‹ Thétre en versChapitre 77 sur 96 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

ORLANDA, DANIELO

ORLANDA

Danielo!

DANIELO sévère, avec un mouvement qui s'oppose

Je croyais en ce lieu de détresse Trouver la pénitente et non la pécheresse, Et que de votre esprit repentant du passé Seul le nom du Seigneur n'était pas effacé.

ORLANDA

Mais je n'ai que ton nom au cœur et sur la lèvre, Et chaque battement de ce cœur dans la fièvre En est une syllabe !

Il se détourne vers la porte.

Oh I ne me quitte pas !

Comment ! Je vais mourir, — de quel affreux trépas ! El toi, par qui je meurs, car, si j'étais restée Souveraine, ma vie eût été respectée.

Toi, d'où vient tout le mal qui semble venir d'eux, Quand déjà sur mon front le silence hideux Des ténèbres comme un grand filet se déploie, Tu ne veux même pas m'accorder cette joie De sentir mon regard s'éteindre sous le tien Et de t'entendre avant de n'entendre plus rien t

DANIELO près do sortir

Un devoir m'amenait, et ceci m'en délie.

ORLANDA

Non ! — J'en conviens, il faut qu'on me réconcilie Avec Dieu. Votre nom, je l'ignore. Mes yeux Ne vous virent jamais. Et tout est pour le mieux... Pourvu que vous restiez! — et que je sois absoute.

Danielo redescend. Il est debout sous la grande croix et montre le prie- Dieu d'un geste grave.

DANIELO

A genoux, là. Que Dieu vous entende! J'écoute.

Orlanda s'agenouille sur le prie-Dieu, récite une petite prière à voix basse.

Je ne me souviens pas de beaucoup de péchés.

Les crimes que des gens méchants m'ont reprochés Pour l'amour de médire ou bien par politique Ne sont pas vrais. Jamais je ne fus hérétique! Oh! j'avais des défauts. Qui donc n'a pas les siens? Je m'oubliais au chant de mes musiciens.

Môme en d*autres plaisirs. Il n'est rien que j'omette, Eniin, folle, du temps qu'on m'appelait Fiammette. Mais le ciel, aux gaîtés des enfants attendri, Voudra- t-il me punir, parce que j'ai souri?

DANIELO

Femme, n'emporte pas ton forfait dans l'abîme.

ORLANDA

Un forfait? Non... Ahl oui, pourtant, si c'est un crime

De chérir plus que soi, plus que tout, plus que Dieu,

Un homme, et de n'avoir à toute heure, en tout lieu,

Que lui seul pour extase et lui seul pour supplice,

Et de s'être donnée entière avec délice.

Et de l'aimer, après le mal qu'il vous a fait,

Bien plus encor, je suis criminelle en effet !

Mais, cette faute-là, quoique j'y persévère.

Ne devrait pas trouver mon juge trop sévère,

Et le partage heureux de mes fragilités...

DANIELO

Quoi! môme en ce moment auguste vous mentez!

La nuit commence à se faire peu à peu.

ORLANDA

Je mens?...

DANIELO

Pour compléter un aveu dérisoire Faudra- t-il que le juge ait meilleure mémoire?

Lentement :

Sous une même étoile et la main dans la main Deux vagabonds dormaient au détour du chemin. Jeunes hommes sans joie, ayant, les pauvres hères, La consolation unique d'être frères.

Mais vous passiez par là, reine, joyeusement !

ORLANDA

Moi?

DANIELO

Cela vous parut un caprice charmant D'emporter et d'aimer un de ces misérables.

ORLANDA

Moi?

DANIELO

Puis, un soir de rire et d'oublis adorables, Quand tout charmait Télu de votre lit damné, Lui, l'enfant souriant,

En un sanglot contenu : - . -

tu l'as assassiné.

Ce n'est pas vrai ! Qui t'a fait cette affreuse histoire ? * Queljeune homme? Enquel lieu? Quand? Vous avezpu croire Cela! C'est un mensonge. Oh! les lâches bandits ! . Je ne sais pas un mot de tout ce que tu dis.

DANIELO

Dieu I Si pour me résoudre à tuer cette femme Le cardinal m'avait menti?

Plein d'épouvante.

L'horrible trame I

Brusquement, et ligi tenant la main :

Regarde-moi. Si peu que ton âme valût, Pour en risquer, au bord du tombeau, le salut, Tu n'oserais pas, femme, être assez téméraire?

La conduisant impétueusement sous la croix :

Jure que tii n'as pas assassiné mon frère!

ORLANDA

Son frère !

Ardemment, et se jetant k genoux sous le crucifix :

Ah! par celui qui souffrit et saigna Sur le divin gibet, je le jure I

Danielo se jette sur elle, la relôve, Tonlace dans une folie d'amour, de joie et d'horreur.

Hélénal Je t'adore. Pardon. ma vie, ô mon âme !

Pardonne-moi. J'étais affreux. J'étais infâme. Je t'ai fait tant de mal! Moment horrible et doux! Ah ! je t'aime, et je pleure en baisant tes genoux.

ORtANDA extasiée

Tu m'aimes! Tu le dis? Je t'entends me le dire ! Ah 1 que le Ciel paraît bon après le martyre I Tu m'aimes? Le bonheur a donc de ces retours? Dis que tu m'aimes, dis que tu m'aimes, — toujours!

Et vois comme en mes yeux ce seul mot plein de charmes, Au lieu des pleurs amers, a mis d'heureuses larmes î

DANIELO

Non, je fus trop cruel pour qu'elle m'aime ainsi ! ' Tant de douleurs, pauvre .ange, et de sanglots!

ORLANDA

Merci!

DANIELO

Oh! ce César Sforza dont l'infernale haine...

ORLANDA

Ne pensons qu'à nous seuls! J'ai l'âme plus sereine

Que celle d'un enfant qui rit! Et je n'en veux

A personne quand j'ai ton front dans mes cheveux.

Vers le banc à droite :

Viens. C'est Thorreur des nuits qui fait bénir l'aurore, Tant de chagrins passés,- c'est plus de joie encore. Viens. Te rappelles-tu notre maison du bois?

Ils sont assis, mi-étendus.

Penche ta tôte, ainsi, plus près, comme autrefois, Quand nous nous endormions enfin dans les silences De les ravissements et de mes nonchalances.

Mais, n'est-ce pas, cher cœur par l'exil éprouvé. Qu'il est plus doux, l'Éden du baiser retrouvé?

DANIELO

Tout ce qui n'est pas toi ne vaut pas qu'on l'obtienne. 11 n'est d*autre bonheur que ta bouche!

ORLANDA

Et la tienne I

DANIELO

Le reste gli^ise et fait comme le vent sur Teau. M'aimes-tu?

ORLANDA

Si je t'aime !

DANIELO

Héléna...

ORLANDA

Ils sont comme endormis dans Jes délices de leur embrassement. Un long, très long silence. La nuit est tout à fait venue. Très au loin une cloche sonne et l'orgue pleure; et, très faibles, s'élèvent les voix des religieuses, au loin, dans la chapelle. Si l'on entend les voix, on no distingue pas les paroles. C'est comme un chœur funèbre, à bouche fermée. '^

ORLANDA on sursaut

Oh ! — La mort !

DANIELO

J'oubliais! C'est le réveil horrible !

ORLANDA

Je ne veux pas mourir ! Mourir, c'était possible

Quand lu ne m'aimais pas. C'était comme un espoir De rêver daixs la nuit au jour de te revoir ! Mais, à présent, j'ai ton amour, tu mas tenue Sur ton cœur* La mort, c'est la hideuse inconnue, La jalouse, qui veut m'arracher de tes bras.

Elle vient pour me prendre! Oh! tu Vempêcheras?

DANIELO

Je ne puis rien! Ils vont la tuer! Là. C'est Theure. Et tout ce que je peux, je le fais, quand je pleure î ^

ORLANOA

Plus rien! Oui, c'est Cni. Si nous avions rêvé? Si l'effrayant moment n'était pas arrivé?

Les chants, l'orgue, se sont tus. MaIs la cloche sonne, lugubre, toute seule dans tout le silence.

Ah ! le glas tinte encor!

L*hynine et l'orgue recommencent de gémir.

Mon Dieu I les voix funèbres Se rapprochent. J'ai peur. Du sang, puis les ténèbres, Toujours, après un cri que je n'entendrai pas! Sauve-nuoi ! Je veux vivre encor I J'entends leur pas. Ils me feront du mal. Je serai morte et blême. Enfin on doit sauver une femme qu'on aime ! . Sauve -moi I

DANIELO

Dieu cruel !

un moyen!

ORLANDA

Je te dis que j'ai peur !

' LA REIiNE FIAMMETTE 2n

DANÏELO

Lequel!

ORLANDA

Tiens, touche, une sueur

Froide me baigne !

Enfer!

ORLANDA

On pourrait fuir peut-être?

L'autre mois, une femme a fui par la fenêtre; Au moyen d'une corde à nœuds qu'on déroula.

Dans la chimère d'une fuite possible, Danielo regarde autour de lui. DANIELO

Ah ! si l'on pouvait fuir!

Il va vers la grille, en secoue les barreaux, 'suivi par. Orlanda

anxieuse.

Il soulève, un peu, la tenture... il se détourne avec horreur et se met

devant Orlanda, les bras grands ouverts.

Ne regarde pas là !

Mais Orlanda réussit à passer devant lui et regarde. Elle recule en un cri grêle il'enfant que l'on torture, et se jette dans les bras de Danielo.

En même temps, quelques clarisses se montrent sur la galerie, descendent Tescalior proce'ssionnellement. Entrent par la gaucho César Sforza, Jean Gesano, Jean Vasarl, d'autres courtisaps et des gar'^ royaux. Les trois folles et Chiarina rejoignent la reine.

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