CHAPITRE PREMIER
MORANDE LIBELr.ISTE
Naissance de Thevcneau de Morandc. — Ses premières années. — Theveneau dragon, libertin, joueur. — Son incarcération au Fort-1'Evêque, puis à Armentièrcs; ses conquêtes périlleuses. — Fuite en Angleterre. — Plan de conduite. — Situation de la France vers la fin de 1771. — Morande vengeur de la morale publique. — Publication du Gaieticr cuirassé. — Analyse de ce pamphlet. — Ironies contre la magistrature : Maupeou; contre la noblesse : le duc de Praslin, les officiers à talons rouges, les petits marquis; l'Académie. — La Du Barry. — L'ordre de Saint-Nicole; la santé de la favorite. — Mot du marquis de Chabrillat. — Tentatives de chantage. — Mésaventure de Morande avec le comte de Lauraguais. — Retour otïensif contre la Du Barry. — Préparation du libelle intitulé : Mémoires secrets d'une femme publique. — Angoisses de la cour. — Sommations adressées par l'auteur au Gouvernement du roi. — Les premiers agents de la Du Barry. — M. de Champrcux. — Expédition avortée de la police pour enlever Morande à Londres. — La populace anglaise défend le pamphlétaire. —
lo TH EVE NE AU DE M GRANDE.
Inquiétudes du roi et de la Du Barry. — Beaumarchais claargc de traiter avec Morande. — Couinient il remplit sa mission. — Le traité de paix. — Destruction du libelle. — Morande devient capitaliste et pensionnaire du roi. — Déception du négociateur Beaumarchais. — Fureur du chevalier d'Eon. — Mort de Louis XV,
CHARLES Theveneau, qui s'intitula plus tard chevalier de la Morande, et qu'on désigne plus habituellement sous le nom de Theveneau de Morande, ht son entrée dans le monde le 9 novembre 1741 '. D'après Bachaumont, il était fils d'un honnête praticien d'Arnay-le-Duc^ en Bourgogne, et rit mourir son père de chagrin. Un pamphlet du temps^ le Diable dans un bénitier, donne quelques détails sur ses premières années. « Cet homme, né de citoyens de la dernière classe, dans la fange d'Arnay-le-Duc en Bourgogne, d'abord dragon dans le régiment de Beaufremont, étoit parvenu à se faufiler à
I. La biographie Didot et la biographie Michaud font naître Morande en 1748; mais les recherches de M. Albrier dans les archives d'.\rnay-le-Duc permettent de donner la date exacte de la naissance tlu pamphlétaire. \'oici, au surplus, d'après le Bulletin dit bouquiniste, le texte de l'acte de baptême de Morande extrait des actes de la paroisse Saint-Laurent :
« Le dix novembre mil sept cent quarante-un, a été baptisé, sur les saints fonts de cette paroisse, Charles, né du jour d'hier, environ les cinq heures après midy,
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Paris parmi quelques jeunes gens qui dépensent leur fortune et la partagent involontairement avec des escrocs plus fins qu'eux : il avoit alors, dit-on, une assez jolie figure. » Malgré ses charmes physiques, l'ex-dragon végétait en France. Il se souciait peu de demander des moyens d'existence à l'exercice de la profession paternelle, et il exprime sa manière de voir à cet égard au moyen d'une anecdote édifiante. « On dit qu'un jeune homme s'étant présenté à Cartouche pour entrer dans sa bande, le chef de voleurs lui demanda où il avait servi. — Deux ans chez un procureur et six mois chez un inspecteur de police. — Tout ce tempslà, répliqua avec transport le général, vous comptera comme si vous aviez été dans ma troupe. » Avec de pareilles dispositions, le jeune Theveneau ne tarda pas à se brouiller avec son père et à se lancer dans le monde
fils de Me Louis Thcvcncau, notaire royal à Arnay- Ic-Duc, et de demoiselle Philibertc Bclin, ses père et mère légitimes; son parrain, le sieur Charles Theveneau, ayeul paternel tie l'enfant et maistrc chirurgien, audit Arnay; sa marraine, dame Claudine Ravier, épouse de maître Claude Bauzon, conseiller procureur du roy au bailliage et chancellerie de cette ville, soussignés avec le père de l'enfant.
C. Ravier-Bauzon. — Theveneau. — Theveneau. — MoNNOT, curé. »
interlope. Des ' documents tout récemment publiés, et qui ont un caractère d'authenticité incontestable, permettent aujourd'hui de compléter et de rectifier sur certains points les renseignements donnés par Manuel dans la Police dévoilée.
La première pièce est une lettre adressée par Morande, qui demeurait alors^ 5, rue de la Ville l'Évéque, à M. de Sartine^ lieutenant-général de police. Cette lettre, datée du 5 mai 1768, a
I. Voir le t. XII des Archives de la Bastille, publié par les soins de M. François Ravaisson, Paris, 1881. Nous plaçons en regard un extrait de la Police dévoilée, en faisant remarquer que les dates des différentes incarcérations de Theveneau de Morande ne concordent pas avec les dates données par les Archives de la Bastille.
« Theveneau étoit voleur avant niênic qu'il eût l'âge d'être libertin, et la première chose qu"il prit dans une maison de débauche, ce fut une boîte d'or. Conduit au P"ort-rF>vêque le 2 > juin ij63, sa famille, pour l'arracher au bourreau, le fit enfermer à Armcntières. Après quinze mois de pénitence, il s'élança dans Paris, où la Beauchamp et la Desmares, qui le trouvoient jeune, partagèrent avec lui et leurs biens et leurs maux. Il avoit connu chez elles les grands. Il prit leur plumet, leurs talons rouges, leurs voitures, et, pour avoir tous les airs ti'un homme de qualité, il fit des dettes. Le prince de Lamballe et M. de Flesselles curent bientôt à se plaindre de lui : il avoit escamoté à l'un la belle Lacour et à l'autre laCrcssy; et, comme il ne s'en tint point à ces bijoux-là, on lui conseilla de se sauver en Angleterre pour n'être point pendu. »
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pour but de prévenir les effets d'une dénonciation faite contre lui^ Morande, parM"'= Danezy, de l'Opéra, et M""^ deSaint-Arnoux, qu'il avait essayé d'exploiter. L'épître dont il s'agit, d'ailleurs très incolore et fort embarrassée, fut renvoyée à l'inspecteur Marais par M. de Sartine avec l'apostille suivante : Au sieur Marais^ pour vérifier ; me rendre compte de tout, ainsi que de la qualité de celui qui m'écrit.
Voici dans quels termes Marais présente au magistrat les résultats de son enquête sur Theveneau de Morande :
L'inspecteur Marais à M. de Sartine.
Je vous avoue que rien ne caractérise plus l'effronterie et fimpudence du sieur de Morande que la hardiesse qu'il a eue de se présenter à votre tribunal et de vous écrire la lettre ci-jointe. Ce Morande est un détestable sujet, fils d'un fort honnête homme de père, procureur à Châlons ou h Mûcon, auquel il a mangé déjà par ses déportements au moins 3o,ooo livres. Il y a 5 ou G ans que je le vois h Paris, où il est fort soupçonné d'être entiché du péché antiphysique et de servir de patient à ces vilains. Il a circule aussi beaucoup les maisons des femmes publiques; mais, depuis 2 ou 3 ans, il s'est retranché à faire l'agréable et à s'insinuer chez différentes femmes entretenues, en jouant la passion, et, lorsqu'il en a trouvé d'assez
sottes pour donner dans ses airs avantageux, il les a mangées sans scrupule, les dominant jusqu'au point de les maltraiter, entre autres la petite Desmares qu'il a réduite à s'en aller à Bordeaux pour éviter ses fureurs. Depuis son départ, il a tenté beaucoup d'autres aventures, notamment avec la Beauchamp, tenant lieu de prostitution, rue des Deux-Portes, à laquelle il a fini par voler une montre dans un voyage à Fontainebleau, dont elle a fait sa déclaration, et pour la suite de laquelle les officiers de sûreté ont arrêté Morande. J'ignore les moyens dont il s'est servi pour s'en tirer. Je l'ai vu aussi chercher à se lier avec plusieurs jeunes étrangers qu'il rongeait impitoyablement, sous prétexte de leur faire connaître Paris et de les faufiler chez nos petites maîtresses, dont il se disait le bien traité et protecteur. Depuis un an, il a fait l'impossible pour s'insinuer chez la demoiselle Souville, entretenue richement par M. de Bourgogne, et chez la demoiselle Lacour, trop connue par les malheurs de M. le prince de Lamballe *. Il s'y était pris chez l'une et chez l'autre par violence, menaçant, lorsqu'elles lui
I. En janvier 1708, le duc de Penthièvre ne savait plus où était son fils, le prince de I.amballe. On finit par retrouver le prince dans un hcjtei garni où il se faisait soigner d'une maladie honteuse. C'était un cadeau de la demoiselle Lacour, surnommée palais d'or, parce qu'elle avait en clfet perdu le palais à la suite de la maladie dont le pauvre prince avait hérité, et qu'il avait fallu lui faire un palais artificiel en or. V. les Mcin. secrets du 7 avril 1768.
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refusaient la porte, de les faire mettre à Bicétre; il a même écrit sur le compte de la demoiselle Lacour des lettres anonymes au prince, dont j'ai eu l'honneur alors de vous faire part, et le tout parce qu'il était désespéré, sachant ces demoiselles fort à leur aise, de ne pouvoir pas prendre pied chez elles pour en tirer parti; il était lié avec la demoiselle Doppy, dont il m'a dit des horreurs, et il y a encore une lettre de lui sous ses scellés. Je sais que son père, rebuté des sommes qu'il lui a coûtées, ne lui envoie pas un sol; qu'il a même fondé quelqu'un de sa procuration pour vous présenter un placet à l'effet de le faire renfermer; néanmoins son fils fait toujours ici l'avantageux et paraît assez bien couvert, est dans ses meubles rue de la Ville-l'Évêque, a un carrosse de remise au mois, et un cabriolet et cheval à lui. Tous ces effets sont certainement dus ou escroqués. Je sais qu'il doit à Ilaynault, loueur de remises, 5oo livres, qu'il ne peut en tirer un sol, ainsi qu'à beaucoup d'autres. Il se dit aujourd'hui sous-lieutenant da|is les carabiniers, mais cela n'est pas croyable. M. de Poyanne n'a pas pu donner son agrément h un homme aussi taré. La lettre ci-jointe qu'il vous a écrite n'a été que pour prévenir les plaintes fondées que la demoiselle Danezy devait porter contre lui, et qu'il cherchait h dominer comme les autres, et en faveur de laquelle vous a été adressée la seconde pièce ci-incluse, recommandée par M. de Flesselles, intendant de Lyon; mais je crois que si M. de Flesselles avait bien connu la demoiselle, il n'aurait pas aventuré sa recomman-
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dation; cette demoiselle est effectivement de Lyon, mariée h un nomme Derigny dont j'ignore la qualité ; il est, je crois, présentement aux îles; depuis 2 ans et demi que sa femme est à Paris, elle vit dans le monde; elle a été entretenue par M. Rollin, fermier-général, et mangeait ses bienfaits avec le chevalier Delamotte qui la greluchonnait. Ce chevalier est le même que M. de Praslin a fait arrêter. Cette inconduite a fait perdre à cette demoiselle ce financier; depuis elle a eu différentes aventures et a même postillonné quelquefois chez la Brissaut. Je ne lui connais personne présentement: elle est assez jolie, et peut-être M. l'intendant a-t-il eu pour elle une velléité qui a entraîné sa recommandation; tout cela n'autorise point Morande à la tourmenter, lequel pour achever de peindre on doit regarder comme un escroc et un homme dangereux pour la capitale.
Peu de temps après, Marais reçut l'ordre d'arrêter Morande. L'inspectcur^dans un rapport du 25 juin ijb^, indique que c'est surtout à la sollicitation de Theveneau père que l'arrestation du jeune libertin doit être attribuée :
L'inspecteur Marais à M. de Sartine.
En conséquence des ordres du roi à moi adressés, j'ai arrêté et conduit cejourd'hui Charles Theveneau, dit le chevalier de Morande, et je l'ai conduit ès-prisons du For-l'Evêquc. Ce jeune
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homme ne tient à aucun corps; depuis plusieurs années, il ne subsiste que d'intrigues et d'escroqueries, cherchant à s'insinuer chez toutes les filles un peu huppées pour les manger, et se rendant redoutable h toutes celles qui ne cèdent pas à ses désirs ainsi qu'à sa cupidité. M. de Flesselles a eu l'honneur de vous en écrire, à cause des menaces qu'il faisait h la demoiselle Danczy, pour vous prier de l'en débarrasser, ce qui a déterminé un rapport que je vous ai fait dans le mois de mai, à l'appui duquel est intervenu le placet ci-joint de Theveneau père, qui vous a été présenté par Julliot, avocat au Parlement, fondé de sa procuration, pour vous solliciter des ordres du roi contre Ch. Theveneau tils, dit de Morande. Tous les faits au placet contiennent vérité, et M. Julliot m'a aussi confirmé que de Morande ne tenait à aucun corps, et de fiiit c'est un détestable sujet et très dangereux; c'est pourquoi j'ai exécuté les ordres du roi que vous m'avez fait passer contre lui, précédemment au renvoi du placet de son père, dont M. Julliot doit être très flatté, car il le menaçait de laver ses mains dans son sang, comptant que c'était lui qui avait instruit son père de la mauvaise conduite qu'il tenait à Paris, ce qui donnait des frayeurs prodigieuses à M. Julliot.
Morande n'accepta pas avec résignation le Juste châtiment de ses méfaits. II fit tourner la tête de ses guichetiers etj sous ki date du 6 juillet 1768, le malheureux Duvergé, con-
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cierge au Fort-rÉvêque^ soumit à M. de Sartinej dans une lettre plus naïve qu'élégante, le compte-rendu des rébellions du prisonnier.
Duvergé, concierge au For-L Evêqiie à M. de Sartine.
J'ai l'honneur de vous confirmer que M. de IMorandc, prisonnier du For-l'Évcque, de l'ordre du Roi amené par M. Marais, le 25 juin, a été mis au cachot, il s'est comporté fort mal, il crie à tout moment, que le monde qui passe dans la rue l'entend. Aujourd'hui, j'ai monté avec un des guichetiers pour lui parler et en même temps faire la visite du secret où il était; j'ai remarqué une grosseur dans sa culotte, qui m'a donné à soupçonner. J'ai exigé de lui de mettre en évidence ce qu'il pouvait y avoir; il n'a pas voulu. Après. plusieurs résistances à la force, \\ nous a tiré plusieurs lettres par morceaux et déchirées. Apres, nous avons fait une recherche dans la paillasse de son lit, et trouvé sa couverture déchirée par bandes de deux doigts de large et rajouté tous les morceaux l'un au bout de l'autre, qui lui servirait à tirer quelque chose du dehors, d'un quatrième étage comme est son secret et qui n'a pour voir le jour qu'un trou à ne pas pouvoir y passer le poing; et cela n'a pas empêché qu'il ne s'est fait entendre plusieurs fois dans la rue, qui a amassé du monde au bruit et tapage qu'il fait jour et nuit. J'ai cru
faire mon devoir de le mettre au cachot aujourd'hui, à quatre heures après midi, et vous en donner avis.
Morande ne resta que quelques jours au Fortl'Évêque. Dès le 22 juillet, il fat transféré à la maison d'iVrmentières, ainsi qu'en fait foi le rapport ci-dessous :
Marais à M. de Sartine.
12 juillet 1768.
En conséquence des ordres du roi, à moi adressés en date du 10 juillet 1768, j'ai retiré des prisons du For-l'Evêque Ch. Theveneau, dit le chevalier de Morande, et je l'ai conduit de suite dans la maison des bons fils à Armcntières. Le frère Croquison, supérieur de cette maison, m'en a donné son reçu au bas desdits ordres du roi, en date du 21 du courant. J'ai très fort prévenu ce supérieur qu'il eût à veiller avec grand soin de Morande, parce qu'il était capable d'imaginer l'impossible pour se sauver. Il m'a dit qu'il y aurait attention.
Morande comprit sans doute qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen d'abréger sa détention, c'était une feinte docilité et une complète déférence pour ses gardiens. Il dut se montrer habile comédien; car, au commencement du
mois de mai 1769^ le frère Croquison écrivit à M. de Sartine pour demander l'élargissement du détenu.
Croquison à Sartine.
4 mai 176g.
De MoranJc s'est conduit dans notre maison de manière à ne mériter aucun reproche, s'étant occupé à l'étude et ayant évité toute occasion de manquer aux reglus qui s'y observent, sans avoir fait aucune liaison que nous puissions suspecter, ni formé aucun projet contre le bon ordre. A sa prière, j'ai l'honneur de vous écrire la présente qu'il m'a dit être nécessaire.
Ce certificat de bonne conduite décida le lieutenant-général de police à ouvrir à Morande la porte de son cachot. Le frère Croquison annonce ainsi à M. de Sartine que ses ordres ont été exécutés :
Croquison à Sartine.
Arnicntiùrcs, 17 juillet 1769.
J'ai mis en liberté, selon les ordres que j'en ai reçus, de Morande, qui s'est conduit dans notre maison de manière à mériter une estime générale, et ne s'est pas démenti un seul instant. Je crois
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que dorénavant il se servira de sa liberté de manière à répondreàl'intérct dont avez paru Thonorer dans la recommandation expresse que vous m'avez fait passer à son sujet.
Mais, à peine libre, Theveneau se hâta d'oublier les promesses qu'il avait faites au frère Croquison; il commit une ode ci)ntre M. de Saint-Florentin, grave imprudence^ puisque ce personnage possédait une réserve toujours prête de lettres de cachet et, pour échapper à l'exempt Marais, il gagna au pied, s'enfuit à Liège, puis à Bruxelles, enfin à Ostende d'où il prit la route de l'Angleterre.
Ce n'était pas tout que de ne plus avoir à craindre l'indiscrétion brutale de la police française : il fallait vivre. L'élégant persécuteur de M"'= Danezy était arrivé à Londres dans une détresse absolue; mais, en homme de ressources, il ne tarde pas à trouver sa voie. Il se frappe le front, et tout aussitôt sa malfaisante carrière se dessine. Il y avait à Londres, comme il s'en est toujours rencontré dans les grandes capitales, une foule d'hommes vicieux, sur le retour, qui cherchent dans des plaisirs équivoques à ranimer leurs sens blasés. Theveneau se fait le compagnon et le serviteur de ces débauchés méprisables, puis les met à con-
tribution en les menaçant d'une diffamation
publique. Mais ces basses manœuvres n'étaient que le coup d'essai d'un véritable maître dans l'art du chantage. Il allait s'attaquer à de plus hauts personnages, et se venger de cette France ingrate qui n'avait récompensé les rares aptitudes d'un de ses enfants que par le pain noir des prisons '.
I. A côté des rapports de l'inspecteur Marais, combinés avec la version de Manuel, de Bachaumont et de l'auteur anonyme du Diable dans un bénitier , il y a un certain intérêt et quelque justice à placer le récit donné par Th. deMorande lui-même danssa Réplique à Brissot. i/f)!. (lixtrait de V Argus patriote.)
« Le précis du Manuel est très exact, écrit Morande, sur l'état de mon père... mais il a lourdement erré sur tout le reste de ce qu'il appelle mon histoire. » Le pamphlétaire nie avoir brissotté {c'csl-k-dirc volé) une boîte d'or dans une maison publique. Il avoue avoir été dans sa première jeunesse fort inconsidéré, libertin nicme, mais pas criminel. A dix-sept ans, il avait terminé ses classes. Un capitaine de dragon, ami de son père, <i fut prié, sur la fm de ijSg de l'emmener avec lui », ctl'on peutconclure deces exprcssion&deMorande que son père le ht engager de force pour des raisons faciles à tieviner. Quoi c^u'il en soit, le jeune dragon fut, prétend-il lui-même, blessé à la cuisse à Lipstad et resta six mois à l'iiôpital. Après la paix, faite en 1763, il revint chez son père qui le destinait au barreau. Mais Morande préférait le métier de poète. Dans une rixe avec un militaire, il désarma ce dernier et lui fit une grave blessure. Le père de Morande demanda contre lui une première lettre de cachet à l'intendant
On sait où en était la situation intérieure de notre pays vers la fin de 1 771. Veuf de la reine depuis trois ans, Louis XV, à qui la mort de j^me jg Pompadour ne causa même pas un moment d'émotion, n'avait pas tardé à charmer par des distractions de plus en plus dégradantes son éternel ennui. Dédaignant M""" de Grammont, la sœur de Choiseul^ il avait pris de
de la province h qui en avait des cahiers ». Néanmoins il ne s'en servit pas et laissa partir à Paris le jeune ccervelé en 1764. Mais l'ex-dragon se mit à courir les tripots et à faire des dettes. On l'enferma aux Cordeliers, chez les Pères de l'ordre de Saint-François. Deux fois il s'évade, puis se réconcilie avec son père; mais, au mois de mai 1764, il quitte de nouveau Arnay-le- Duc et fait sa rentrée à Paris. Sa vie de désordres recommence. Il enlève à M. de Flesselles Mi'e Danezy, ce qui le fait enfermer au Fort-l'Evêque, sur l'ordre de M. de Sartines et avec l'adhésion de Theveneau père. Du Fort-l'Evêque il est transféré au château d'Armentières. Son père ne l'en laisse sortir qu'au bout de 18 mois. A peine libre, Morande écrit une ode contre M. de Saint-Florentin, échappe, grâce à son audace, à l'exempt Marais, chargé d'arrêter l'audacieux rimeur, s'enfuit à Liège et de là à Bruxelles, puis à Ostende d'où il gagna l'Angleterre.
Telle est, en résumé, l'histoire de la jeunesse de Morande, d'après son propre témoignage. En tenant compte de l'indulgence du pamphlétaire pour luimême, on voit que sa conduite, en tout état de cause, avait été détestable, et que les notes de police publiées par Manuel ne sont pas plus calomnieuses que les notes et les rapports de l'inspecteur Marais.
la main de Lebel , son pourvoyeur ordinaire, celle que l'histoire appelle la Du Barry. Toutes les forces sociales, la cour, la magistrature, le haut clergé s'abaissent et s'anéantissent devant cette fille. L'orgueilleux Choiseul n'a pas voulu courber le front. On l'a exilé à Chanteloup, tandis que Maupeou, Terrai, d'Aiguillon gouvernent la France, brisent le Parlement, augmentent les tailles, accaparent les grains, spéculent sur la misère publique, et, au dehors, laissent la Prusse, l'Autriche et la Russie s'entendre pour démembrer la Pologne. Il semble que la décomposition gagne de proche en proche tout ce qui a un nom, une parcelle de l'autorité. Le chancelier Maupeou étale sa simarre à la toilette de la favorite; le cardinal de la Roche- Aimon ', grand aumônier, lui présente les mules
I. Les mœurs du cardinal de la Roche-Aymon laissaient, paraît-il, à désirer. En juillet lyôô, le roi avait nommé une commission pour examiner les Instituts des différents ordres religieux. Cinq archevêques étaient à la tête de ce tribunal, entre autres M. de Brienne, archevêque de Toulouse, et M. de la Rochc- Aymon,. archevêque de Reims. On fit cette épigrammc:
On a choisi L'iiiq cvCquos paillarJs
Four reformer des moines trop gaillards: Feut-oii blanchir rébénc avec de l'encre ?v
Le cardinal de la Rochc-Aymon était d'ailleurs l'un
au sortir du lit... Elle va peut-être se faire épouser par Louis XV, qu'elle appelle la Ft'ancef... d\\n nom de laquais... On avouera que le moment était bien choisi pour un pamphlétaire.
Theveneau de Morande, défendu parles mers contre les rigueurs delà police française^ s'érige en vengeur de la morale publique et^ trempant sa plume dans le fiel, il écrit le Ga^etier cuirassé '. Ce livre singulier « imprimé à cent
des prélats de France qui représentaient avec le plus de faste. En juin 1772, il officia à la messe du Saint-Esprit en qualité de président de rassemblée du clergé. Il assista Louis X\' à ses derniers moments et fit, en son nom, la déclaration suivante : « Quoique le roi ne doive compte de sa conduite qu'à Dieu seul, il est fâché d'avoir causé du scandale à ses sujets, et déclare qu'il ne veut vivre désormais que pour le soutien de la Foi et de la Religion, et pour le bonheur de ses peuples. » Le cardinal mourut en octobre 1777. On remarqua dans son testament une clause qui attestait lavanitépuérile decegentilhommed'Eglise : il laissait aux sonneurs cent écus pour les encourager à bien sonner les cloches à son enterrement.
I. Dans sa Réplique à Bri^sot, Morande prétend que c'est le sieur de Courccllcs (la première relation qu'il eut à I-ondres) qui le poussa à faire imprimer son recueil d'anecdotes, destiné seulement, d'après l'auteur, à faire l'amusement de cinq à six personnes qui s'assemblaient dans sa maison. « Ce ramas d'anecdotes écrit-il, fut conçu, écrit, copié, imprimé et publié en dix-sept jours. » Morande invoque ici le témoignage de M"c d'Éon. « M"c d'Éon sait très bien que si les res-
lieues de la Bastille, à l'enseigne de la liberté », parut au mois d'août 1771. L'auteur des Mémoires secrets l'annonce en ces termes^ sous la date du 10 : « Un nouvel ouvrage clandestin attire la curiosité des amateurs. Il a pour titre le Gaieticr cuirassé. C'est un pamphlet allégorique, satirique et licencieux, comme l'annonce assez son titre. « Une lettre de Londres, datée du 7, une autre datée du 20 août, ajoutent quelques détails sur le livre et son auteur. « Le Ga-{cticr cuirassé est attribué ici à un nommé Morande, qui ne s'en cache pas^ dit-on. C'est bien un livre à renier cependant par les dangers que doit courir son auteur, s'attaquant au roi même, à M""' la comtesse Dubarri, à M. le Chancelier, à M. le duc de la Vrillière, à M. le duc d'Aiguillon, à M. Bourgeois de Boynes, à M. l'abbé Terrai, etc.. » Certaines mauvaises langues, peut-être des amis du véritable auteur, avaient fait courir le bruit que la paternité du libelle devait être atribuée au comte de Lauraguais; mais les Mémoires secrets protestent avec énergie contre cette accusation. « Le Ga-
scntimcnts que j'avais tians le cœur n'eussent pas été échauHés, toute mon ambition était de rentrer en P'rance. » Il ne faut pas oublier que la réplique à Brissot est de 1791, et qu'à cette époque Morande cherchait à faire oublier son passé.
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:{etier cuirassé, dit la seconde lettre de Londres, n'est certainement pas de M. le comte de Lauraguaisj et ceux qui auront lu ce livre ne lui feront pas l'injure de le lui attribuer. Ce seigneur sait jusqu'où il peut pousser la plaisanterie et se rinterdiroit sur ce qu'il y a de plus sacré. D'ailleurs il a plus de noblesse dans le style et ne dégraderoit pas au point de s'arrêter sur la lie des tilles de Paris. En un mot^ il est assez généralement reçu ici que cette brochure est du sieur Morande, ci-devant escroc à Paris et qui ne l'estpas moins à Londres, puisqu'il passe pour constant qu'il a eu mille guinées pour la vente de cette rapsodie : les libraires de votre capitale n'eussent pas fait un pareil marché de dupes. »
Malgré l'importance de la somme versée entre les mains de Morande, les libraires de Londres qui se portèrent acquéreurs du Cafetier cuirassé ne tirent pas sans doute une spéculation malheureuse : car le libelle se vendait une guinée et il était assez scandaleux pour réussir. Voltaire, qui n'aimait pas Morande, ne pouvait cependant lui adresser le reproche de cultiver le genre ennuyeux. Il y a dans son premier ouvrage, à travers un certain nombre de grossièretés et de cyniques calomnies, bien des traits mordants et spirituels, bien des vérités adressées
aux principaux personnages du temps, sous la forme la plus originale et la plus comique. On retrouve comme un écho des impressions de la société frivole et légère du xvni'" siècle dans les mille quolibets décochés par le Gci:^etier cuirassé à tous les puissants du Jour. Le chancelier Maupeou n"est pas épargné comme on peut le croire. « En installant le nouveau Parlement à la place de l'ancien, le chancellera fait un discours qui prouve que tous les Français sont des sots, qu'il le sait et qu'il en profite... On a offert au premier huissier de l'ancien Parlement la place de premier président du nouveau : il l'a refusée. Il y a plus. Le bourreau de Paris a été renfermé à Bicétre pour avoir refusé ses services à un pendu de la création du nouveau Parlement, sous prétexte qu'il ne pouvait manquer à sou ancienne compagnie, sans blesser son honneur : sa délicatesse (à ce que l'on dit) a fait rire les juges, au lieu de les faire rougir. )• Est-il une plus sanglante satire de l'œuvre du fameux chancelier que cette boutade du maréchal de Biron, conservée par Morande? Le roi consultait le maréchal sur les moyens de remplir le trésor, sans trop faire crier les contribuables. « Il y a un moyen, dit le maréchal, d'encaisser trois millions sans frais : c'est de dresser une potence sur la place
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des Sablons, d'y pendre Maupeou et de prendre unécu par personne aux spectateurs. » Le libelliste, avec toute la haine d'un déclassé et d'un bohème de lettres, crible de sarcasmes amers tout ce qui estau-dessus de lui. Beaumarchais n'aurait pas renié le trait suivant : « Il court une lettre que la noblesse est censée avoir écrite aux princes du sang, qui parle très fprtement de l'administration et des devoirs du souverain. La roture cependant lui dispute l'honneur de l'avoir faite; on la croit de M. Dalembert, qui écrit tout aussi bien que s'il étoit gentilhomme. » Souvent l'ironie du gazetier va jusqu'à l'injure, tout en conservant une forme originale et piquante : « Il est confirmé que M. le duc de Praslin^ s'étant mordu le doigt en rongeant ses ongles, est tombé dans un accès d'hydrophobie qui l'a emporté en 24 heures. » Ou encore : « M. le duc de la Vauguyon ayant écrit une lettre à l'archevêque de Paris, dans laquelle il lui annonçait qu'il allait communier et lui demandait sa bénédiction, M»'" de T... qui s'annonce dans le monde par ses bons mots, dit que, si Dieu pouvait se dispenser d'entrer dans le corps de ce saint homme, il se ferait bien de l'honneur. » On se prendrait à croire que Theveneau de Morande s'est inspiré du Barbier de Séville ou du Mariage de Figaro, si la première de
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ces pièces n'était postérieure de quatre ans et la seconde de treize aux Mélanges confus sur des matières fort claires, libelle qui fait suite au Cafetier cuirassé. C'est là que Morande attaque de Iront l'un des abus les plus criants de l'ancien régime^ l'attribution presque exclusive aux nobles des grades militaires : « On compte en France que, sur environ 200 colonels, tant d'infanterie, cavalerie que dragons, il y en a 180 qui savent danser et chanter des petits airs, à peu près le même nombre qui portent de la dentelle et des talons rouges, et la moitié au moins qui savent lire et signer leurs noms. On ajoute à ce calcul qu'il n'y en a pas quatre qui sachent les éléments de leur métier. » Et ailleurs : « Il est défendu aujourd'hui parles ordonnances militaires de recevoir un colonel en France, s'il n'a des talons rouges, une maîtresse à l'Opéra , un attelage anglais et cent mille écus de dettes. S'il se trouve deux concurrents, et que l'un d'eux sache danser l'allemande, il sera préféré. » Morande partageait le mépris de Molière pour les petits marquis. Il en donne une jolie définition : « Le nom de marquis à Paris n'est pas toujours, comme partout ailleurs, la marque de propriété d'une terre titrée qui donne le droit d'en porter le nom; c'est le plus souvent la qualité ima-
MORANDE LIBELLISTE. 3i
ginaire d'un petit gentilhomme sans bien, qui ne possède qu'une paire de souliers à talons rouges, deux chemises et un plumet sur lequel est affecté son marquisat. » L'ignorance dont se targuaient souvent les nobles comme d'un titre d'honneur, inspire au gazetier des plaisanteries d'un goût un peu forcé, mais qui ne laissent pas d'emporter le morceau. « En ouvrant le tombeau de la maison de Matignon , on a trouvé une mâchoire qui embarrasse fort le prince de Monaco, et la Faculté est consultée à ce sujet; elle ressemble si parfaitement à une mâchoire d'âne que Ton croirait que c'en est une, si l'on n'était sûr qu'il n'v a jamais eu que des gens de la maison inhumés dans ce tombeau. » Personne, pas même l'Académie, ne trouve grâce devant le pamphlétaire. C'est un prétexte à facéties plus ou moins heureuses : K L'Académie française a proposé extraordinairement un prix d'éloquence qui sera une médaille d'or de 1200 livres pour celui qui prouvera le plus clairement que M. le Chancelier est un honnête homme. M"'' Du Barri une femme de bien ; que le duc d'Aiguillon est innocent et que M. le duc de la Vrillière a de l'esprit '. » Nous passons un trait grossier sur