‹ Theveneau de MorandeChapitre 14 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

MORANDE ET LES THEATRES DU BOULEVARD. — Régime

général des petits théâtres sous Tanciennc monarchie.

— Privilège des comédiens du roi. — En 1 764, Nicolet et Audinot entrent en scène. Théâtre de Nicolet.

— Parades et pantomimes. — Les grands danseurs du roi. — Nicolet joue de véritables comédies. — Prote.statîons furieuses de la Comédie-Française, qui saisit le Parlement. — Composition de la troupe de Nicolet. — Jugements et médisances de Morande.

— M»«NicoIeti — La belle la Forest. — M"® la France.

— L'acteur Nouvel. — Mayeur. — Théâtre de TAm- BiGu COMIQUE. — Audinot. — Les bamboches ou comédiens de bois. — Ballets d'action. — La troupe d'enfants. — Les pantomimes. — Le théâtre des Variétés amusantes. — L'Op éra, la Comédie-Française et les Italiens persécutcnf'^udinot. —Gaillard et Dorfeuille obtiennent l'entreprise de l'Ambigu et des Variétés. — Audinot rachète le bail de ses concurrents. — Violentes critiques de Morande contre Audinot. — Le faux d'Audinot. -^ Les acteurs de l'Ambigu. — Les acteurs des Variétés amusantes.

— Les Variétés au Palais-Royal. — La lutte des petits théâtres contre les théâtres privilégiés. — Le

lâi THEVENEAU DE MORANDE.

THÉÂTRE DES ASSOCIÉS : Vtsage et Saliî. — La boulique de Curtius. — Lettre inédite de Curtius aux administrateurs de Paris. — Le cabinet de physique de Cornus. — Les cafés do boulevard. — Les vielleuses. — Les tripots et leurs directrices.

IL s'en fallait de beaucoup que l'industrie des entrepreneurs de spectacles fût libre et sans entraves, sous l'ancienne monarchie. N'avait pas qui voulait le droit d'amuser ses semblables. L'ordonnance du 22 octobre 1680, signée de Louis XIV et de Colbert, avait accordé â la troupe de Molière, fondue avec celle de l'bôtel de Bourgogne, le privilège de jouer la comédie à Paris, à l'exclusion de tous les autres comédiens français. Ce privilège exorbitant fut maintenu, tant bien que mal, jusqu'en 1764.

Mats alors surgit une concurrence formidable. Nicolet et Audinot entrent en scène avec leurs marionnettes et leurs bamboches ou comédiens de bois. Il faut étudier successivement ces deux personnages^ que Morande a couverts de boue dans la Galette noire et le Chroniqueur désœuvré, ma.\s qui ont largement contribué, — il est juste de le reconnaître, — à l'émancipation du théâtre dans notre pays.

Le théâtre de Nicolet était le plus ancien des théâtres du Boulevard. Nicolet père dirigeait depuis trente ans un théâtre de marionnettes

aux diverses foires de Paris, lorsque Nicolet fils, — celui qui devait illustrer la dynastie des Nicolet, — loua, en 1760, une salle construite par Fourré, élève de Servandoni, sur le terrain qu'occupe actuellement TAmbigu-Comique.

Un peu plus tard, en 1764, il fit construire une nouvelle salle sur des terrains loués à M. de Chavannes. Dans cette salle, la troupe de Nicolet s'était bornée, au commencement, à ne jouer que des parades et des pantomimes. Les ordres de la police enjoignaient aux acteurs forains de s'abstenir de parler et de chanter. Mais peu à peu ils s'enhardirent : le souverain lui-même les encourageait et leur avait permis de prendre le titre de grands danseurs du roi. Ils en vinrent à jouer de véritables comédies. Nicolet eut bientôt trente acteurs appointés, vingt instrumentistes dans son orchestre, soixante danseurs et deux cent cinquante pièces à son répertoire. Le public prenait goût au nouveau genre de spectacle, un peu grossier, mais parlant aux sens. Alors la Comédie-Française s'émeut et saisit le Parlement ^ Elle

I. Les petits théâtres donnaient, en général, deux représentations, Tune Taprès-dîner, Tautre la nuit : on y construisait de petites loges qu'on louait d'avance à des personnages souvent haut placés. Enfin les théâtres des boulevards ne fermaient que le dimanche des Ra-

ifi4 THEVENEAU DE MORANDE.

invoque ses vieux privilèges et signifie aux directeurs des théâtres du Boulevard des conclusions tendant « à ce que les arrêts de la Cour du 22 février 1707, 21 mars 1708 et 27 janvier 1709 soient exécutés selon leur forme et teneur; en conséquence, que défenses leur soient faites et à tous autres de plus, à l'avenir, employer leurs théâtres à d'autres usages que ceux pour lesquels ils sont établis, ni d'y jouer autre chose que des jeux et danses de corde, de simples parades et pantomimes... que défenses leur soient pareillement faites de prendre à l'avenir plus de 1 2 sois pour les premières places et d'avoir plus de six violons et de dix danseurs ; le tout à peine de 3)000 livres d'amende et de démolition de leur théâtre ».

Ce qui portait la Comédie- Française à ces extrémités, c'était le succès de Nicolet et de ses confrères. ■ Pendant un temps, on vit le théâtre de la Nation , quoique dans sa plus grande force, tenir à peine contre celui de Nicolet. Les auteurs et les acteurs furent en foule essayer sur les tréteaux de ces entrepreneurs des talents et des productions précoces. Le public se laissa

meHux, au lieu que les grands spcclacles fcrmolent dès le dimanche de U Passion. Tous rouvraient le lendemain du dimanche de Quasimodo. V. VEspion anglais t. X, p....

LES THEATRES DU BOULEVARD. i65

entraîner à ces nouveautés, et la préférence qu'il donna aux obscénités et aux frivolités de ce spectacle fut telle que les trois grands spectacles de Paris devinrent, à cette époque, presque déserts. La Comédie- Française, en particulier, fut obligée de fermer plusieurs fois pendant la semaine, faute de spectateurs ^ '

Cette vogue du théâtre des grands danseurs du roi s'expliquerait difficilement si Ton adoptaitj sans y regarder à deux fois, les allégations de Morande qui, dans la Galette noire ^ traite Nicolet avec un parfait dédain. Ce n'était pas un homme de lettres, écrit le pamphlétaire, puisqu'il ne savait ni lire ni écrire; ce n'était pas non plus un musicien, puisqu'il ne savait pas distinguer la différence de la clef de sa chambre avec la clef de sol. Il faudrait lui appliquer ce mot fait sur un acteur de province : « Il jouait les financiers comme les arlequins, et les arlequins comme les financiers. » Quant à M"® Nicolet, le gazetier ne la ménage pas davantage, a Elle ne joue plus, dit-il; elle

I . Mémoire et consultation sur la cause pendante en la Grand*Chambre du Parlement entre les comédiens français, le sieur Nicolet et les autres entrepreneurs de spectacles forains, 28 mai 1785. Ce mémoire était suivi de l'approbation de Gerbier, Coqueley de Chaussepierre, Japincau de la Voûte, Hardouin de la Reynerie.

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vient de se retirer depuis peu, quoique ses uttraîts le fussent déjà depuis longtemps... » Elle veut se consacrer tout entière à ses plaisirs, qui avaient une certaine analogie avec les passe-temps de M"" Raucourt'. Elle avait été remplacée par la belle la Forest qui, de 1778 à 1780J fit une longue éclipse, motivée par sa liaison intéressée avec Bertin, le ministre des parties casuelles. Bertin avait été précédé dans les bonnes grâces de l'actrice par le sieur La Rousse, ancien fruitier, qu'on avait surnommé le marquis des Poirées; le ministre resta maître de la place, moyennant un hôtel qu'il offrit à la Forest, rue Popincourt, avec 60,000 francs de meubles ; mais, au bout de deux ans de cette existence dorée, la belle actrice quitta Bertin, jura de nouveau fidélité à son pseudo-marquis, et fit sa rentrée au théâtre des grands danseurs dont elle faisait l'un des plus précieux ornements. A côté de la Forest, manœuvrait

I. Les Pantins du Boulevard (petit libelle plus que léger qui porte la date de 1791) l'inx allusion ù la passion témoignée par M™" Nicoict à l'abbé Robineau de Beaunoir, dous-bibliothécairc de la Bibliothèque du Roi. On prétend dans le même ouvrnge que M. de Snrtine avait vivement influencé Nicolel pour l'amener à un mariage qui ne mit sur son front aucune auréole, mais qui était commode pour le lieutenant de

sur les planches de Nicolet un petit escadron d'actrices : M*'" Rosalie, soubrette, « petite bamboche de trois pieds et demi de haut »; Langlois, Fournieri Bellingant, Alphonsine, et cette demoiselle la France qui jouait les rôles d'Arlequin. Morande n'en trace pas un portrait bien séduisant : « Grande, sèche, noire^ barbue^ la denture puante, marchant comme une oie...

voilà son physique. » Quant aux acteurs du Théâtre des grands danseurs, il faut citer les noms de Talon, de Nouvel, de Mayeur. Nouvel était cet étrange admirateur de M"" Raucourt qui, pour avoir confondu le jardin des Tuileries avec les bosquets de la Grèce antique, fut obligé de s'expatrier en Suède. Le chroniqueur désœuvré c\\,t une curieuse pièce de vers qu'il suppose adressée par Nouvel à M"** Raucourt. La morale en est édifiante :

Le caprice est ce qui nous meut; Le diable emporte les scrupules!

Tout le monde a des ridicules.

Mais n'a pas des vices qui Veut.

Va, dans ce siècle du bon ton, Les mœurs sont une singerie Et la sagesse une folie :

Nous sommes libertins à fond.

Enfin Mayeur est ce même personnage au-

quel plusieurs érudîts, Barbier notamment', attribuent la paternité du Chroniqueur désœuvré et du Désceuvré mis en œuvre '. Cette hypothèse nous semble bien dépourvue de vraisemblance, car l'auteur anonyme du Chroniqueur désœuvré traite Mayeuravec un mépris peu dissimulé : a Comment ne saurais-je pas, écrit-il dans sa préface, que Mayeur est une poupée pleine de ridicules ? Je lui ai vu menre

] . Dict. des ouvrages anonymes t. 1, p. ç)Iq.

1. QuÉRARD {France lilléraire, v" Dumontet Mayeur) désigne «Dumont, d'après le dire de Mayeur, comme élanl le véritable auteur du Vol plus haut, du Chroniqueur disceuvri et du Désoeuvré mis en çeuvre. En ce qui touche le Vol plus haut, nous renvoyonsà la noie de la' p. 1 25, el, quant au Chroniqueur désœuvré, nous ne pouvons accepter l'hypothèse de Quérasd, par les raisons déduites à la note de la p. io3. Enlin il suffît de parcourir le Désœuvré mis en auvre pour reconnaître que ce livre est une réfutation et non une suite du Chroniqueur désceuvré. Le i* tome du Chroniqueur réplique même à la réfutation du i" tome. Si l'on admettait que Dumont fût le véritable auteur du Chroniqueur désœuvré, il faudrait avouer que Dumont n'a pas dû se réfuter lui-même en écrivant le DésŒuvré mis en oeuvre. Ce dernier libelle est d'ailleurs d'une telle platitude qu'il ne peut émaner de la plume qui a écrit le Chroniqueur désœuvré et le Vol plus haut. Il nous parait donc plus probable que Dumont ne doit endosser que la paternité du Désceuvré mis en auvre, et que le Chroniqueur désceuvré revient à Morande, à l'exclusion de Mayeur et Dumont, comme nous l'avons u dans la note de la p. io3.

du rouge pour aller faire une visite : ]e dînais ce jour-là chez lui. > Plus loin, en passant en revue les différents sujets de la troupe de Nicolet, l'anonyme trace de nouveau le portrait de Mayeurdans des termes aussi peu flatteurs :

< Peindrai-je sasufBsance?Cedéfaut qu'il possède au suprême degré est si généralement connu que ma peinture serait inutile et déplacée. Arrêtons-nous seulement sur les bonnes fortunes de ce morveux. Qui croirait, en effet, que nos élégantes françaises, si connaisseuses en vrai mérite, puissent s'arrêter un moment à la chétive apparence de Mayeur, et que cette Alphonsine, si connue, si renommée pour toujours viser à l'essentiel, ait pu l'adorer pendant quinze jours au moins ? « On comprendrait, à la rigueur, qu'un fatj désireux de vanter ses bonnes fortunes, les mît en relief, sous couleur de s'en étonner; maïs ce qu'on voit plus rarement, c'est un auteur dépréciant ses propres ouvrages. Or le chroniqueur anonyme reproche à Mayeur d'avoir maladroitement copié un roman de l'abbé Prévost. Il repousse d'ailleurs formellement l'accusation d'avoir écrit le Chroniqueur désœuvré ; « Quand mon premier volume fut jeté comme une bombe au milieu de tout ce peuple histrion, les différents éclats qui se dispersèrent donnèrent lieu à mille coni5

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jectures différentes; Mayeur soupçonné pensa recevoir une remontrance manuelle; moimême, j'échauffais les esprits et n'aurais pas étc fâché de voir passer A un autre le fruit mérité de mon travail. »

Nicolet avait un concurrent redoutable dans la personne d'Audinot, fondateur du théâtre de r Ambigu-Comique.

Audtnot avait débuté fort jeune à l'Opéra- Comique et ^ la Comédie- Italienne. Un moment, en 17*37-68, il exploite le théâtre de Versailles; puis, ambitieux, avide de succès, il revient à Paris et obtient de M. de Sartine l'autorisation de créer un nouveau genre de spectacle : les bamboches ou comédiens de bois'.

C'étaient des pantins, assez bien faits et reprJscntant les acteurs de la Comédie- Italien ne. Le succès fut immense. De la foire Saint-Germain, Audinot transporta ses exhibitions au boulevard du Temple, et inaugura sa nouvelle salle

[. Le théâtre d'Auilinol avait cxcilû les plaintes de l'archevêque de Paris, qui était scandalisé de voir qu'on y employait des petits enfants et qu'on y parodiait quelquefois les cérômonies de l'Kglise (notamment dans Alcesle, ou la Force de l'amour cl de l'amitîc, paroles d'Arnauld, musique de Pupnvoine). On calma l'archevêque en faisant payer le droit des pauvres aux théâtres forains, qui jusque-là en avalent été exempts. Elecniosyiiis rcdime peccata, conclut VEtpion anglais, I. X, p. 14.

CQ <

LES THEATRES l>U BOULEVARD. 171

en juillet 1769. L'année suivante, il donne il son théâtre le nom d'Ambigu- Comique, mais le public continue à l'appeler le théâtre d'Audinot. Aux marionnettes s'ajoutent des ballets d'action, tels que Polyphème,Acis et Calatée. Bientôt, les acteurs de bois font place à une troupe d'enfants qui jouent des scènes épisodiques. Sicut infantes audi nos, disaient les prospectus. Enfin viennent des pantomimes :

Alceste, le Pouvoir de l'amour, la Belle au bois dormant, le Capitaine Cook, le Masque de fer, etc. La vogue s'accentue, et l'ancien théâtre des bamboches fait des recettes miraculeuses ; il faut agrandir la salle en 1773. Mais le succès d'Audinot ne pouvait manquer de lui attirer bien des jaloux, bien des concurrents. Lecluse, comme lui ancien acteur de l'Opéra- .Comique, élève, à côté de l'Ambigu, le théâtre des Variétés amusantes. L'Opéra, s'appuyant surl'arrét du Conseil du 11 avril 1784 qui lui avait accordé une autorité discrétionnaire sur les spectacles forains, force Audinot à lui payer une redevance annuelle et à ne monter aucun des opéras joués depuis dix ans ù l'Opéra ou à la Comédie-Italienne. La Comédie-Française et les Italiens réclament à leur tour et se font attribuer le droit exorbitant de modifier et de remanier les pièces de l'Ambigu. Audinot est

assujetti à verser le quart de ses recettes pour les pauvres. Enfin le lieutenant de police l'oblige à construire une salte à la foire Saint- Ovide, puis une autre à la foire Saint- Laurent. Celle de la foire Saint-Germain fut rebâtie à quatre reprises différentes. Audinot n'était pas au bout de ses épreuves '. En janvier i"85, les sieurs Gaillard et Dorfeuille, anciens directeurs de théâtre à Lyon et à Bordeaux, amenèrent l'Opéra, moyennant promesse d'une prestation annuelle de 3o,ooo livres, à rompre le contrat passé avec Audinot'. Gaillard et Dorfeuille

1. Audinot R raconté lui-mcme l'histoire de ses succès et de ses luttes dans te mémoire intitulé : c Mémoirc et cotisultatîon pour le sieur Nicolas-Médard Audinot, propricïtaire et directeur dtj spectacle de l'Ambigu-Comique, demandeur, contre les sieurs Gaillard et Dorfeuille, locataires du privilège des spectacles de l'Ambigu-Comique et des Viiriétés amusantes, défendeurs. A Paris, de l'imprimerie de la veuve Hérissart, rue Neuve-Notre-Dame, 1785. ■

2. On lit dans les Mémoires secrets, sous la date du I» Janvier 1785 : < C'est hier que le sieur Audinot, dont te spectacle, ainsi qu'on l'a dit, va £tre dirigé par les mêmes administratcursdes Variétés, a donné pour la derniùre fois. On y jouoit t La Fin couronne Fceuvre ou les Adieux », proverbe dpisodique, en un acte, relatif à la circonstance. Il a eu le plus grand succès; tout le monde a été attendri jusques aux larmes. On a demandé le sieur Audinot, qui est venu, le mouchoir à la main, ainsi que ses acteurs, et n'a pu dire autre chose, sinon en montrant ses camarades et lui :

LES THKATRES DU BOLI.EVABD. 173

obtinrent l'entreprise non seulement de l'Ambigu, mais des Variétés amusantes, pour la somme totale de 60,000 francs par an. Ils furent, de plus, affranchis de l'obligation de suivre les foires, obligation qui avait pesé d'une

Messieurs, voilà noire compliment. C'est [a première fois qu'un théâtre forain offre une pareille scène. Il est certain que le sieur Audinot est le père et le créateur de cette sorte de spectacles. Avant lui, les honnêtes gens n'osoient y aller; ils étoienl réservés à la canaille, aux Ailes, aux liberljns; les turlupinades, l'indécence, la crapule y régnoient. 11 a monté le sien peu à peu sur un ton plus honnête. Ses confrères se sont piqués d'émulation, et le Boulevard est presque devenu l'école des bonnes mœurs, tandis que les autre» théâtres sedégrndoient. Ce directeur devroit se retirer fort riche ; mais son inconduite l'a fait manger à mesure qu'il gagnoit, et il ne lui resteque de quoi vivre bourgeoisement, ce dont ne se contente pas aujourd'hui le plus mauvais farceur. »

Les Mémoires secrets ont d'ailleurs raconté toutes les phases de la lutte d'Audinot contre Gaillard, Dorfeuillc, Parîsau. Sous la date du 26 octobre 1785, lei continuateurs de Bachnumont annoncent que, grâce à la protection du comte d'Artois et du nouveau lieutenant de police, Audtnol va reprendre possession de sa salle de l'Ambigu sur les boulevards et y monter l'Impromptu du moment, nouveauté, avec une reprise delà célèbre pantomime les Bons et les Méchants, pièce du téperioire de l'Ambigu qui avait eu tant de vogue que l'Opéra, jaloux de ce succès, avait demandé la suppression de l'ouvrage. Au mois de novembre de la même année, Audinot, associé au sieur Arnould, reprit en effet la direction de son théâtre, à la grande satisf»ction du public.

façon si dure sur le pauvre Audinot. Ce qui irrita le directeur dépouillé, plus encore que les manoeuvres de ses concurrents ', ce fut l'attitude de Nicolet qu'il accuse u de lui avoir lâchement porté les derniers coups... J'ai souffert avec courage, écrit Audinot, les atteintes des sieur Gaillard et Dorfeuille, même celle de Parisau. J'ai eu, à leur égard, la fermeté du lion mourant; mais, comme lui aussi, j'éprouve tout à coup le même découragement et j'avouerai, que je n'ai pas assez de force pour résister au coup de pied de Nicolet ». Ce beau désespoir ne dura pas, et Audinot, dés le mois d'octobre 1/85, racheta le bail des concurrents qui l'avaient supplanté.

Morande n'aimait pas Audinot. Il affirme*

I. On a conservé le mémoire en réponse des sieurs Gaillard et Dorfeuille. Ils établissent qu'Audinot ne tenait son spectacle que d'une permission annale du lieutenant-général de police, et que l'Opéra avait le droit de mettre aux enchères l'eaireprisc des théâtres forains; que, du reste, Audinot aurait pu, s'il l'eilt voulu, conserver son théâtre, ù l'exemple de Nicolet qui avait fait une soumission de 24,000 livres afin de garder la direction de sa troupe. Maïs Audinot s'était borné à offrir à l'Opéra de lui verser chaque année le dixiime de sa recette nette. Pierre-Germain Parisau, ancien associé d'Audinot, passé, il est vrai, dans le camp ennemi, confirme sur tous ces points les assertions de Gaillard et Dorfeuille (v. le Mémoire pour Paritau du 3o mars 17S5).

dans la Galette noire * qu'il est, lui Morande, te véritable auteur d'une brochure diffamatoire spécialement dirigée contre le directeur de l'Ambigu '. « Disons d'abord un mot du directeur du théâtre de l'Ambigu -Comique. J'avais donné, il y a quelques années, sa confession; mais la police m'en ayant réprimandé, je trouve ici le moyen de me venger. » Et le bienveillant pamphlétaire se venge jusqu'à satiété de ne pas avoir dît assez de mal de sa victime ! On peut compléter l'exécution d'Audinot par un passage de la Chronique scandaleuse ^ qui raconte les mésaventures conjugales du directeur de l'Ambigu : « Le directeur d'un tripot de saltimbanques qu'on nomme la troupe d'Audinot (c'est Audinot lui-même) a essuyé un petit désagrément. Il vivoit depuis longtemps en concubinage avec une femme dont il avoit plusieurs enfans. Ce galant homme, imbu de l'esprit comique, avoit fabriqué Â sa guise les extraits baptistaires de ces enfans, en s'y reconnoissant le mari de sa maîtresse , qui en avoit cependant un autre nommé la Prairie. Une fille, assez célèbre à Paris par les

a. Confession générale d'Audinot; à Genève, che^ les frères Crammeret ici sous le manteau, ij^4, 3. Édit. d« 1791, t. [, p. 165.

176 THEVENEAU DE MORANHE.

agrémens de sa figure et par ses liaisons avec le prince de Conti, est le fruit de ces belles ' amours. Elle s'est avisée de consulter un jour son extrait baptistaîre, et y voyant un nom étranger qu'avoit imaginé Audinot pour remplacer celui de M"" la Prairie, qui étoit U véritable mère, a attaqué le directeur de troupe en justice. Elle l'avoit fait sommer de lui déclarer 0(1 étoit sa mère et, si elle étoit morte, de lui rendre compte de ses biens. Audinot a rendu naïvement compte de sa conduite et du faux qu'il avoit commis. Cette plaisanterie lui a valu quelques jours de prison et le blâme dont il se moque, aussi bien que l'a fait B*** ', Ces deux personnages sont assez de l'avis du cocher de fiacre auquel un premier président faisoit cette petite cérémonie : elle consiste en ces mots, qui se disent à l'audience au coupable humblement prosterné, tête nue ; a La Cour te blâme et te déclare infâme! » A ces mots, le cocher tout ému s'écria : Monseigneur, cela va donc m'empécher de conduire mon carrosse?

— Non, lui répondit-on. — Sur ce pied-là, je m'en... moque, reprit le fiacre. On ajoute que le président s'en alla, en disant : Et moi aussi, i

:. (1 s'agit évidemment de Beaumarchais, qui, nous l'avons déjà dit (p. 41), avait été condamné au blAme par arrêt du Parlement, en date du 16 février i774>

Parlerons - nous des acteurs de l'Ambigu qui entouraient Audinot? L'Emery, Saint- Aubin, Bithemer, Moreau, Micheau , Picardeau ', ont laissé peu de traces dans l'histoire du théâtre. La personnalité bruyante du direc- . teur éclipsait et résumait toute la troupe.

Le succès de Nicolet et d'Audinot avait suscité des entreprises rivales. Ainsi le théâtre des Variétés amusantes, dirigé par les trois frères Malter. A en croire le Chroniqueur désœuvré, on ne jouait aux Variétés amusantes que des pièces ridicules. <> Choix des sujets, choix des pièces, tout est affreux. i> Quant aux acteurs, il les accable d'épithètes injurieuses. Beaulieu aurait été chassé du salon de l'ambassadeur de Venise, pour avoir été surpris trichant au jeu ; il aurait de plus recueilli a l'héritage de Christophe Colomb b; Bordier et Volanges, le désespoir des huissiers; et de francs polissons : Dodinet, « un détestable sujet tant au théâtre que dans la société civile n; Daubigny, un ancien garçon perruquier; Dorvigny, un fat qui se faisait passer pour bâtard de Louis XV ; Barottcau, un franc-maçon débauché. Enfin, d'après le chroniqueur implacable, les actrices

1. PicarJcBU est le seul artiste de l'Ambigu qui figure encore dans la troupe en 1791, lorsque parurent lei Pantins du Boulevard.

17» THEVENEAL DE MORANDE.

Vermeille et Prieur auraient été de dignes élèves de Sappho, et U cite des fragments de la correspondance de ces deux femmes.

Que les mœurs de la troupe des Variétés laissassent à désirer, cela est fort vraisemblable ; mais il est permis de penser que le répertoire de ce théâtre ne se composait pas exclusivement de pièces ridicules : car elles eurent l'honneur d'exciter la colère de ta Comédie- Française, et ce fut même l'installation des Variétés au Palais-Royal qui provoqua la dé- ^ ciaration de guerre des artistes privilégiés à ceux des petits théâtres. Les acteurs de.<< Variétés tirent tête résolument aux attaques de la Comédie- Française. Dans leur mémoite en défense ', ils discutent avec tînesse l'ordonnance de 1680, non enregistrée du reste, et font remarquer qu'en défendant alors à d'autres comédiens qu'aux comédiens du roi de s'établir dans la ville et faubourgs de Paris, le souverain n'avait pas dû se lier les mains pour l'avenir et s'était réservé pour lui-même ou ses successeurs le droit d'autoriser de nouvelles troupes à ouvrird'autres théâtres. « Comment, au surplus, seroit-il possible, écrivent les entre-

I. V, Mémoire en réponse et consultât h» pour les entrepreneurs du spectacle des Variétés contre les Comùdiens français. 14 juillet :785.

LES THKATRES DO DOUI.EVABD. ijg

preneurs des Variétés, de n'admettre à toujours qu'un seul théâtre français dans Paris ? 11 faut, a dit l'un des écrivains les plus éloquents du siècle, des spectacles aux hommes corrompus; nous nous contenterons de dire qu'il faut des spectacles au peuple nombreux d'une capitale telle que la nôtre, n Un autre mémoire ', écrit dans une forme assez vive, insiste sur la même nécessité et plaide avec chaleur la cause des petits théâtres : " Si vous brisez les petits théâtres où la moitié de ce million d'habitants vient prendre les distractions nécessaires à son existence, comme un délassement de ses travaux, où fuira-t-elle ? Il faudra donc qu'elle s'entasse dans les tavernes, qu'elle s'abrutisse et se ronge dans CCS lieux publics où la débauche prodigue ses poisons; et n'aurez-vous point à craindre ces émotions populaires dont l'oisiveté et le choc de tant d'autres passions deviennent quelquefois le germe? » Enfin, pour réfuter les déclamations des comédiens privilégiés, qui signalaient avec indignation la prétendue imiT^oralité des pièces jouées sur les petits théâtres, l'avocat des scènes de second ordre répond : Mais vous-jouez bien Georges Dandin, œuvre

I, Observations pour les entrepreneurs de spectacles forains sur J'imprime intitulé : Mémoire et consultation pouf Us Comédiens français.

iSo THEVENEAU DE MORANDE.

bien autrement immorale que nos farces, puisqu'elle tend à faire considérer l'adultère comme une^eM/i7/es«.

Lorsque OtTenbach mit à la mode, grâce à sa musique endiablée, ta parodie des héros et celle des dieux de l'Olympe, peut-être ne se doutait-il pas qu'il avait eu des précurseurs au xviii" siècle. Deux anciens employés de Nicolet, Visage et Salé, avaient fondé ce qu'on appela le Théâtre des Associés. Ils firent fureur, en jouant en charge Al\ire, le Cid, Mahomet.

Le Chroniqueur désœuvré les avait traités A'aboyeurs. « Avec sa voix de taureau (disaitil, en parlantde Visage, surnommé Beau-Visage à cause de sa laideur), ce gredin-là braille, â se faire entendre du boulevard du Temple à Ménilmontant. » Visage trouva moyen de se faire une réclame, en relevant, sur son théâlrCj la critique dirigée contre la puissance de sa voix. Il arrivait en scène, tenant à la main la brochuredu Chroniqueur désœuvré et s'adressait à l'acteur son compère : « Monsieur, connaissez-vous ce livre-ci? — L'acolyte, après l'avoir parcouru, répondait : Non, Monsieur, mais j'en ai entendu parler comme d'une brochure diffamatoire, indigne d'occuper les honnêtes gens.

Visage. Vous dites vrai ; eh bienj dans ce

LES THEATRES DU BOULEVARD. iSi

lîbelleon ose me taxer d'être un braillard qu'on entend d'une lieue à la ronde.

L'acolyte. Vous, Monsieur, un braillard!...

quelle calomnie!... Il est vrai que vous avez l'organe mâle, mais il est plein et sonore... d

Et l'auditoire d'applaudir. C'est ainsi que Beau-Visage mettait les rieurs de son côté. Il avait d'ailleurs des moyens in&illibles pour attirer le public dans son théâtre. Les filles et les libertins se portaient en foule aux représentations de nuit : les petites loges étaient disposées tout exprès pour favoriser la conversation '. La police finit par interdire ces représentations de nuit, qui scandalisaient les gens vertueux.

Le Paris du xviu" siècle avait des plaisirs pour toutes les classes et pour toutes les bourses. Ceux qui restaient à la porte des théâtres pouvaient entrer dans la boutique de Curtius. B Curtius, dit Morande dans la Galette noire, a modelé les rois, les grands écrivains, les jolies femmes et les fameux voleurs. On y voit

1. En 1791, les Pantins du Boulevard donnent la camposilion de la Iroupe du th^fttre des Associas dont Salle était resté l'unique directeur. Actrices : Mesdames Salle, Babet, Allier, Maisonneuve, Chassinel, Léger, Pompée, Fleury aînée et Fleury cadette. .4cleurs : Messieurs Julien, ancien jockey du marquis de Villette, Aleiandre, Verneuil et Dorfeuil.

iSl THEVENEAU DE MORANDE.

Jeannot, Desrues, le comte d'Estaing et Linguet^ on y voit la famille royale assise à un banquet artificiel; l'empereur est à côté du roi. Le crieur s'égosille à la porte : Entrez, entrez, Messieurs; venez voirie grand couvert; entrez, c'est tout comme à Versailles. On donne deux sols par personne... et le sîeur Curtius bit quelquefois jusqu'à cent écus par jour avec la montre de ces mannequins enluminés '. «

I. Voici une lettre assez curieuse et que nous croyons inédite, qui montre Curtius, au lendemain de la Révolution, sous sa nouvelle incarnation de t volontaire delà Bastille ■- On sait que, dans !a journée du 12 juillet 178g, lafoule, surexcitée par la nouvelle du renvoi de Necker, se précipita dans l'établissement de Curtius et y enleva les bustes de Neciter et du duc d'Orléans pour les promener en triomphe. Celui du duc fut r&mis S un colporteur nommé Pépin.

La lettre ci-dessous, dont nous respectons l'orthographe, est adressée par Curtius, le 1 1 novembre 1789, ï administrateurs de Paris !

MBSSlBUkS,

En rendant justice à vos lumiires et faisant l'éloge de votre dernier arrêté pour la police du boulevard du Temple, j'ai con^u un projet que j'ai l'honneur de vous adresser.

Le boulevard du Temple est, dans l'été, la plus belle des promenades et, dans l'hiver, la plus dangereuse. Celte vérité vous est sans doute connue. Pour obvier promptement à l'indécence des tilles publiques et aux tapages qui se font dans deui cafés en mauvais renom, je pense qu'il serait de votre sagesse d'établir un corps de garde qui serait placé au milieu de ce bou-

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Le boulevard offrait encore aux badauds plusieurs autres curiosités : le cabinet de physique

levard, en face de la ligne habitée. Ce corps de garde Beraitbaiiàl'inBlarde ceux qu'on Toit à l'Hôtel de Ville. La ville m£me ne se refuserait pas à désigner le lieu de son emplacement parce que la ville, qui sans doute ne désire que l'utilité et la tranquilité du citoyen, ne peut que protéger les bonnes vues d'un zélé patriote. La crainte des malfaiteurs et des incendiaires, qui a causé tant d'allarmes aux habitans du boulevard, serait un assés puissant motif pour faire adopter ce projet. En conséqueve. Messieurs, je propose une contribution volontaire pour construire ce corps de garde. Je serai le premier à payer ma taxe et je ne crois pas qu'aucun habitant du boulevard se refuse à un établissement aussi pressant que nécessaire. Je laisse i vos réflexions judicieuses, messieurs, à décider de l'importance de mon projet et à presser son exécution. Malgré que je n'aye plus l'honneur d'être membre du district, je voua prie de ne pas m'épsrgncr en ce que je pourrai pour vous plaire, et vous témoigner l'attachement respectueux avec lequel je suis, en attendant l'honneur

Voire tris humble et très obéissant si

Malgré vos delTenses, Messieurs, la grosse caisse continue au café Yon. Je pense qu'il est très nécessaire de vous élever contre cette désobéissance, et de deffendre absolument la danse dans les caffs du boulevard; cette permission, accordée, je ne sais pourquoi, par l'ancienne police, a fait de ces endroits, autrefois charmants, le rendez-vous de la plus ciété.

très... »; la naine, la géante et Noël^ et l'on pouvait admirer a le siège et l'attà Gibraltar, exécutés par un mécanicien \ jamais fait dans sa vie que des moul| carton ».

Plusieurs cafés s'étaient installés sur k levard sans préjudice des cafés de théà Les plus fréquentés étaient, vers 178 2-1 café Turc^ le café des Babillards, le café Sei le café Yongj dont parle Curtius dans la que nous avons citée, le café Tassin, le Armand et le café Alexandre. Ce dernier particulièrement fréquenté par les dise d'Alcibiade. D'ailleurs, presque tous lesca les maisons des traiteurs ne différaient par une nuance des maisons de débauche, avait jadis contraint les traiteurs, écrit rande, à mettre des rideaux aux fenêtres; r voyant que leurs pratiques à parties fin trouvaient ainsi obligées d'aller plus loir ont oublié Tordre de la police et ont miî

I . La Gai^ette noire a copié tout le chapitre \ Chroniqueur désoeuvré »"n '•• *— î--

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jalousies qu'on peut fermer à volonté et qui vous mettent dans le cas de faire tout ce que vous jugerez à propos. » C'était une mode assez répandue d'installer dans ces établissements équivoques des vielleuses, pleines de bonne volonté, qui par -leurs chansons plus que légères remettaient en belle humeur les clients engourdis. La Galette noire et le Chroniqueur fournissent des échantillons du genre de poésies que cultivaient les vielleuses : nous nous faisons un devoir de les laisser dans une ombre discrète. Au café de la rue de Saintpnge, les charmes du personnel féminin étaient honnêtement tarifés et une salle basse offrait aux clients du lieu toutes les facilités désirables.

A côté des libertins, les joueurs. Nous avons indiqué plus haut ' à quels scandales la passion du jeu avait donné lieu et quels ravages elle produisait dans la plus brillante aristocratie. On a vu que les tripots étaient placés soue la surveillance directe de la police qui , par l'intermédiaire du caissier des jeux, centralisait les opérations quotidiennes des différents établissements et prélevait une prime sur les gains des banquiers. Morande,dansiaGii^eHe noire, et Manuel, dans \a Police dévoilée, ont recons-

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