‹ Theveneau de Morande; étude sur le 18e siècleChapitre 21 sur 55 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

MORANDE ET LES THEATRES DU BOULEVARD. — Rci^imC

géncraldes petits théâtres sous l'ancienne monarchie.

— Privilège des comédiens du roi. — En i7(J4,Nicolet et Audinot entrent en scène. Théâtre de Nicolet.

— Parades et pantomimes. — Les grands danseurs •■ du roi. — Nicolet joue de véritables comédies. —

Protestations furieuses de la Comédie-Française, qui saisit le Parlement. — Composition de la troupe de Nicolet. — Jugements et médisances de Morande.

— MmeKicolet. — La belle la Forest. — M"'' la France.

— L'acteur Nouvel. — Mayeur. — Théâtre de TAm- BiGU COMIQUE. — Audinot. — Les bamboches ou comédiens de bois. — Ballets d'action. — La troupe d'enfants. — Les pantomimes. — Le théâtre des Variétés amusantes. — L'Opéra, la Comédie-Française et les Italiens persécutent Audinot. — Gaillard et Dorr'euille obtiennent l'entreprise de l'Ambigu et des Variétés. — Audinot rachète le bail de ses concurrents. — Violentes critiques de Morande contre Audinot. — Le faux d'Audinot. — Les acteurs de l'Ambigu. — Les acteurs des Variétés amusantes

— Les Variétés au Palais-Royal. — La lutte des petits théâtres contre les théâtres privilégiés. — Le

i62 THEVENEAU DE MORANDE.

THÉÂTRE DES ASSOCIÉS : Visagc et Salé. — La boutique de Curtius. — Lettre inédite de Curtius aux administrateurs de Paris. — Le cabinet de physique de Cornus. — Les cafés du boulevard. — Les vielleuses. — Les tripots et leurs directrices.

IL s'en fallait de beaucoup que l'industrie des entrepreneurs de spectacles tut libre et sans entraves, sous l'ancienne monarchie. N'avait pas qui voulait le droit d'amuser ses semblables. L'ordonnance du 22 octobre 1680, signée de Louis XIV et de Colbert, avait accordé à la troupe de Molière, fondue avec celle de l'hôtel de Bourgogne^ le privilège de jouer la comédie à Paris, à l'exclusion de tous les autres comédiens français. Ce privilège exorbitant fut maintenu, tant bien que mal, jusqu'en 1764. Mais alors surgit une concurrence formidable. Nicolet et Audinot entrent en scène avec leurs marionnettes et leurs bamboches ou comédiens de bois. Il faut étudier successivement ces deux personnages^ que Morande a couverts de boue dans la Ga:{ette noire et le Chroniqueur désœuvré, miùs qui ont largement contribué, — il est juste de le reconnaître, — à l'émancipation du théâtre dans notre pays.

Le théâtre de Nicolet était le plus ancien des théâtres du Boulevard. Nicolet père dirigeait depuis trente ans un théâtre de marionnettes

aux diverses foires de Paris, lorsque Nicolet filsj — celui qui devait illustrer la dynastie des Nicolet, — loua, en 1760, une salle construite par Fourré, élève de Servandoni, sur le terrain qu'occupe actuellement l'Ambigu-Comique.

Un peu plus tard, en 1764, il fit construire une nouvelle salle sur des terrains loués à M. de Chavannes. Dans cette salle, la troupe de Nicolet s'était bornée, au commencement^ à ne jouer que des parades et des pantomimes. Les ordres de la police enjoignaient aux acteurs forains de s'abstenir déparier et de chanter. Mais peu à peu ils s'enhardirent : le souverain lui-même les encourageait et leur avait permis de prendre le titre de grands danseurs du roi. Ils en vinrent à jouer de véritables comédies. Nicolet eut bientôt trente acteurs appointés, vingt instrumentistes dans son orchestre, soixante danseurs et deux cent cinquante pièces à son répertoire. Le public prenait goût au nouveau genre de spectacle, un peu grossier, mais parlant aux sens. Alors la Comédie-Française s'émeut et saisit le Parlement '. Elle

I. Les petits théâtres donnaient, en général, deux représentations, l'une l'aprcs-diner, l'autre la nuit : on y construisait de petites loges qu'on louait d'avance à des personnages souvent haut placés. Entin Jcsthéàlrcs des boulevards ne fermaient que le dimanche des Ra-

i64 THEVENEAU DE MORANDE.

invoque ses vieux privilèges et signifie aux directeurs des tliéàtres du Boulevard des conclusions tendant « à ce que les arrêts de la Cour du 2 2 février 1707, 21 mars 1708 et 27 janvier 1709 soient exécutés selon leur forme et teneur; en conséquence, que défenses leur soient faites et à tous autres de plus, à l'avenir^ employer leurs théâtres à d'autres usages que ceux pour lesquels ils sont établis, ni d'y jouer autre chose que des jeux et danses de corde, de simples parades et pantomimes... que défenses leur soient pareillement faites de prendre à l'avenir plus de i 2 sols pour les premières places et d'avoir plus de six violons et de dix danseurs : le tout à peine de 3,ooo livres d'amende et de démolition de leur théâtre «. Ce qui portait la Comédie-Française à ces extrémités, c'était le succès de îsicolet et de ses confrères, tt Pendant un temps, on vit le théâtre de la Nation , quoique dans sa plus grande force, tenir à peine contre celui de Nicolet. Les auteurs et les acteurs furent en foule essayer sur les tréteaux de ces entrepreneurs des talents et des productions précoces. Le public se laissa

meaux, au lieu que les grands spectacles fermaient dès le dimanche de la Passion. Tous rouvraient le lendemain du tlimanche de Quasimodo.V. VEspion anglais t. X, p. 1 1.

LES THEATRES DU BOULEVARD. i65

entraîner à ces nouveautés, et la préférence qu'il donna aux obscénités et aux frivolités de ce spectacle fut telle que les trois grands spectacles de Paris devinrent, à cette époque, presque déserts. La Comédie-Française, en particulier, fut obligée de fermer plusieurs fois pendant la semaine, faute de spectateurs '.

Cette vogue du théâtre des grands danseurs du roi s'expliquerait difficilement si l'on adoptaitj sans y regarder à deux fois, les allégations de Morande qui, dans la Galette noire ^ traite Nicolet avec un parfait dédain. Ce n'était pas un homme de lettres, écrit le pamphlétaire, puisqu'il ne savait ni lire ni écrire; ce n'était pas non plus un musicien, puisqu'il ne savait pas distinguer la différence de la clef de sa chambre avec la clef de sol. Il faudrait lui appliquer ce mot fait sur un acteur de province : « Il jouait les financiers comme les arlequins, et les arlequins comme les financiers. » Quant à M""" Nicolet, le gazetier ne la ménage pas davantage. « Elle ne joue plus, dit-il; elle

I. Mémoire et consultation sur la cause pendante en la Grand' Chambre du Parlement entre les comédiens français, le sieur 'Nicolet et les autres entrepreneurs de spectacles forains, 28 mai 1785. Ce mémoire était suivi de l'approbation dcGerbier, Coqueley deChaussepierre, Japineau de la Voûte, Hardouin de la Reynerie.

i56 thi-:vi:neau de morande.

vient de se retirer depuis peu , quoique ses attraits le fussent déjà depuis longtemps... » Elle veut se consacrer tout entière à ses plaisirs, qui avaient une certaine analogie avec les passe-temps de M'"^ Raucourt'. Elle avait été remplacée par la belle la Forest qui^ de 1778 à 1780^ fit une longue éclipse, motivée par sa liaison intéressée avec Bertin, le ministre des parties casuelles, Bertin avait été précédé dans les bonnes grâces de l'actrice par le sieur La Rousse, ancien fruitier, qu'on avait surnommé le marquis des Poirées; le ministre resta maître de la place, moyennant un hôtel qu'il offrit à la Forest, rue Popincourt, avec 60,000 francs de meubles ; mais, au bout de deux ans de cette existence dorée, la belle actrice quitta Bertin, jura de nouveau fidélité à son pseudo-marquis, et tit sa rentrée au théâtre des grands danseurs dont elle faisait l'un des plus précieux ornements. A côté de la Forest, manœuvrait

I. Les PLinti)!s du Boulevard (petit libelle plus que Ici^cr qui porte la date de I7()i) t'ont allusion à la passion lémoif^néc par M"'<' Nicolet à l'abbé Robineau de Bcaunoir, sous-bibliothccaire de la Bibliothèque du Roi. On prétend dans le même ouvrage que M. de Sartine avait vivement intlucncé Nicolet pour l'amener à un mariage qui ne mit sur son front aucune auréole, mais qui était commode pour le lieutenant de police.

LES THEATRES DU l'-OU L F V A R D. 167

sur les planches de Nicolet un petit escadron d'actrices : M"<=>' Rosalie, soubrette, « petite bamboche de trois pieds et demi de haut «; Langlois, Fournier^ Bellingant, Alphonsine, et cette demoiselle la France qui jouait les rôles d'Arlequin. Morande n'en trace pas un portrait bien séduisant : « Grande, sèche, noire^ barbue, la denture puante, marchant comme une oie... voilà son physique. » Quant aux acteurs du Théâtre des grands danseurs, il faut citer les noms deTalon, de Nouvel, de Mayeur. Nouvel était cet étrange admirateur de M"° Raucourt qui, pour avoir confondu le jardin des Tuileries avec les bosquets de la Grèce antique, fut obligé de s'expatrier en Suède. Le chroniqueur désœuvré Clic une curieuse pièce de vers qu'il suppose adressée par Nouvel à M"^ Raucourt. La morale en est éditiante :

Le caprice est ce qui nous mcui; Le diable emporte les scrupules!

Tout le monde a ilcs ridicules.

Mais n'a pas des vices qui \cul.

\'a, dans ce siècle du bon ton, Les mœurs sont une singerie Et la sagesse une folie :

Nous sommes libertins à foml.

Enfin Mayeur est ce même personnage au-

I68 THEVENEAU DE MORANDE.

quel plusieurs éruditSj Barbier notamment 'j attribuent la paternité du Chroniqueur désœuvré et du Désœuvré mis en œuvre ^. Cette hypothèse nous semble bien dépourvue de vraisemblance, car l'auteur anonyme du Chroniqueur désœuvré traite Mayeur avec un mépris peu dissimulé : « Comment ne saurais-je pas, écrit-il dans sa préface, que Mayeur est une poupée pleine de ridicules ? Je lui ai vu mettre

Page 1