SCENE II
DANIELO, ORLANDA
Pendant tout le commencement de cette scène, Danielo, frémissant d'horreur et de rage à chaque parole d'Orlanda, voudrait se retourner, la tuer, n'ose pas, se cramponne toujours à la table.
ORLANDA très enfant, très joyeuse du succès de sa comédie
C'est moi, mon Danielo 1 Vous vouliez donc ma mort?
Elle rit.
Quelle surprise, dis, quand tu m'as reconnue? Moi, je riais d'avance en guettant ta venue De l'air que tu prendrais à voir, plus belle encor. Dans Orlanda, ta haine, Héléna, ton trésor!
DANIKLO
fuyant, épouvanté
Horreur! — C'est impossible.
11 tombe sur les coussins, la tète contre la table. Un silence pendant lequel Orlanda, haletante, porte les mains à son cou, regarde autour d'elle, comme folle.
ORLANDA dune voix faible
Je soufTre ! Et c'est lui, — lui ! Dieu ! quelle heure terrible î Lui, — qui m'aimait! Mais quVt-il donc? sombre fou I Ses chères mains m'ont mis leurs ongles dans le cou.
Elle se soulève, elle vient peu à peu, chancelante, vers Danielo.
Danielo! d'où te vient cette rage insensée?
Vous n'êtes donc plus vous?
Il fait un mouvement, elle a peur, elle recule, elle reprend :
Tiens, vois, tu m'as blessée, Oui, je saigne. Cruel, cela vous est égal, A moi, si faible, hélas ! de m'avoir fait du mal ? Contre une douce femme avez-vous tant de haine?
Le jugeant plus calme, elle se rapproche lentement.
Ce n'est pas de ma faute, enfin, si je suis reine. L'Héléna qui te fut si chère, je la suis Toujours. Orlanda? Non. Qui parle d'elle? Puis, Cela ne change pas le front, le diadème.
Et, reine ou non, tu dois m'aimer, puisque je t'aime I A ma place, toute autre appellerait; moi, non. Je me plains à toi seul. Mon Danielo, sois bon. Même je ne veux pas me plaindre. Je t'assure Que si tu la baisais j'aimerais ma blessure!
LA REINE FIAMMETTE m
Tout près : ^
Je t'aime lanll Bien plus, aujourd'hui, que jamais! C'était en souriant, hier, que je t'aimais, Et mon cœur, dans la joie, était resté frivole. La tendresse qu'on. a dans le rire s'envole; Elle entre plus avant dans un cœur déchiré, Et je t'adore mieux depuis que j'ai pleuré I
DANIELO
Dis-tu vrai, cette fois, ô bouche çoutumière Du mensonge?
ORLANDA
ardemment
Mon ciel, ma vie et ma lumière.
C'est toi !
DANIELO
Je te «uis cher, bien cher?
ORLANDA
Ah ! mon amantî
DANIELO
Si des hommes venaient me prendre en ce moment Pour me mener devant les juges ? I
Quelle idée As-tu là?
2i4 THEATRE EN VERS
DANIELO * '
Si ma tête aux bourreaux accordée S'inclinait au milieu des funèbres apprêts?
ORLANDA
Tais-toi !
DANIELO 7
Si je mourais enfin?
ORLANDA
Ah! je mourrais 1
DAiriELO
avec une explosion de joie farouche
Tu seras donc vengé, frère, puisqu'elle m'aime!
ORLANDA
Que dit-il?
DANIELO vers la porte
Holà, tous! Je me livre moi-même.
Oui, j'ai tenté le coup. Venez, soyez témoins! Si je ne puis tuer, on me tuera du moins.
Non I tu ne mourras point! Va, tu le peux! Appelle l Je suis reine pour eux, si je ne suis que belle Pour toi. Dans le trépas par les lois ordonné Tu n'éviteras pas mon amour acharné.
Mes juges? Il suffit que je les avertisse Pour que ma volonté soit leur seule justice.
LA REINE FfAMMETTE 215
DANIELO
Quoi I pas même la mort I
ORLANDA
. Tu leur diras, vraiment :
« Je suis son assassin I — Eh! non, c'est mon amant 1 » Et les plus fiers devront sans que pas un s'abstienne Courber leur tête [au lieu de menacer la tienne.
DANIELO
prêt à pousser la porto
Qui sait?
, ORLANDA
J'appellerai moi-même! Tu vas voir!
Au moment où elle pousse la porte du milieu, elle voit entrer en face d'elle, par la porte de droite, César Sforza,. que suivent deux moines franciscains.
Le cardinal Sforza !