CHAPITRE III
MORANDE PEINTRE DE MŒURS LA SOCIÉTÉ COiNTEMPORAINE
La Galette noire. — Morande passe en revue les différentes catégories de la société de son temps. — La Noblesse : Coup d'œil historique sur la généalogie des principaux pairs de France. — L'aristocratie et les courtisanes. — Les chevaliers de Saint-Louis. — Le corps diplomatique. — L'Égi.ise : Aventure de l'évêque d'Arras. — Les capucins de la rue Saint- Honoré. — La Magistrature. — Le Parlement et les tripots. Le duc de Duras; le marquis de Fleury. — Le pharaon au Luxembourg et au Palais-Royal. — L'hôtel de l'ambassadeur de Venise. — Gombaud caissier des jeux. — La Finance. — Les fermiersgénéraux : Bouret et Dangé. — Le harem de Beaujon.
— La Galanterie : Tableau du boulevard. — L'abbaye de Longchamps et la promenade du Bois de Boulogne. — M"e Levasseur et le comte de Mercy- Argenteau. — Le comte d'Arande et M"^' Cléophile.
— M"e du Thé : le duc de Durfort et le comte Matousky. — Le valet travesti en grand seigneur.
— Les protecteurs de .\I"<' du Thé : le comte d'Artois,
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le duc de Chartres, Fox. — M'"<= Gourdan, surnommée la Petite Comtesse. — Son rôle dans la société. — Aventure de M^c d'Oppy. — La Petite Comtesse décrétée de prise de corps. — Sa fin mystérieuse. — La correspondance de ili^c Gourdan, par Theveneau de Morandc.
E rôle joue par Theveneau de Morande comme agent de la police secrète était assez ■ curieux par lui-même et offrait des perspectives assez neuves sur la lutte engagée entre le gouvernement de Louis XVI et les Français réfu-
giés à Londres, pour que nous ayons cru devoir insister sur ce point avec quelques développements. Mais on aurait tort d'oublier que le Ga-{etier cuirassé tenait une plume et qu'il ne renonça nullement à s'en servir, après sa réconciliation avec la cour de France, d'autant .:i.__plus que ce singulier personnage ne se donna jamais entièrement, et que le libelliste, converti moyennant finance, trouvait son ancien métier trop lucratif pour l'abandonner sans retour. Revenons donc à l'écrivain.
Comme on l'a dit plus haut, c'est en mars 1774 que Morande s'était vendu au gouvernement royal, représenté par Beaumarchais. Dès l'année suivante, il rendait à la cour des services assez signalés pour s'attirer les philippiques du chevalier d'Eon et des réfugiés français le
MOR WDE PRIXTRF, DE MŒURS. ot
plus en vue. La conséquence de l'évolution du Ga:^eticr cuirassé h\t de donner un autre cours à sa verve et de la diriger sur des sujets beaucoup plus propres à plaire aux libertins qu'aux révolutionnaires et aux ennemis de la monarchie. Si le xvin" siècle a été une époque de fièvre philosophique et politique, c'était aussi le siècle de la débauche élégante et des mœurs faciles. A la veille du grand cataclysme, du déluge, comme disait Louis XV, il semble qu'on se hâte de savourer et d'épuiser tous les plaisirs, d'aller Jusqu'aux limites extrêmes du dévergondage physique et moral^ d'user jusqu'à la dernière heure de tous les privilèges de la fortune et de la naissance; et chacun marche vers l'abîme^ le front couronné de fleurs. Le pinceau de Morande rend avec une fidélité rare l'aspect brillant de cette société que la destinée condamne à une dissolution prochaine et irrémédiable^ mais qui cache ses germes de mort sous un éblouissant vernis de grâce et d'élégance. Ah! c'est un guide plein d'expérience que l'ancien pamphlétaire. Il connaît tous les viceSj pour les avoir indistinctement pratiqués; ces grands seigneurs^ il les juge avec d'autant plus de vérité qu'il les a observés non pas dans leurs salons, et dans leurs costumes d'apparat, mais dans les plus mauvais lieux et dans le
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débraillé des nuits folles; ces filles, ces courtisanes, il en parle non point en moraliste guindé, mais en naturaliste sceptique qui n'ignore pas la place qu'elles occupent dans les affaires du royaume; ces théâtres, il en sait les détours et en possède sur le bout du doigt la chronique scandaleuse. Il ressemble un peu à ces étrangers obligeants qu'on rencontre surtout dans les contrées du Midi et qui offrent au voyageur de lui montrer dans le détail toutes les particularités de leur ville. C'est un cicérone inappréciable, mais qui a trop d'accointances avec les brigands.
Le Ga-{etier cuirassé, contraint, depuis sa conversion intéressée, de respecter les personnes royales, les favorites et les ministres, s'est largement dédommagé en criblant de sarcasmes les simples gentilshommes. Paul-Louis,dans 1» Simple Discours, insiste, avec son ironie attique, sur Torigine des plus nobles familles de France; il montre que beaucoup d'entre elles ont dû leur élévation à la faveur d'un grand ou à l'intrigue d'une femme de vertu facile. Theveneau avait déjà développé la même thèse; et l'on pourrait, après avoir parcouru certain chapitre de sa Ga\eîtc noire, intitulé Coup d'œil historique sur la généalogie des principaux pairs modernes de France, admirer