‹ Theveneau de Morande; étude sur le 18e siècleChapitre 29 sur 55 · Dans une requête à ses juges, Cagliostro avait pré · texte numérisé non relu

Dans une requête à ses juges, Cagliostro avait pré

ter Paris et le royaume à bref délai. Il se rendit à Londres avec sa femme. Seraphina Feliciani sortait elle-même de prison. Détenue et mise au secret depuis le 22 août 1785, la compagne de Cagliostro avait trouvé de puissants protecteurs, notamment M. d'Éprémesnil, qui appuya avec la plus vive sollicitude la requête adressée au Parlement par le charlatan pour obtenir la liberté de la prisonnière. Après un vif débat, le Parlement avait délégué M, d'Ormesson auprès du roi pour obtenir la levée de la lettre de cachet qui concernait Seraphina; mais Louis XVI répondit que le meilleur moyen d'arriver au résultat désiré était que le Parlement ne s'occupât pas de l'affaire. Cependant M""" de Cagliostro fut élargie en avril 1786^ et

tendu que le commissaire Chenon, chargé de l'arrêter, n'avait pas mis les scellés sur ses meubles, dételle sorte qu'on y avait soustrait des sommes et des valeurs très importantes. Il accusait, en outre, M. de Launa\', ç;ouverneur de la Bastille, d'avoir forcé M™" de Cagliostro à signer un acte par lequel elle reconnaissait avoir reçu l'argent et les diamants qu'on lui avait enlevés, alors qu'elle les avait réclamés inutilement depuis le iG mars, jour de sa sortie. La cause fut évoquée au Conseil en juillet i-jHh. Il va sans dire que le (v)nseil des ilépéches déclara Cagliostro non recevabic et non londé lians toutes ses demandes, tant contre de Launay que contre le commissaire Chenon (arrêt du 14 juillet 17.SÔ).

MORAXDE ET CAGLIOSTRO. 197

M. de Launay lui rendit une partie de ses bijoux. Elle put donc accompagner à Londres son mari, qui conservait dans son exil tout le prestige qui s'attache aux victimes de la raison d'Etat. Mais Cagliostro, en sûreté sur la terre britannique, semblait plus redoutable que jamais. M*^ Thiloricrj son avocat, qui l'avait rejoint à Londres, lui continuait la précieuse assistance de sa plume et de ses conseils. Le banni lançait contre M. de Launay et le commissaire Chenon ' une assignation au Châtelet, réclamait au premier 100,000 livres, comme équivalent des valeurs et objets que la police lui avait volés, et au second So^ooo livres de dommages-intérêts. Il publiait^ en outre, une lettre des plus virulentes contre le baron de Breteuil, l'instigateur principal des persécutions qu'il avait subies et le confident de la reine. Enfin il réclamait, par l'intermédiaire de M. d'Éprémesnil, une expédition de l'arrêt qui l'avait acquitté. C'est dans ces circonstances que la cour lança contre la personnalité bruyante et habile de Cagliostro l'homme au-

I. Le commissaire Chenon apportait une certaine violence dans l'accomplissement de ses missions policières. En mars 17.86 il mit au pillage la maison du libraire Goujon à Saint-Germain en Lave, le tout pour enlever quelques livres prohibes. V . Mémoires secrets, 18 mars 1786.

quel on avait recours dans les cas embarrassants, le bravo littéraire qui se prêtait à toutes les besognes, pourvu qu'on ne lésinât pas sur le prix.

Morande ouvre le feu dans le numérodu Courrier de l'Europe, qui porte la date du i" septembre 1786, très peu de jours après la publication de la lettre de Cagliostro contre le baron de Breteuil '. Sous la rubrique de Mélanges de littérature, politique, etc., il développe ce qu'il appelle un aperçu sur les voyages du

I. Les Mémoires secrets en donnent les paragraphes principaux, sous la date du 10 août 1786. L'auteur de cette lettre s'élève en termes indignés contre l'abus des lettres de cachet et contre les horreurs de la Bastille : « Toutes les prisons d'Etat ressemblent-elles à la Bastille? Vous n'avez pas d'idée des horreurs de celle-ci... J'étois depuis six mois à quinze pieds de ma femme, et je l'ignorois. D'autres y sont ensevelis depuis trente ans, réputés morts, malheureux de ne pas l'être! n'ayant, comme les damnés de Milton, de jour dans leur abîme que ce qu'il en faut pour apercevoir l'impénétrable épaisseur des ténèbres qui les enveloppent : ils seroicnt seuls dans l'univers, si l'Eternel n'existoit pas. Oui, mon ami, je l'ai dit captif, et, libre, je le répète : il n'est pas de crime qui ne soit expié par un mois de Bastille. » On avait d'abord pensé que Cagliostro n'était pas le véritable auteur de ces imprécations, mais le rédacteur des Mémoires secrets revient, à la date indiquée, sur sa première opinion et écrit : (; On assure aujourd'hui que le comte de Cagliostro avoue la lettre. »

MORAXDE ET GAGLIOSTRO. 199

sieur CagUostro avant son arrivée en France. Et de suite, sansdésemparerj le libelliste vénal, aux gages de la cour de France, consacre, dans presque tous les numéros de son journal, depuis le 1" septembre Jusqu'au i" décembre 1786, une longue série d'articles à salir, à calomnier et à ridiculiser l'ami du cardinal de Rohan et le protégé du Parlement.

Après avoir traité de fables ridicules les récits, d'ailleurs suspects^ du charlatan sur sa mystérieuse naissance, Morande affirme que Cagliostro était tout simplement Napolitain et lils d'un cocher du duc de Castropignani ', nommé Cicho. Devenu ensuite valet de chambre du fameux Graccy, plus connu en Italie sous le nom de Cosmopolito, il aurait appris de son maître plusieurs de ses remèdes; puis, s'étant séparé de lui, il aurait visité l'EspagnCj l'Italie, la Russie, sous diverses incarnations, tantôt colonel espagnol, tantôt colonel prussien, ici comte, là marquis, et toujours charlatan. En 1771, on signale sa présence à Londres, où il

I. Il est bon de remarquer que les prétendues révélations de Morande sur la naissance et les aventures de Cagliostro semblent en partie copiées sur le mémoire produit en avril 1786 au nom de la comtesse de la Motte. Ce mémoire a pour objet de rejeter sur Cagliostro toute la responsabilité des manœuvres imputées à la comtesse et au cardinal de Pvohan.

vit avec peine du produit de son crayon. Après d'autres pérégrinations, il reparaît en Angleterre, sous le nom de Balsamo, en 1776. Il est convaincu d'escroquerie, incarcéré à la prison de King's Bench et condamné à restituer à la dame Fry un collier de brillants et une tabatière d'or qu'il s'était fait remettre par cette femme crédule. Morande retrace ensuite l'arrivée de Cagliostro à Strasbourg, en septembre 1780; là il gagne la confiance du banquier Sarrazin en lui donnant une recette pour devenir père, et fait d'innombrables dupes qu'éblouissent l'étalage pompeux de ses largesses envers les pauvres et la singularité de ses manières; enfin, le journaliste prétend que Cagliostro n'était nullement l'initié de la franc-maconnerie égyptienne, mais qu'il avait été reçu maçon à Londres, en 1777, dans la loge de l'Espérance, où ne se réunissaient guère que des gens de petit étatj cordonniers^ perruquiers^ tailleurs. A l'appui de son dire, Morande reproduit une petite pièce de vers assez curieuse, gravée en tête d'une estampe qui représentait Balsamo et émanait d'un frère maçon. La voici :

Né Dieu sait où, maintenu Dieu sait comme, Maître ou valet, manant ou gentilhomme, Voilà l'ami du lord G***e G***n.

Voilà celui qui fut reçu maçon

MORAXDE ET CAGI.IOSTRO. 201

Sous un faux nom. Enfant de l'imposture, ■ Il dit : « Je souis le tils de la nature; Voyez en moi l'innocent Acharat, Fénix, Anna, le marquis de Harat; Je fas dou bien, j'ai l'âme caritable; J'ai le secret de rendre l'or potable.

Je guarris tout avec mon Balsamo; Ce n'est pas tout, je suis pourissimo. »

Cagliostro n'était pas homme à perdre contenance et à baisser pavillon devant le libelliste qui, avec son impudence ordinaire, et après en avoir donné au ministère français pour son argent, n'avait pas craint de proposer à Cagliostro de lui vendre le silence du Courrier '. Aidé de M" Thilorier, le thaumaturge adressa une « lettre au peuple anglais », qui jetait à la face du Cafetier cuirassé tous les scandales et toutes les hontes de sa vie passée. Morande, éludant à cet égard un débat qui n'aurait pas tourné à son avantage, se contenta de dire, en substance, à son adversaire : « Au lieu de montrer qu'on vous a compté de vilaines histoires sur mon compte, prouvez que vous n'avez pas volé un collier de diamants et une boîte d'or à la dame Fry; prouvez qu'on ne vous a pas convaincu en Russie de port illégal du titre et

I. \'. la lettre de Cagliostro à Morande, dans le numéro du Courrier de l'Europe, qui porte la date du 3 septembre 17S6.

de l'uniforme de colonel espagnol^ etc. ». De son côté, Cagliostro, pour réfuter l'accusation de charlatanisme que son adversaire lançait contre lui, adressa à Morande la lettre ci-dessous^ qui n'est pas dépourvue d'agrément :

« De toutes les bonnes histoires que vous faites sur mon compte, la meilleure sans contredit est celle du cochon engraissé d'arsenic, qui empoisonna les lions, les tigres et les léopards des forêts de Médine. Je vais, monsieur le railleur, vous mettre à portée de plaisanter en connaissance de cause. En fait de physique et de chimie, les raisonnements prouvent peu de chose, le persiflage ne prouve rien; l'expérience est tout. Permettez-moi donc de vous proposer une petite expérience dont l'événement divertira le public, soit à vos dépens, soit aux miens. Je vous invite à déjeuner pour le 9 novembre prochain (1786), à neuf heures du matin; vous fournirez le vin et tous les accessoires; moi, je fournirai seulement un plat de ma façon : ce sera un petit cochon de lait, engraissé selon ma méthode. Deux heures avant le déjeuner, je vous le présenterai en vie^ bien gras et bien portant. Vous vous chargerez de le faire tuer et de le faire apprêter et je n'en approcherai plus jusqu'au moment où on le servira sur table. Vous le couperez vous-même

MORANDE ET CAdLIOSTRO. 2o3

en quatre parties égales; vous choisirez celle qui flattera le plus votre appétit et vous me servirez celle que vous jugerez à propos. Le lendemain de ce déjeuner, il sera arrivé de quatre choses l'une : ou nous serons morts tous les deux, ou nous ne serons morts ni l'un ni l'autre, ou je serai mort et vous ne le serez pas, ou vous serez mort et je ne le serai pas. Sur ces quatre chances, je vous en donne trois, et je parie 5,ooo guinées que le lendemain, au déjeuner, vous serez mort et que je me porterai bien. »

Morande se garda bien d'accepter le défi; il déclara qu'il ne refusait pas à Cagliostro la qualité d'empoisonneur, mais qu'il ne consentirait à tenir le pari que si l'épreuve avait lieu en pleine place publique, sur un tréteau, et si Cagliostro prenait pour commensal un Carnivore quelconque. Enfin Morande, toujours pratique, demandait qui se chargeait de fournir les 5,000 guinées formant l'enjeu de son adversaire. Celui-ci répliqua sur le même ton dans le Public advertiser du o septembre : « Vous refusez le déjeuner auquel je vous invite et vous me proposez de faire remplir votre place par un animal Carnivore. Ce n'est pas là mon compte. Un semblable convive ne vous représenterait que très imparfaitement. Où trouve-

riez-vous un animal Carnivore qui fût, parmi les animaux de son espèce, ce que vous êtes parmi les hommes? »

L'agent de la cour de France sentit que l'homme qu'on lui avait donné la mission de pourfendre de sa plume venimeuse mettait les rieurs de son côté. Le public ' trouvait la prose de Morande « imprégnée de maximes ministérielles, de principes despotiques qui annoncent et caractérisent un mercenaire, un esclave .dans l'écrivain ». On disait : « 11 est temps que la correspondance s'arrête, car le sieur Morande, après avoir d'abord excité la curiosité, à cause de la singularité du personnage et de ses aventures, finirait par ennuyer et ddgoûter ses lecteurs -. « Les enneriiis de la cour ajoutaient que Morande n'avait écrit ses articles contre Cagliostro que pour discréditer et faire avorter la demande en justice formée contre le gouverneur de la Bastille et le commissaire Ghenon; ils disaient bien haut qu'à leur avis Cagliostro avait démontréj dans la Lettre an peuple anglais « que le sieur Morande n'est qu'un vil calomniateur, soudoyé par ses ennemis, toujours pour le dilfamer et en le diflamant, en le

1. V. les McDioircs secrets, sous la date du 8 cl du 9 octobre ijSG.

Page 1