Danielo ! Mon trésor !

Éveille-toi. Parlons, rions. Je suis encor Tremblante.

DANIELO

Toi!

ORLANDA

Tes mains! tes yeux! J'ai fait un rêve Aussi... figure-toi... c'était affreux.

DANIELO

Achève !

ORLANDA

Mais c'est fini. Je ris. Songe donc! J'ai rêvé Que tu venais à moi, sombre, un poignard levé...

Héléna!

LA REINE FFAMMETTE 183

ORLANDA

reprenant le poignar

Celui-ci j uslement . ^

DANIELO

Quel prodige !

ORLANDA lui offrant l'arme

Prends-le. Je n'ai plus peur. Allons, prenez, vous dis je.

Elle joue avec le poignard, offirant le pommeau, la pointe vers clic. Gomme dans une attente, avec l'orgueil du défi :

Là, dans Tor, ce sont des reliques?... d'un grand prix?.. Prends donc, ,

Il prend le poignard, elle attend un peu. Elle a un rire fou... EUo lui saute au'cou.

Ah ! je t'adore ! Et vois comme je ris !

DANIELO

se dégageant doucement

Quel divin signe, ou quel infernal stratagème, A celle que je hais mêle celle que j'aime ?

Il a traversé la scène. Il s'assied en rêvant sur l'escabelle près de la table, où, par mégardo, il laissera le poignard. — Orlanda est restée assise sur une marche du lit. Très rieuse :

Mais ces hommes sont fous! Aller, précisément,

Pour m'en faire un bourreau, choisir, qui? mon amant!

iU THEATRE EN VKUS

Après uno petite rêverie, avec une résolution gaie :

Eh bien l soit. Ce qu'on veut, je le veux. L'heure est proche, Il Ten faut avertir.

Elle s'est lev(<c. Elle traversera scène. Elle s'accoude à Tépaale de Danielo. Très doucement.

J'ai bien peur d'un reproche, Danielo.

Il se retourne. "

J'ai menti ce matin, pour avoir Quelques heures de plus le charme de vous voir, C'était bien aujourd'hui la date...

DANIELO

Ahl charmeresse Trop aimée !

Il court à la fenêtre, arrache les tentures, pousse la croisée. On voit le jardin plein de soleil. Toute la chambre s'éclaire de la lumière de midi.

Déjà le plein jour! Le temps presse!

N'espère aucun pardon, si tu m'as, d'un instant. Attardé sur le seuil du devoir qui m'attend !

ORLANDA

à part, en souriant

Il est terrible!

DANIELO

là prenant dans ses bras

Non! Pauvre âme à qui je laisse Le repentir de ta clémence à ma faiblesse !

^ LA HEIXE FIAMMETTU 48-;

Veuve aux longues douleurs, je ne vous maudis pas, Et je t'aime, et je pleure en dénouant tes bras! Adieu !

Il va vers la fenêtre-J)orte.

ORLANDA

.Dis : à bientôt!

DANIELO

Adieu, baisers, délice, Péchés si purs que Dieu semble en être complice, Adieu, l'enlacement dans le repos ami, Et les langueursl Adieu le sein où j'ai dormi l Et, quand m'aura vaincu la tâche qui m'incombe. Ton lit d'amouPHBera le songe de ma tombe!

Il s'éloigne vivement dans le jardin.

ORLANDA

seule

Mais c'est très effrayant !

Elle voit le poignard sur la table.

Ah!

Appelant :

Danielo 1

DANIELO

revenant

Pourquoi M'avez- vous rappelé?

i86 THÉATRK EN VERS

ORLANDA

Pour ce poignard. Sans moi Tu l'oubliais.

Danielo le met à. sa ceinture.

Et puis pour un baiser encore I

Elle l'enlace. Il l'écarté et s'enfuit.

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