Dict. des ouvrages anonymes t. I, p
2. Qlkrard {France littéraire, v"' Dumontct Mayeur) désigne ce Dumont, d'après le dire de Mayeur, comme étant le véritable auteur du Vol plus liant, du Chroniqueur désœuvré et du Désœuvré mis en œuvre. En ce qui touche le ]'ol plus haut, nous rcnvoyonsà la note de la p. 125, et, quant au Cliro)iiqueur désœuvré, nous ne pouvons accepter rhypothèse de Quérard, par les raisons déduites à la note de la p. 108. Entin il suùit de parcourir \c Désœuvré mis en (vuvre pour reconnaître que ce livre est une réfutation et non une suite du Chroniqueur désœuvré. Le 2*^ tome du Chroniqueur réplique même à la réfutation du i^r tome. Si l'on admettait que Dumont fût le véritable auteur du Chroniqueur désœuvré, il faudrait avouer que Dumont n'a pas dû se réfuter lui-même eu écrivant le Désœuvré mis en œuvre. Ce dernier libelle est d'ailleurs d'une telle platitude qu'il ne peut émaner de la plume qui a écrit \c Chroniqueur désœuvré et le l'o/ plus haut. 11 nous paraît donc plus probable que Dumont ne doit endosser que la paternité du Désœuvré mis en œuvre, et que le Clironiqueur désœuvré revient à Morande, à l'exclusion de Mayeur et Dumont, comme nous l'avons soutenu dans la note de la p. 108.
du rouge pour aller faire une visite : je dinais ce jour-là chez lui. » Plus loin, en passant en revue les différents sujets de la troupe de Nicolet, l'anonyme trace de nouveau le portrait de Mayeur dans des termes aussi peu ilatteurs : « Peindrai-je sa suffisance ? Ce défaut qu'il possède au suprême degré est si généralement connu que ma peinture serait inutile et déplacée. Arrêtons-nous seulement sur les bonnes fortunes de ce morveux. Qui croirait, en effet, que nos élégantes françaises, si connaisseuses en vrai mérite, puissent s'arrêter un moment à la chétive apparence de Mayeur, et que cette Alphonsine, si connue, si renommée pour toujours viser à l'essentiel, ait pu Tadorer pendant quinze jours au moins ? » On comprendrait, à la rigueur, qu'un fat^ désireux de vanter ses bonnes fortunes, les mît en relief, sous couleur de s'en étonner; mais ce qu'on voit plus rarement, c'est un auteur dépi'éciant ses propres ouvrages. Or le chroniqueur anonyme reproche à Mayeur d'avoir maladroitement copié un roman de l'abbé Prévost. Il repousse d'ailleurs formellement l'accusation d'avoir écrit le Chroniqueur désd'uvré : « Quand mon premier volume fut jeté comme une bombe au milieu de tout ce peuple histrion, les différents éclats qui se dispersèrent donnèrent lieu à mille con-
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jectures différentes; Mayeur soupçonné pensa recevoir une remontrance manuelle; moimême, j'échauffais les esprits et n'aurais pas été fâché de voir passer à un autre le fruit mérité de mon travail. »
Nicolet avait un concurrent redoutable dans la personne d'Audinot, fondateur du théâtre de r Ambigu-Comique.
Audinot avait débuté fort jeune à l'Opéra- Comique et à la Comédie-Italienne. Un moment, en i7()7-(38, il exploite le théâtre de Versailles; puis, ambitieux j avide de succès, il revient à Paris et obtient de M. de Sartine l'autorisation de créer un nouveau genre de spectacle : les bamboches ou comédiens de boisK C'étaient des pantins, assez bien faits et représentant les acteurs de la Comédie-Italienne. Le succès fut immense. De la foire Saint-Germain, Audinot transporta ses exhibitions au boulevard du Temple, et inaugura sa nouvelle salle
i. Le ihcàtrc d'Audinot avait excite les plaintes dç rarchevêque Je Paris, qui était scandalisé de voir qu'on y employait des petits enfants et qu'on y parodiait quelquefois les cérémonies de l'I-'i^iisc (notamment dans Alccstc, ou la Force de l'amour et de l'amitié, paroles d'Arnauld, musique de Pupavoine). On calma l'archevêque en faisant payer le droit des pauvres aux théâtres forains, qui jusque-là en avaient été exempts. Elccmosynis rcdimc pcccata, conc\\.\X l'Espion aufçlais, t. X, p. 14.
LES thi;atri:s du boli-Evard. 171
en juillet 1769. L'année suivante, il donne ù son théâtre le nom à'' Ambigu- Comique^ mais le public continue à l'appeler le théâtre d'Audinot. Aux marionnettes s'ajoutent des ballets d'action, tels que Polyphème, Acis et Galatée. Bientôt, les acteurs de bois font place à une troupe d'enfants qui jouent des scènes épisodiques. Sicut infantes aiidi nos. disaient les prospectus. Enfin viennent des pantomimes : Alceste, le Pouvoir de ramour , la Belle au bois dormant, le Capitaine Cook, le Masque de fer^ etc. La vogue s'accentue, et l'ancien théâtre des bamboches fait des recettes miraculeuses : il faut agrandir la salle en 1773. Mais le succès d'Audinot ne pouvait manquer de lui attirer bien des jaloux, bien des concurrents. Lecluse, comme lui ancien acteur de l'Opéra- Comique, élève, à coté de l'Ambigu, le théâtre des Variétés amusantes. L'Opéra, s'appuyant sur l'arrêt du Conseil du 11 avril 1784 qui lui avait accordé une autorité discrétionnaire sur les spectacles forains, force Audinot à lui payer une redevance annuelle et à ne monter aucun des opéras joues depuis dix ans à l'Opéra ou à la Comédie-Italienne. La Comédie- Française et les Italiens réclament à leur tour et se font attribuer le droit exorbitant de modifier et de remanier les pièces de l'Ambigu. Audinot est
assujetti à verser le quart de ses recettes pour les pauvres. Enfin le lieutenant de police l'oblige à construire une salle à la foire Saint- Ovide, puis une autre à la foire Saint- Laurent. Celle de la foire Saint-Germain fut rebâtie à quatre reprises différentes. Audinot n était pas au bout de ses épreuves '. En janvier 1785, les sieurs Gaillard et Dorfeuille, anciens directeurs de théâtre à Lyon et à Bordeaux, amenèrent rOpéra^ moyennant promesse d'une prestation annuelle de 3o,ooo livres, à rompre le contrat passé avec Audinot-. Gaillard et Dorfeuille
1. Audinot a raconte lui-même l'histoire de ses succès et de ses luttes dans le mémoire intitulé : « Mémoire et consultation pour le sieur Nicolas-Médard Audinot, propriétaire et directeur du spectacle de rAmbigu-Comitiue, demandeur, contre les sieurs Gaillard et Dorfeuille, locataires du privilège des spectacles de l'Ambigu-Comique et des \'ariétés amusantes, défendeurs. A Paris, de l'imprimerie de la \eu\e Hérissart, rue Neuve-Notre-Dame, 1783. »
2. On lit dans les McDioircs secrets, sous la date du i^r Janvier 1785 : « C'est hier que le sieur Audinot, dont le spectacle, ainsi qu'on l'a dit, va être dirigé par les mêmes administrateurs des Vtiriétcs, n donne pour la dernière fois. On y jouoit « La Fin couronne l'œuvre ou les Adieux », proverbe épisodique, en un acte, relatif à la circonstance. 11 a eu le plus grand succès; tout le monde a été attendri jusques aux larmes. On a demandé le sieur Audinot, qui est venu, le mouchoir à la main, ainsi que ses acteurs, et n'a pu dire autre chose, sinon en montrant ses camarades et lui ;
obtinrent l'entreprise non seulement de l'Ambigu, mais des Variétés amusantes, pour la somme totale de 60,000 francs par an. Ils furent^ de plus, affranchis de l'obligation de suivre les foires, obligation qui avait pesé d'une
Messieurs, voilà notre compliment. C'est la première fois qu'un théâtre forain offre une pareille scène. Il est certain que le sieur Audinot est le père et le créateur de cette sorte de spectacles. Avant lui, les honnêtes gens n'osoient y aller; ils étoient réservés à la canaille, aux fîlles, aux libertùns; les turlupinades, l'indécence, la crapule y régnoient. Il a monté le sien peu à peu sur un ton plus honnête. Ses confrères se sont piqués d'émulation, et le Boulevard est presque devenu l'école des bonnes mœurs, tandis que les autres théâtres sedégradoient. Ce directeur devroit se retirer fort riche; mais son inconduitc l'a fait manger à mesure qu'il gagnoit, et il ne lui reste que de quoi vivre bourgeoisement, ce dont ne se contente pas aujourd'hui le plus mauvais farceur. »
Les Mémoires secrets ont d'ailleurs raconté toutes les phases de la lutte d'Audinot contre Gaillard, Dorfeuille, Parisau. Sous la date du 26 octobre 1785, les continuateurs de Bachaumont annoncent que, grâce à la protection du comte d'Artois et du nouveau lieutenant de police, Audinot va reprendre possession de sa salle de l'.Vmbigu sur les boulevards et y monter V Imprompt H du mntiioit, nouveauté, avec une reprise delà célèbre pantomime les Bons et les Méchants, pièce du répertoire de l'Ambigu qui avait eu tant de vogue que l'Opéra, jaloux de ce succès, avait dcinantié la suppression de l'ouvrage. .Vu mois de novembre de la même année, Audinot, associé au sieur Arnould, reprit en etlét la direction de son théâtre, à la grande satisfaction du public.
174 THEVENKAU DE MORANDE.
façon si dure sur le pauvre Audinot. Ce qui irrita le directeur dépouillé, plus encore que les manœuvres de ses concurrents ', ce fut l'attitude de Nicolet qu'il accuse « de lui avoir lâchement porté les derniers coups... J'ai souffert avec courage, écrit Audinot, les atteintes des sieur Gaillard et DorfeuillC;, même celle de Parisau. J'ai eu, à leur égard, la fermeté du lion mourant; mais, comme lui aussi, j'éprouve tout à coup le même découragement et j'avouerai, que je n'ai pas assez de force pour résister au coup de pied de Nicolet «. Ce beau désespoir ne dura pas, et Audinot, dès le mois d'octobre i/SSj racheta le bail des concurrents qui l'avaient supplanté.
Morande n'aimait pas Audinot. 11 affirme
I. On a conservé le ménioire en réponse des sieurs Gaillard et Dorfeuille. Ils établissent qu'Audinot ne tenait son spectacle que d'une permission annale du lieutenant-général de police, cl que l'Opéra avait le droit de mettre aux enchères l'entreprise des théâtres forains; que, du reste, Audinot aurait pu, s'il l'eût voulu, conserver son théâtre, à l'exemple de Nicolet qui avait fait une soumission de 24,000 livres afin de garder la direction de sa troupe. Mais Audinot s'était borné à offrira l'Opéra de lui verser chaque année le dixième de sa recette nette. Pierre-Germain Parisau, ancien associé d'Audinot, passé, il est vrai, dans le camp ennemi, confirme sur tous ces points les assertions de Gaillard et Dorfeuille (v. le Mémoire pour Parisau du 3o mars 1785).
LES THl£ATRi;S DU BOULEVARD. 175
dans la Galette noire ' qu'il est^ lui Morande, le véritable auteur d'une brochure diffamatoire spécialement dirigée contre le directeur de l'Ambigu-. « Disons d'abord un mot du directeur du théâtre de l'Ambigu-Comique. J'avais donné, il y a quelques années, sa confession; mais la police m'en ayant réprimandé, je trouve ici lejnoyen de me venger. » Et le bienveillant pamphlétaire se venge jusqu'à satiété de ne pas avoir dit assez de mal de sa victime ! On peut compléter l'exécution d'Audinot par un passage de la Chronique scandaleuse ^ qui raconte les mésaventures conjugales du directeur de l'Ambigu : « Le directeur d'un tripot de saltimbanques qu'on nomme la troupe d'Audinot (c'est Audinot lui-même) a essuyé un petit désagrément. 11 vivoit depuis longtemps en concubinage avec une femme dont il avoit plusieurs en fans. Ce galant homme, imbu de l'esprit comique, avoit fabriqué à sa guise les extraits baptistaires de ces enfans, en s'y reconnoissant le mari de sa maîtresse , qui en avoit cependant un autre nommé la Prairie. Une tille, assez célèbre à Paris par les
■1. Confession gcncrale d'Audinot ; à Genève, dic^ les frères Crammer et ici sous le manteau, iyj4. 3. Edit. de 17(11, t. I, p. iG5.
lyô THEVENEAU DE MORANDE.
agrémens de sa figure et par ses liaisons avec le prince de Conti^ est le fruit de ces belles amours. Elle s'est avisée de consulter un jour son extrait baptistaire^ et y voyant un nom étranger qu'avoit imaginé Audinot pour remplacer celui de M""' la Prairie ;, qui étoit la véritable mère, a attaqué le directeur de troupe en justice. Elle Ta voit fait sommer de lui déclarer où étoit sa mère ct^ si elle étoit morte, de lui rendre compte de ses biens. Audinot a rendu naïvement compte de sa conduite et du faux qu'il avoit commis. Cette plaisanterie lui a valu quelques jours de prison et le blâme dont il se moque^ aussi bien que l'a fait B*** '. Ces deux personnages sont assez de l'avis du cocher de fiacre auquel un premier président faisoit cette petite cérémonie : elle consiste en ces mots, qui se disent à l'audience au coupable humblement prosterné, tête nue : « La Cour te blâme et te déclare infâme! » A ces mots, le cocher tout ému s'écria : Monseigneur, cela va donc m'cmpcchcr de conduire mon carrosse? — Non, lui répondit-on. — Sur ce pied-là, je m'en... moque, reprit le fiacre. On ajoute que le président s'en alla, en disant : Et moi aussi. «
I. Il s'a.^it cvidcmmcnt lie Beaumarchais, qui, nous l'avons déjà dit (p. 42), avait été condamné au blâme par arrêt du Parlement, en date du 2(3 février 1774.
Parlerons - nous des acteurs de l'Ambigu qui entouraient Audinot ? L'Eniery, Saint- Aubin, Bithemer^ Moreau^ Micheau , Picardeau ', ont laissé peu de traces dans l'histoire du théâtre. La personnalité bruyante du directeur éclipsait et résumait toute la troupe.
Le succès de Nicolet et d'Audinot avait suscité des entreprises rivales. Ainsi le théâtre des Variétés amusantes, dirigé par les trois frères Malter. A en croire le Chroniqueur désœuvré, on ne jouait aux Variétés amusantes que des pièces ridicules. « Choix des sujets, choix des pièces, tout est affreux. » Quant aux acteurs^ il les accable d'épithètes injurieuses. Beaulieu aurait été chassé du salon de l'ambassadeur de VenisCj pour avoir été surpris trichant au jeu ; il aurait de plus recueilli « l'héritage de Christophe Colomb «; Bordicr et Volanges, le désespoir des huissiers; et de francs polissons : Dodinet, « un détestable sujet tant au théâtre que dans la société civile »; Daubigny, un ancien garçon perruquier; Dorvigny^ un fat qui se faisait passer pour bâtard de Louis XV ; Barotteau, un franc-maçon débauché. Enfinj d'après le chroniqueur implacable, les actrices
I. Picardcau est le seul artiste de l'Ambigu qui figure encore dans la troupe en 1791, lorsque parurent les Pantins du Boulevard.
ijS thevf:neal; dk moraxde.
Vermeille et Prieur auraient été de dignes élèves de SapphOj et il cite des fragments de la correspondance de ces deux femmes.
Que les mœurs de la troupe des Variétés laissassent à désirer^ cela est fort vraisemblable; mais il est permis de penser que le répertoire de ce théâtre ne se composait pas exclusivement de pièces ridicules : car elles eurent l'honneur d'exciter la colère de la Comédie- Française, et ce fut même Tinstallation des Variétés au Palais-Royal qui provoqua la déclaration de guerre des artistes privilégiés à ceux des petits théâtres. Les acteurs des Variétés firent tête résolument aux attaques de la Comédie-Française. Dans leur mémoire en défense ', ils discutent avec finesse l'ordonnance de 1680, non enregistrée du reste^ et font remarquer qu'en défendant alors à d'autres comédiens qu'aux comédiens du roi de s'établir dans la ville et faubourgs de Paris, le souverain n'avait pas dû se lier les mains pour l'avenir et s'était réservé pour lui-même ou ses successeurs le droit d'autoriser de nouvelles troupes à ouvrir d'autres théâtres. « Comment, au surplus, seroit-il possible^ écrivent les entre-
I. \'. Motwirc cil yi'pnnsc et consultation pour les entrepreneurs du spectacle des Variétés contre les Comédiens français. 14 juillet 1783.
LES THl-ATRHS Dl' BOULEVARD. 179
preneurs des Variétés, de n'admettre à toujours qu'un seul théâtre français dans Paris? Il faut^ a dit l'un des écrivains les plus éloquents du siècle, des spectacles aux hommes corrompus; nous nous contenterons de dire qu'il faut des spectacles au peuple nombreux d'une capitale telle que la nôtre. » Un autre mémoire '^ écrit dans une forme assez vive^ insiste sur la même nécessité et plaide avec chaleur la cause des petits théâtres : « Si vous brisez les petits théâtres où la moitié de ce million d'habitants vient prendre les distractions nécessaires à son existence, comme un délassement de ses travaux, où fuira-t-elle ': 11 faudra donc qu'elle s'entasse dans les tavernes, qu'elle s'abrutisse et se ronge dans ces lieux publics où la débauche prodigue ses poisons; et n'aurez-vous point à craindre ces émotions populaires dont l'oisiveté et le choc de tant d'autres passions deviennent quelquefois le germe? « Entin, pour réfuter les déclamations des comédiens privilégiés, qui signalaient avec indignation la prétendue immoralité des pièces Jouées sur les petits théâtres, l'avocat des scènes de second ordre répond : Mais vous jouez bien Georges Dandin, œuvre
I . Observations pour les entrepreneurs de speetaeles forains sur l'imprimé intitulé : Mémoire et consulta-' t ion pour les Co)nédiens français.
i8o THEVENEAU DE MORANDE.
bien autrement immorale que nos farces, puisqu'elle tend à faire considérer l'adultère comme une gentillesse.
Lorsque Offenbach mit à la mode, grâce à sa musique endiablée , la parodie des héros et celle des dieux de l'Olympe, peut-être ne se doutait-il pas qu'il avait eu des précurseurs au xvni° siècle. Deux anciens employés de Nicolet, "Visage et Salé, avaient fondé ce qu'on appela le Théâtre des Associés. Ils firent fureur, en jouant en charge Attire, le Cid, Mahomet. Le Chroniqueur désœuvré les avait traités à'aboyeurs. « Avec sa voix de taureau (disaitil, en parlant de Visage, surnommé Beau-Visage à cause de sa laideur), ce gredin-là braille, à se faire entendre du boulevard du Temple à Ménilmontant. » Visage trouva moyen de se faire une réclame, en relevant, sur son théâtre, la critique dirigée contre la puissance de sa voix. Il arrivait en scène, tenant à la main la brochure du Chroniqueur désœuvré et s'adressait à l'acteur son compère : « Monsieur, connaissez-vous ce livre-ci? — L'acolyte, après ravoir parcouru, répondait : Non, Monsieur, mais j'en ai entendu parler comme d'une brochure diffamatoire, indigne d'occuper les honnêtes gens.
Visage. Vous dites vrai : eh bien! dans ce
LES THEATRES DU BOULEVARD. i8i
libelle on ose me taxer d'être un braillard qu'on entend d'une lieue à la ronde.
L'acolyte. Vous^ Monsieur, un braillard!... quelle calomnie!... Il est vrai que vous avez l'organe mâle, mais il est plein et sonore... «
Et l'auditoire d'applaudir. C'est ainsi que Beau-Visage mettait les rieurs de son côté. Il avait d'ailleurs des moyens infaillibles pour attirer le public dans son théâtre. Les filles et les libertins se portaient en foule aux représentations de nuit : les petites loges étaient disposées tout exprès pour favoriser la conversation '. La police finit par interdire ces représentations de nuitj qui scandalisaient les gens vertueux.
Le Paris du xvni'' siècle avait des plaisirs pour toutes les classes et pour toutes les bourses. Ceux qui restaient à la porte des théâtres pouvaient entrer dans la boutique de Curtius. « Curtius, dit Morande dans la Ga:{ette noire, a modelé les rois, les grands écrivains j les jolies femmes et les fameux voleurs. On y voit
I. En 1791, les Pantins du Boulevard donnenl la composition de la troupe du théâtre des Associés dont Salle était resté l'unique directeur. Actrices : Mesdames Salle, Babct, Allier, Maisonneuve, Chassinct, Léger, Pompée, Flcury aînée et P'ieury cadette. Acteurs : Messieurs Julien, ancien jockey du marquis de Villette, Alexandre, \'crneuil et Dorfeuii.
i82 THEVENEAU DE MORANDE.
Jeannot, Desrues^ le comte d'Estaing et Linguet; on y voit la famille royale assise à un banquet artificiel ; l'empereur est à côté du roi. Le crieur s'égosille à la porte : Entrez, entrez, Messieurs; venez voirie grand couvert; entrez, c'est tout comme à Versailles. On donne deux sols par personne... et le sieur Curtius fait quelquefois jusqu'à cent écus par jour avec la montre de ces mannequins enluminés '. »
I. Voici une lettre assez curieuse et que nous croyons inédite, qui montre Curtius, au lendemain de la Révolution, sous sa nouvelle incarnation de a volontaire de la Bastille». On sait que, dans la journée du 12 juillet 178g, la foule, surexcitée par la nouvelle du renvoi de Necker, se précipita dans l'établissement de Curtius et y enleva les bustes de Necker et du duc d'Orléans pour les promener en triomphe. Celui du duc fut remis à un colporteur nommé Pépin.
La lettre ci-dessous, dont nous respectons l'orthographe, est adressée par Curtius, le 1 1 novembre 1789, aux nouveaux administrateurs de Paris :
Messieurs,
En rendant justice à vos lumières et faisant l'éloge de votre dernier arrêté pour la policedu boulevard du Temple, j'ai conçu un projet que j'ai l'honneur de vous adresser.
Le boulevard du Temple est, dans l'été, la plus belle des promenades et, dans l'hiver, la plus dangereuse. Cette vérité vous est sans doute connue. Pour obvier promptement à l'indécence des filles publiques et aux tapages qui se font dans deux cafés en mauvais renom, je pense qu'il serait de votre sagesse d'établir un corps de garde qui serait placé au milieu de ce bou-
LES THEATRES DU BOULEVARD. i83
Le boulevard offrait encore aux badauds plusieurs autres curiosités : le cabinet de physique
levard, en face de la ligne habitée. Ce corps de garde serait bâti à l'instar de ceux qu'on voit à l'Hôtel de Ville. La ville même ne se refuserait pas à désigner le lieu de son emplacement parce que la ville, qui sans doute ne désire que l'utilité et la tranquilité du citoyen, ne peut que protéger les bonnes vues d'un zélé patriote. La crainte des malfaiteurs et des incendiaires, qui a causé tant d'allarmes aux habitans du boulevard, serait un assés puissant motif pour faire adopter ce projet. En conséquence, Messieurs, je propose une contribution volontaire pourconstruire ce corps degarde. Je serai le premier à payer ma taxe et je ne crois pas qu'aucun habitant du boulevard se refuse à un établissement aussi pressant que nécessaire. Je laisse à vos réflexions judicieuses, messieurs, à décider de l'importance de mon projet et à presser son exécution. Malgré que je n'aye plus l'honneur d'être membre du district, je vous prie de ne pas m'épargner en ce que je pourrai pour vous plaire, et vous témoigner l'attachement respectueux avec lequel je suis, en attendant l'honneur de votre réponse,
Votre très humble et très obéissant serviteur
CURTILS,
Volontaire de la Bastille.
Malgré vos defFenses, Messieurs, la grosse caisse continue au café Yon. Je pense qu'il est très nécessaire de vous élever contre cette désobéissance, et de deffendre absolument la danse dans les cafés du boulevard; cette permission, accordée, je ne sais pourquoi, par l'ancienne police, a fait de ces endroits, autrefois charmants, le rendez-vous de la plus mauvaise société.
i84 IHEVEXEAU DE MORAXDH.
de Cornus, « insigne escamoteur^ dit la Galette îioire, qui a donné des leçons au duc de Chartres... »; la naine, la géante et Noël, chez qui l'on pouvait admirer « le siège et l'attaque de Gibraltar, exécutés par un mécanicien qui n'a jamais fait dans sa vie que des moulins de carton ».
Plusieurs cafés s'étaient installés sur le boulevard sans préjudice des cafés de théâtres '. Les plus fréquentés étaient, vers 1782-84, le café TurCj le café des Babillards, le café Sergent, le café Yong, dont parle Curtius dans la lettre que nous avons citée, le café Tassin, le café Armand et le café Alexandre. Ce dernier était particulièrement fréquenté par les disciples d'Alcibiade. D'ailleurs, presque tous les cafés et les maisons des traiteurs ne différaient que par une nuance des maisons de débauche. « On avait jadis contraint les traiteurs , écrit Morande, à mettre des rideaux aux fenêtres; mais, voyant que leurs pratiques à parties fines se trouvaient ainsi obligées d'aller plus loin, ils ont oublié l'ordre de la police et ont mis des
I. La Galette noire a copié tout le chapitre \\ du Clironiqueiir désœuvré sur les traiteurs et -les cafés. C'est un argument de plus à l'appui de l'hypothcse que nous avons développée plus haut. \". la note de la p. 108 et celle de la page 168.
LES THEATRES DU BOULEVARD. iS5
Jalousies qu'on peut fermer à volonté et qui vous mettent dans le cas de faire tout ce que vous jugerez à propos. » C'était une mode assez répandue d'installer dans ces établissements équivoques des vielleuses, pleines de bonne volonté , qui par leurs chansons plus que légères remettaient en belle humeur les clients engourdis. La Galène noire et le Chroniqueur fournissent des échantillons du genre de poésies que cultivaient les vielleuses : nous nous faisons un devoir de les laisser dans une ombre discrète. Au café de la rue de Saintonge, les charmes du personnel féminin étaient honnêtement tarifés et une salle basse offrait aux clients du lieu toutes les facilités désirables.
A côté des libertins, les joueurs. Nous avons indiqué plus haut ' à quels scandales la passion du jeu avait donné lieu et quels ravages elle produisait dans la plus brillante aristocratie. On a vu que les tripots étaient placés sous la surveillance directe de la police qui , par l'intermédiaire du caissier des jeux, centralisait les opérations quotidiennes des différents établissements et prélevait une prime sur les gains des banquiers. Morande,dans la Galette noire, et Manuel, dans la Police dévoilée, ont recons-