MORANDE PFINTRE DE MŒURS
1 érudition en même temps que la méchanceté de l'auteur. A l'en croire, les de Luynes, ces trois frères « qui n'avoient qu'un manteau qu'ils portoieut tour à tour, lorsqu'ils alloient au Louvre », avaient pour père Honoré Albert, petit avocat de Mornas^ dans le Comtat ; les ducs de Richelieu descendaient de Vignerot, domestique et joueur de flûte du cardinal de Richelieu^ qui consentit à lui donner sa propre sœur en mariage; les La Rochefoucauld remonteraient à Georges Vert, étalier-boucher; les Villeroy sortiraient d'un marchand de poisson ; les d'Harcourt d'un bâtard d'un évéque de Baveux; les Gramont devraient leur fortune à Corisande Dandoin, maîtresse du roi Henri IV; les Noaillesàcelui de leurs ancêtres qui portait les plats chez le comte de BeauforL, Pierre Roger; les Villars auraient pour auteur un greffier de Condrieux qui acheta des lettres de noblesse. Ce pamphlet pourrait être digne d'attention, bien qu'il contienne sans doute des allégations hasardées dont la critique littéraire n'a pas à se porter caution; seulement, ce que Morande ne nous dit pas, c'est qu'il a copié mot pour mot son Coup d'œil historique sur un mémoire présenté par le Parlement de Paris au Régent, le 12 mars 171 6, à l'occasion de la prétention des pairs qui voulaient être salués comme les
THEVENCAU DE MORANDE.
présidents du Parlement'. Il convient d'ajouter que si la découverte d'un plagiat aussi caractérisé édifie complètement sur les habitudes littéraires du Ga:{etier cuirassé, elle démontre en même temps que le pamphlétaire puisait parfois ses documents à d'excellentes sources, sans se soucier, d'ailleurs^ d'en signaler la provenance.
Toutes les armes lui sont bonnes, comme à Molière, pour flageller les ridicules ou les vices de l'aristocratie de cour.
Il se moque agréablement de tous ces petits nobliaux de rencontre qui prenaient impudemment des titres de marquis ou de comtes et se
I. Nous avons compare le chapitre de la Galette noire avec plusieurs copies du mémoire rédigé par le Parlement en 1716 et attribué au président de Nouvion. La biblioth. Carnavalet en possède deux fort belles: Tune se trouve dans un recueil de pièces manuscrites in-40, n» 14939, et l'autre existe à l'état de pièce détachée. Le mémoire dont il s'agit a été même imprimé dans un très curieux recueil de pièces diverses publié par Pérau, Guerlonct autres en 1745. V. p. 207, vol. A-B. La réponse des ducs et pairs au mémoire du Parlement se trouve au vol. C D, p. 68. Un autre recueil manuscrit que nous avons eu entre les mains contient un mémoire dressé par d'Hozier en 1706, sur l'ordre du roi, pour établir l'origine des membres du Parlement de Paris et de leurs familles, l^i^'^ de Maintenon pria M. de Chamillart, contrôleur général des finances, de conserver l'original de ce mémoire.
MORANDE PEINTRE DE MŒURS. gS
qualifiaient « de très haut et puissant seigneur ■>■>. Il rappelle le bon tour que leur joua l'abbé Terray, qui ne manquait pas d'esprit, lorsqu'il imagina de faire taxer par les receveurs ceux qui se paraient de titres nobiliaires. Quant aux grands seigneurs authentiques, Morande flétrit leurs scandaleuses alliances avec des courtisanes de profession. C'est le duc de Nevers qui épouse la Quinault; le comte d'Hérouville qui s'unit à Lolotte, maîtresse du comte d'Albemarle; le marquis de Moutiers à la de Varenne; le marquis de Langeac à la Sabbatin, maîtresse du duc de la Vrillière '; et encore le marquis s'engageait-il à ne pas troubler les plaisirs du noble duc. Cette même Sabbatin eut encore le talent de faire épouser sa fille au marquis de Chambonas; mais cette nouvelle victoire de la courtisane ne laissa pas de soulever des orages. Lorsque la mère du marquis de Chambonas alla faire part du mariage au maréchal duc de Biron. leur parent. le maréchal indigné fit monter un suisse et lui dit : « Quand Monsieur ou Madame se présen-
I. V. sur la Sabbatin VEspion anglais, t. II, p. 7. Le duc de la Vrillière eut d'elle cinq enfants que le marquis de Langeac reconnut comme siens en épousant la maîtresse du ministre. A cinquante ans, cette femme était encore fort belle.
teront pour me voir, vous leur direz que je n'y suis pas. »
Le gaspillage et le mauvais emploi des croix de Saint-Louis excitent aussi la verve du libelliste. Il ne peut se faire à l'idée qu'on décore tel jeune officier, bâtard d'un ministre, au moment mém.e où il vient d'être déshonoré par sa lâcheté dans une rixe; il trouve incroyable qu'on n'ait pas retiré sa croix à M. de Bellegarde, condamné par le conseil de guerre comme ayant favorisé son beau-frère Mathieu dans un vol d'armes fournies au roi. On a vu un chevalier de Saint-Louis porter la queue à un cardinal; on en a vu un autre porter la queue à la Du Barry. « On voit des croix de Saint-Louis à la tête des maisons de jeu, des tripots, etc., en sorte qu'il est presque aussi honteux de l'avoir ou de ne l'avoir pas. »
Il ne s'arrête même pas devant les immunités diplomatiques et rapporte, en termes crus, la mésaventure de cet ambassadeur de Venise, qu'on avait trouvé évanoui, pour des raisons assez peu morales, dans le jardin du Luxembourg. Il fut « ramené à son hôtel par deux suissesj qui lui auraient donné un logement, s'il ne s'était pas nommé au sortir de son évanouissement; les suisses, ayant remis ce ministre entre les mains du secrétaire d'ambassade,