‹ Theveneau de Morande; étude sur le 18e siècleChapitre 32 sur 55 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Comment Morande devient le biographe du duc de Chartres. — Antécédents du duc. — Il s'associe aux remontrances du nouveau Parlement. — Mœurs du duc. — Son portrait. — Son rôle au combat d'Ouessant. — Revirements de l'opinion publique. — Capitole et roche Tarpéienne. — La reine refuse au duc la survivance de la charge de grand amiral et un nouveau commandement. — Lettre injurieuse de Marie-Antoinette, — Rupture violente. — Morande écrit « La vie privée du très sércnissimc prince monseigneur le duc de Chartres ». — Monsieur en reçoit le premier exemplaire. — Appréciation des Mémoires secrets sur ce livre. — Violence du pamphlet. — Procédé perfide de l'auteur. — Analyse de l'ouvrage. — Calomnies sur la naissance du duc. — Louise-Henriette de Bourbon. — La mort du prince de Lamballe. — Les passe-temps d'un prince du sang au château de la Folie. — Le duc de Chartres spéculateur. — Les constructions du Palais-Royal. — Suppression des jardins. — Désolation des tilles. — L'arbre de Cracovie. — Mécontentement du public et du roi. — Passion du duc pour les paris, les courses de chevaux,

2o8 THEVENEAU DE M GRANDE.

les jockeys et les grooms. — Introduction des joueurs au Palais-Royal. — Le duc franc-maçon. — Les talents militaires du duc de Chartres. — Commentaires sur l'affaire d'Ouessant. — L'ovation de l'Opéra.

— L'illumination du Palais-Ro3'al. — La calomnie officielle. — Le duc déconsidéré par les courtisans.

— Le duc en ballon. — Un accident. — Le voyage forcé. — Les complaintes satiriques. — Joie de la cour. — Le déluge approche. — Situation de la France.

DANS ce duel de plume engagé contre Cagliostro, l'ex-gazetier cuirassé avait combattu à visage découvert, bien que les hauts personnages qui lui mettaient la plume à la main fussent restés dans l'ombre. Mais lorsqu'il s'agissait d'atteindre un prince du sang, il y mettait plus d'artifice et prenait le masque de l'anonyme. Presque tous les bibliographes ' attribuent à Morande la curieuse brochure qui porte ce titre : « Vie privée de très sérénissimc prince, M'^-^ le duc de Chartres, contre un libel (sic) diffamatoire écrit en 1781^ mais qui n'a point paru, à cause des menaces que nous avons faites à Fauteur de le déceler. Par une société des amis du prince. » Cette prétendue apologie du duc de Chartres, qui parut à Londres, eni784j n'est au fond qu'un violent pamphlet contre le prince qui devait garder dans

I. V. notamment Quér.\rd, France littéraire, t. XI, p. 412, col. 2.

l'histoire le nom de Philippe-Egalité. Nous ne referons pas ici sa biographie ; mais il est nécessaire de rappeler en peu de mots les ante'cédents de l'arrière-petit-fils du régent. Dès 1771 , il avait pris parti contre la cour, en protestant avec le duc d'Orléans^ son père^ contre la suppression du Parlement et l'œuvre du chancelier Maupeou. Lors de l'avènement de Louis XVI et du rappel des anciens parlementaires par Maurepas, le duc de Chartres s'était associé aux premières remontrances des revenants. Puis, quelques années se passent. Beau ', adroit à tous les exercices du corps, avide de plaisirs et de nouveautés, le duc ne paraissait ni disposé ni apte à jouer dans l'Etat un grand rôle politique. Il s'occupait de chiens^ de chevaux, etj malgré son mariage, n'avait nullement renoncé à la iVéquentation des filles. Ses soupers étaient

I. Il ne faut pas prendre à la lettre les affreux portraits que les ennemis du prince traçaient de sa personne. Le royaliste Montjoie, l'auteur si partial de la conjuration de Louis-Philippe-Joseph d'Orléans 3 vol. in-8», 1796) avoue lui-même que le prince était bel homme, bien fait et adroit. Le duc de Saxe-Teschen, qui vint en France en 1786, avec sa femme l'archiduchesse Marie-Christine, sœurdeMarie-Antoinette,trace, de son côté, du duc de Chartres (devenu duc d'Orléans en novembre 1785,1, et de sa femme Louise de Bourbon, fille du duc de Penthièvre, ces curieux portraits : « La duchesse d'Orléans, princesse respectable... por-

célèbres. Il ressuscitait depuis longtemps les traditions de la régence avec les Lamballe^ Lauzun, Fronsac, Fitz-James, Conflans, Laval, Clermont,Coigny et tant d'autres. Mais quand la guerre avec l'Angleterre éclate, en juin 1778, le duc secoue un moment sa torpeur licencieuse, prend du service et commande une des trois escadres de la flotte française, au combat d'Ouessant. Son attitude dans cette journée, dont l'issue resta indécise, comme on sait, fut violemment discutée; et les jugements de la cour eurent sur la conduite ultérieure du prince une influence directe et néfaste. Nous discuterons tout à l'heure les allégations injurieuses qui furent dirigées contre le duc de Chartres, à la suite de sa première action de guerre; il suffira de dire en ce moment que le roi, après

toit sur elle l'empreinte de la bonté et de la douceur qui lui avoient acquis une affection ijénérale dans ce pays-là {la France). Il n'en étoit pas de même du duc que je n"ai pu connoître que de vue, mais dont la face bourgconnée et le regard hagard et féroce, qui détruisoient tout le brillant de sa figure avantageuse, dénotoient visiblement son abandon à la crapule et le caractère vicieux qui l'a entraîné en tant de démarches coupables. » V. Lettres de Louis XVI et de Marie- Antoinette, publiées par M. Feuillet de Conches, t. III, p. i35.

I. V. Manuel, t. II, p. 118. Le prince de Lamballe, usé par la débauche, était mort le 7 mai 1768.

avoir loué comme tout Puris la conduite de son parent, laissa ensuite Marie-Antoinette donner aux courtisans le signal des épigrammes et des quolibets contre celui qu'on avait d'abord félicité comme un héros. Il désirait la survivance de la charge de grand-amiral occupée par le duc de Penthièvre, son beau-père : le roi la lui refusa, tout en reconnaissant par une lettre qu'il « était également content du zèle et de la capacité que le duc avait montrés pour son service dans toutes les occasions et particulièrement au combat d'Ouessant du 27 juillet dernier '. » Mais ces bonnes paroles, la création même de la charge de colonel général des hussards, qu'on accorda au duc comme par grâce et sur sa prière -, ne compensaient pas les injures amères dont le malheureux prince était poursuivi par les courtisans de la reine. Pour se ménager une revanche et trouver l'occasion de mettre son courage hors de contestation, le duc de Chartres demanda, l'année suivante, un nouveau commandement. Ce fut Marie-Antoinette qui se chargea elle-même de la réponse, dans les termes suivants :

1. V. Correspondance de Louis-Pliilippc-Jnscph d'Orléans avec Louis AT'/ et la reine, l'iuis icSoi, p. 26.

Page 1