‹ Theveneau de Morande; étude sur le 18e siècleChapitre 1 sur 55 · VI II · texte numérisé non relu

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/■/ nous a autorisé à faire reproduire le curieux portrait qui lui appartient.

Nous adressons aussi l'expression de notre sincère gratitude à tous les hommes compétents qui ont bien voulu nous fournir d'utiles renseignements et de précieuses indications , sachant eux-mêmes, par expérience, combien il est difficile d'arriver à la précision dans les œuvres de cette nature. MM. Jules Cousin et Poupel, de la Bibliothèque de la Ville de Paris ; A. Pauly, de la Bibliothèque Nationale ; Maurice Tourneux , le savant éditeur de Grinim, ont surtout droit à notre reconnaissance.

Coup d'œil général sur le développement de la littérature satirique et dilTamatoire. — Suétone. — Pétrone. — Lucien. — L'Arétin. — Les Mazarinades.

— La société française sous Louis XV. — Intervention des courtisanes dans les affaires de la France.

— La Du Barry et le pamphlet. — Thevene.\u de

MoRANDE.

C'est la destinée des sociétés caduques et agonisantes de rencontrer des peintres impitoyables, des satiriques indiscrets et terribles qui flagellent leurs vices, les détaillent avec complaisance et les signalent à Tindignation de la postérité.

Mais tous ces peintres de mœurs ne sont pas des moralistes austères qui, animés d'une horreur pieuse pour les scandales et les iniquités de leur temps, ne songent qu'à corriger leur

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prochain par une sorte de prédication littéraire dont la violence s'allie, tant bien que malj avec la moralité des intentions. A côté des orateurs de la chaire chrétienne, qui recommencent éternellement leur platonique effort pour convertir l'humanité pécheresse, il y a des peintres cyniques qui se soucient médiocrement de la morale, nous donnent, sans passion comme sans colère, la photographie, pour ainsi dire, des lèpres hideuses, des maladies inavouables de la société où ils vivent, et tracent pour les races futures la biographie psychologique de leurs contemporains.

L'antiquité païenne est fertile en écrivains de cet ordre. Suétone nous raconte les turpitudes des existences impériales, sans que sa plume révèle une émotion indignée. En dévoilant le secret des mœurs éhontées de son temps^ Pétrone, le voluptueux auteur du Satyricon, ce ce livre charmant et terrible, cette oeuvre de démon », comme disait Sainte-Beuve, n'a pas d'autre but, semble-t-il^ que celui d'offrir un régal de haut goût au palais blasé des lecteurs sceptiques. Et Lucien ! avec sa grâce délicate et son ironie spirituelle, avec le prestige de son style et les dons exquis de l'imagination la plus souple qui fut jamais, est-il autre chose en définitive qu'un commis-voyageur en rhé-

torique, un sophiste mercenaire, un conférencier nomade dont la parole se louait comme celle d'un acteur de passage? Dans la décadence des croyances païennes^ dans la grande déroute des dieux de l'Olympe, alors qu'une religion s'évanouit et que celle qui doit la remplacer n'a pris encore quun timide essor, Lucien personnifie le doute universel^ l'incrédulité la plus profonde et un parfait dédain pour tout ce qui ressemble à une conclusion morale.

Cette race de cyniques convaincus n'est pas spéciale à l'antiquité. Le xvi'' siècle abonde en écrivains satiriques qui ne songent pas, et pour cause^ à faire la distinction du bien et du mal; en peintres de mœurs qui peignent pour le plaisir de peindre, comme Brantôme, ou pour battre monnaie, comme TArétin. Le Jléaii des princes se vantait d'avoir su se créer avec une bouteille d'encre et une main de papier 2000 écus de rente. Tous les grands de la terre s'avouaient ses comptables. Tremblants devant cette terrible puissance du satirique, François I", Charles-Quint le comblaient de présents. Il prenait toujours, d'une main tendue incessamment; et, dès que la somme promise était encaissée, le ton changeait aussitôt et devenait arrogant. « Ne soyez pas surpris si je garde le silence, » répondait Arétin à un tré-

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sorier de France qui venait, au nom du roi, de lui verser une gratification. « J'ai usé mes forces à demander : il ne m'en reste plus pour remercier. »

Au siècle suivant, la littérature satirique et diffamatoire,, étouffée un moment par la main de fer de Richelieu, se déchaîne dans l'anarchie de la Fronde avec une rage et des éclats qui atteignent jusqu'au trône. Telle des mazarinadcs, par exemple la custode de la reine qui dit tout, sont d'une violence qui n'a jamais été dépassée. Puis le grand règne s'ouvre et les voix outrageantes se taisent pour un temps :

Le dieu, poursuivant sa carrière, Verse des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

Mais, lorsque Louis XIV est descendu au tombeau, ensevelissant avec lui la société qu'il avait formée à son image, lorsque les ressorts du gouvernement absolu se sont amollis et faussés et que les grands eux-mêmes applaudissent aux indiscrétions, aux diffamations impitoyables qui dévoilent leurs faiblesses et leurs fautes, toute une meute aboyante et hurlante de gens de lettres faméliques se précipite à l'assaut de l'édifice qui chancelle, en élargit les brèches et déchire les voiles des alcôves rovales

OU princières pour jeter en pâture à la multitude le récit de scandales entrevus ou imaginés à plaisir. Hélas! les hontes n'étaient que trop réelles et la méprisable industrie des entrepreneurs de chantage ne trouvait que trop d'aliments, à la cour du régent d'abord, à celle de Louis XV ensuite. La dépravante intervention des courtisanes dans les affaires de la France communique aux différentes classes de la société une sorte de fièvre de libertinage, un âpre désir de jouissances qui abaisse de plus en plus les caractères^ ruine toute autorité, et faitdela morale publique un mot vide de sens, un simple objet de risée. Au milieu de ce singulier dévergondage auquel s'abandonnent gouvernants et gouvernés, il était naturel que des aventuriers de lettresj dévorés eux aussi d'ambitions malsaines et de passions avides, cherchassent cà conquérir la réputation, l'influence ou simplement la fortune^ en exploitant cette mine inépuisable : les vices de leurs contemporains.

On vient trop tard, après tant de critiques et d'érudits, pour parler des grands noms littéraires du xvin" siècle ; mais, si l'histoire des idées résulte surtout des chefs-d'œuvre qui résument et caractérisent le mouvement général d'une époque, c'est principalement dans les écrits de

second ou de troisième ordre qu'on trouve les éléments de l'histoire des mœurs. Or l'inventaire de ces ouvrages, souvent anonymes, et pour cause, occupera longtemps encore les chercheurs les plus intrépides, et il reste à faire, dans cette voie peu frayée, d'innombrables découvertes.

Nous voudrions aujourd'hui résumer la vie et les œuvres d'un pamphlétaire si oublié que son nom n'éveillera chez la plupart des lecteurs aucune impression, ni aucun souvenir. Et pourtant, cet inconnu a fait trembler le roi de France, mis sur les dents les plus habiles agents de la police secrète, joué Beaumarchais, dont la réputation d'homme d'esprit est assez bien établie, et amené à composition la favorite de Louis X'V vieilli, la toute-puissante Du Barry elle-même. Cet homme, dont les érudits seuls connaissent l'existence, a laissé des œuvres où l'ancien régime, presque à la veille de la grande catastrophe, reflète, comme dans un miroir tidèle, les dernières lueurs de son couchant, les dernières étincelles d'un astre qui meurt; d'étranges révélations qui montrent à nu les ressorts d'une tyrannie impuissante et le mécanisme d'une police aussi dispendieuse qu'inutile, car SCS propres agents la trahissent et l'exploitent. Si vous joignez à cela que l'écri-

vain dont il s'agit maniait une plume acérée, indiscrète^ mordante ; que sa tournure d'esprit était originale, saisissante,, hardie; que sa curiosité maligne était sans bornes et sans scrupules, il semble qu'il n'en faudra pas davantage pour mériter qu'on nous suive dans cette excursion à travers l'histoire secrète de la fin du xviii" siècle.

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