V. la lettre adressée au roi par le duc. Ibid., p
213 THEVEXEAU DE MORANDE.
« Ce 20 juillet. Le roi est informé et mécontent. Monsieur, de la disposition oii vous êtes de vous joindre à son armée. Le refus constant qu'il a cru devoir faire aux instances les plus vives de ce qui le touche de plus près, les suites qu'aura votre exemple ne me laissent que trop voir qu'il n'admettra ni excuse ni indulgence. La peine que j'en ai, m'a déterminée à accepter la commission de vous faire connaître ses intentions qui sont très positives. Il a pensé qu'en vous épargnant la forme sévère d'un ordre, il diminuerait le chagrin de la contradiction, sans retarder votre soumission. Le tems vous prouvera que je n'ai consulté que votre véritable intérêt, et qu'en cette occasion, comme en toute autre, je chercherai toujours, Monsieur, à vous prouver mon sincère attachement.
« Marie-Antoinette. »
C'était une déclaration de guerre. Le duc de Chartres l'accepta et fut dès lors l'implacable ennemi de Louis XVI et de la reine. Nous n'avons pas à écrire l'histoire de cette scission violente de la famille royale^ déjà en butte à tant de haines et de colères; mais nous trouvons une manifestation et comme un résumé des calomnies ou des médisances dont la cour se faisait volontiers une arme contre le duc, dans le pamphlet de Morandc auquel nous avons fait plus haut allusion. Il parut à Londres, vers le commencement de 1784, et l'on dit que le
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premier exemplaire fut envoyé à Monsieur, qui le plaça avec joie dans sa bibliothèque ^ « M. le duc de Chartres, dit le continuateur de Bachaumont, s'est fait tant d'ennemis par ses nouveaux bâtiments que le libelle nouveau contre lui est couru avec fureur et conséquemment se vend très cher. Il n'a que deux cents pages et coûte douze livres. On en parle assez hautement dans toutes les conversations : chacun en cite des traits, et comme l'ouvrage est traité ironiquement, c'est-à-dire en forme d'apologie, cette tournure prête à la gaieté. Au reste, il y a beaucoup de faits et d'anecdotes, et l'auteur paraît avoir fouillé assez avant dans la vie de son héros. »
On ne croit pas se tromper en disant que Jamais pamphlétaire n'a pris des formes plus perfides pour accomplir une basse mission de diffamation et d'injure. Le pseudo-apologiste du duc de Chartres commence par incriminer les mœurs du duc et de la duchesse d'Orléans. La duchesse surtout est fort maltraitée, bien qu'elle fût morte depuis vingt-cinq ans. Morande reproche à Louise-Henriette de Bourbon- Conti d'avoir vécu publiquement avec le comte
I. V. les Mémoires secrets, 27 décembre 1783 et q janvier 1784.
3t4 THEVENEAU DE MORAXDE.
de P***, « animal qui n'avait d'homme que la figure » , et, en l'absence du comte^ d'avoir eu pour amant le cocher Lefranc. Il a même l'audace d'insinuer que ce Lefranc pourrait bien être le vrai père du duc de Chartres ' ; et voyez avec quel raffinement de méchanceté perverse le gazetier cuirassé distille son poison : « Si l'on était assez faible pour se laisser séduire par l'éloquence séductrice de la calomnie, on soupçonneraitj si même on n'était pas persuadé que c'est aux doux ébats de ce Lefranc que le duc de Chartresdoit son existence. Mais plus d'une raison milite glorieusement contre cette supposition. » Et, il disserte, avec un redoublement d'ironiCj en invoquant la règle : Pater is est qiiem txiiptias demonsti'ant.
Le procédé est le même à toutes les pages de Y Apologie. Il déclare, par exemple, que^ s'il est vrai qu'on ait accusé le duc de Chartres d'avoir provoqué la mort du prince de Lam-
I. Montjoie, dans son Histoire de la conspiration de Louis-Philippc-Joscph d'Orléans, reproduit les mêmes imputations odieuses. Il traite Louise-Henriette de Mcssalinc et ajoute : * Le bruit public voulait que Louis-Philippe-Joseph fût le fruit des amours de cette princesse a\ec un valet d'écurie. » Louis d'Orléans, rhôte austère de l'abbaye de Sainte-Geneviève, avait toujours renié son petit-fils.
■2. Conf. Mémoires secrets du 26 sept. 1767. « M. le
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balle, fils du duc de Penthièvre, « pour s'approprier les biens et dignite's de la puissante maison de Penthièvre, « l'enfer seul a pu produire cette diffamation »; mais il ne néglige pas d'ajouter que le duc de Chartres a débauché son ami et l'a conduit dans les lieux impurs où le jeune prince contracta l'affreuse maladie dont il mourut. Un peu plus loin^ passant à la description des orgies du duc, Morande adopte un système commode : « Comme historiens, dit-il, nous rapportons fidèlement des faits, et, comme apologistes, nous les justifions, quand il nous est possible. « On devine bien que l'historien s'avoue « forcé d'avouer en cette circonstance, que les mœurs et la conduite du duc de Chartres, bien loin de mériter qu'on les admire et qu'on les imite, ne sauraient inspirer que du mépris et de l'horreur aux honnêtes gens ». Puis viennent des détails, d'une liberté inouïe, sur les prétendues scènes de libertinage grossier qui avaient lieu dans la propriété du duc appelée la Folie, '< le temple
prince de Lamballe, qui a épousé l'hiver dernier une princesse aimable et jolie, s'ctant laissé aller à la facilité de son caractère, un autre prince, M. le duc de Chartres, a abusé de son amour du plaisir pour lui donner des goûts fort contra ires à ceux qu'il devoit avoir; du moins on l'en accuse. »
de la Vénus impure « '. A en croire Morande, le duc ne se plaisait que dans la société des plus viles courtisanes de la rue Maubuée ou de la rue du Pélican. Quand les reines de la galanterie, la Michelot, la du Thé, venaient lui faire visite;, il bâillait... et allait retrouver sa femme, Louise de Bourbon, la vertueuse lille du duc de Penthièvre.
L'apologiste metensuite en relief la prétendue avariceet lecontinuel besoin d'argent du prince. Il le montre introduisant les joueurs et les histrions au Palais- Royalj ouvrant boutique dans les nouveaux bâtiments qu'il avait fait construire sur l'emplacement des anciens jardins du palais (ce qui lit dire que le Palais- Royal n'était plus ni palais ni roj^al, et inspira au comte d'Artois une saillie assez spirituelle) \ Morande peint la colère du publiCj chassé des
I. Conf. Mcmoires secrets tlu 3 octobre 17S3 et Police dcvoilcc, t. II, p. 1 18.
■1. La reine ayant témoigne sa surprise de ne point voir le duc à son bal des mercredis, le comte d'Artois répondit : « Madame, ne vous étonnez pas, vous ne l'aurez guère les jours ouvriers: notre cousin est aujourd'hui en boutique. » Un peu plus tard, en juin 1784, le duc de Chartres se remit à Hot, au moyen d'un prêt de 4 millions que lui ht M. de Galonné, à imputer sur ce qui serait dû à la maison d'Orléans, lorsque, à défaut d'hoirs màlcs, le Palais-Royal reviendrait à la couronne.
jardins par les maçons^ et la détresse des filles^ qui se trouvent privées du théâtre ordinaire de leurs conquêtes et adressent au duc une épitre suppliante :
Où pourrons-nous, hélas! mettre à l'encan nos charmes?
Le duc ne se laissait pas attendrir. Peu lui importait qu'on l'appelât le prévôt des marchands, pourvu que les spéculations auxquelles il se livrait fussent largement lucratives. Sur la proposition de son confident Séguin, il demandait au Conseil des lettres patentes portant autorisation d'ouvrir trois rues sur les terrains du Palais-Royal. Ce fut dans le public un toile général. « Il sortait mille sarcasmes, écrit Morande, mille injures, mille imprécations de dessous les racines de chaque arbre qui était arraché. Le fameux arbre de Cracovie fit verser dans sa chute les larmes de cent vieux radoteurs; sa destruction fut annoncée dans les journaux, et les plus mauvais burins de la capitale ont été employés à faire gémir le cuivre pour en perpétuer le souvenir à la postérité la plus reculée. » Et le doux apologiste console tous ces vieillards qui venaient chercher au Palais-Royal un peu d'ombrage, en leur faisant espérer que les arbres
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« du petit jardin déjà formé » donneront à leur tour un peu d'ombre, dans une vingtaine d'années. La clameur publique monta jusqu'au roi, qui témoigna au duc son mécontentement. A propos du comble qu'on venait de poser sur la portion des bâtiments du côté de la rue des Bons-Enfants, on disait : « Le prince a mis le comble à ses sottises. » Il y eut aussi des mauvais plaisants qui affichèrent en haut du grand escalier du Palais-Royal un placard « dans lequel on lui donnait l'idée d'ouvrir une souscription qui lui fournirait l'argent nécessaire pour bâtir les rues projetées; et on lui assurait que, si chaque personne dont il était méprisé fournissait seulement un écu, il aurait de quoi bâtir même une ville considérable ».
On accumulait encore d'autres griefs contre le duc : sa passion pour les jeux et les paris^ son engouement pour les courses de chevaux et de chicnSj les jockeys et les grooms. Morande lui reproche de faire proposer sous main des paris inégaux, dans lesquels il s'intéressait d'un dixième, tandis qu'il était de moitié dans le parti contraire. Le biographe du prince le justifie en disant que les grands seigneurs « se trompent toujours et réciproquement dans le commerce qu'ils font actuellement de leurs
chevaux et de leurs voitures ' ». Un tort plus grave, c'était l'introduction de joueurs de profession dans les appartements du Palais-Royal -. Le duc d'Orléans fut même, à ce que rapporte le pamphlétaire, si indigné des escroqueries qui se commettaient chez son fils, qu'il demandait « que les coquins qui toléraient les jeux fussent arrêtés, fouettés et conduits aux galères ».
Que ne dit pas Morande pour charger son héros? Il lui reproche son affiliation à la francmaçonnerie et arrange à sa manière ce qui donna aux francs-maçons l'idée de le prendre pour chef. A la mort du comte de Clermont, les francs-macons étaient désolés. « Il étoit effectivement très difficile de rencontrer autant d'ineptie, jointe à la débauche la plus effrénée. Il est rare de trouver tant de prérogatives de cette espèce réunies, surtout dans des princes. Cependant on jeta les yeux sur le duc de Char-
I. Le public ne pardonnait pas non plus au duc ses liaisons avec les joueurs el les entrepreneurs dccourses. On lit dans les Mémoires secrets, sous la date du 23 juin 1783 : « Dans le Mariage de Figaro il y a une tirade contre les princes qui donnent à jouer, qui font des courses, et elle est si sensible que M. le duc de Chartres, qui ctoit à la répétition, fut regardé par toute l'assemblée et en quelque sorte décontenancé de voir tous les yeux se fixer sur lui. ^