MORANDE ET BEAUMARCHAIS
c'est juste, les domiciliés méritent quelques préférences. Les domiciliés paient la capîtation, la taille, le brevet, les corvées, les ustensiles; que sais-je, mot ? Ce sont des hommes précieux
-au trésor royal que des domiciliés : au lieu qu'un étranger est... un étranger et ne paie rien. A propos de ce Cagliostro, tenez, monsieur de Beaumarchais, vous me croirez si vous voulez: il m'a valu bien gros. J'ai eu, depuis quelques années, de bonnes aubaines, et, si j'avais su un peu me conduire, je serais riche maintenant, et très riche; mais il y a un chien de proverbe qu'il m'a toujours été impossible de faire mentir, et une sorte de fatalité a toujours voulu que ce qui venoit de la flûte retournât au tambour ». Et puis le métier d'entrepreneur de
chantage comporte bien des désagréments. Par exemple, le Sosie de Morande a offert ses services au marquis de Saint-Hurugue, et ce gentilhomme a répondu d'un ton superbe, en montrant sa bourse, qui contenait 3oo guinées :
u Monsieur,- cet or est pour les misérables et non pour les méchants, n Hélasl pourquoi Beaumarchais n'a-t-il pas stylé ce farouche marquis? 11 n'est personnequi sache mieux que Beaumarchais faire gagner de l'argent aux hommes de lettres. 11 devrait laisser un enseignenient à la postérité et écrire Iuî*méme sa vie :
a Pourdirecequ'il est, il faut être lui-même. »
En terminant y le Morande imaginaire souhaite à son protecteur de découvrir « quelque Figaro qui puisse faire la barbe à ce M. Bergasse qui le combat à toute outrance ». Linguet aurait bien convenu pour remplir cette mission, mais Beaumarchais a commis l'imprudence de se brouiller avec lui *.
Ainsi s'égayaient les frondeurs aux dépens des deux amis.
L'ex-Gazetier cuirassé prit fort mal la plaisanterie. L'accusation de vénalité l'exaspérait^ et pour cause. Il nie avec assurance avoir reçu de l'argent pour attaquer Cagliostro et se trouve assez payé, puisqu'il « a réussi à chasser cet empirique d'Angleterre » -. Quant aux paroles
1. La Correspondance de Grimm (édit. Taschereau, t. XIII, p. 372), après avoir parlé de Taffaire Kornmann, donne des couplets satiriques, composés à ce propos, sur le malheureux Beaumarchais. Nous n'en citerons qu'un, à titre d'exemple :
Kornmann contre toi publie
Un factum rempli d'infamie j
Il est l'écho de Mirabeau.
Ah ! Beaumarchais povero 1
A ce mémoire véridique
Réponds en style marotique,
En calembours de Figaro,
Ahl Beaumarchais, bravo, bravo l {bis).