‹ Theveneau de MorandeChapitre 27 sur 46 · MORANDE ET BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

MORANDE ET BEAUMARCHAIS

Morandc continue à soutenir la cour. — Motifs de sn conduite. — L'Affaire Kornmank. —Alliance de Morande et de Beau marc h ai s. — Les mfsaTenlures conjugales du banquier Kornmann. — Son procès contre Beaumarchais, Daudet de Jossan, le prince de Nassau et M. Le Noir, ancien lieutenant général de police. — L'avocat Bergasse et ses mémoires pour Kornmann. — L'opinion publique défavorable à Beaumarchais. — Arrêt du Parlement. — Morande, dans le Courrier de FEunipe, prend le parti de Beaumarchais. — Lettre apocryphe, publiée sous le nom de Morande; il est accusé de vénalité. — Indignation du gaielier. — H se décide à quitter l'Angleterre.— Fin de sa collaboration au Courrier de l'Eurtqie. — Morande revient en France.

Au milieu de ces hautes péripéties d'une révolution à son début, quel rôle va jouer ce chétif pamphlétaire dont la plume a porté naguère les premiers coups à la monarchie ?

Morande va-t-il encore une fois changer d'at-

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titude et, de précurseur de la Révolution devenu auxiliaire et agent de la cour, se tourner vers le plus fort, vers le parti populaire ? Non : il ne changera plus désormais. M. de Loménie lui en fait honneur et le félicite de « s'être montré plein de respect pour Louis XVI, dans un temps oii le meilleur des rois était déjà en proie aux plus infâmes outrages ' ». Il n'est pas impossible en effet que l'ex ga^etier cuirassé ait éprouvé un secret remords de son ancien métier de lîbelliste et un réel sentiment de fidélité pour les personnes royales; mais on aie droitde supposer aussi que ce sentiment n'avait rien de chevaleresque, et que Morande ne s'est pas un moment départi de son principe essentiel : gagner avec sa plume le plus d'argent possible, Mirabeau, malgré son génie et son tempérament révolutionnaire, devait se vendre à la cour : Morande, qui ne brillait pas par les scrupules et n'avaîtjamais obéi qu'aux mobiles les plus bas, restait Adèle à la monarchie parce que la monarchie pouvait payer encore. Jusqu'au 10 août, les pamphlets contre -ré volulionnaires de Paris et de Coblenz furent payés par la liste civile '.

D'ailleurs, Morande prenait de toutes mains.

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Il est bon de noter au passage le rôle qu'il joua dans l'affuire Kornmann, d'abord parce que l'afTaire en elle-mcnie est assez piquante, et ensuite parce que le premier protecteur de Morande, le spirituel et immoral Beaumarchais, s'est trouvé encore une fois, dans cette circonstance , rapproché de l'ancien biographe de M"' Du Barry.

Au moisde mai 1787, Guillaume Kornmann, ancien banquier à Paris, portait plainte au Châtelet contre sa femme, convaincue d'une série d'adultères, contre le sieur Daudet de Jossan, Beaumarchais, le prince de Nassau et M. Le Noir,ancien lieutenant-général de poHce. L'ex-banquier accusait ces quatre personnages de tous les crimes imaginables. A l'en croire, Daudet de Jossan ', favori du prince de Montbarey, l'ancien ministre de la guerre, aurait

semblée Nalionaledans Us séances des i5, iGel 1700^1

I. Daudet de Jossan s'était fait connaître par quelques ouvrages littéraires, noiammenl par sescritiques sur les salons. Il était fort intrigant. Éconduit par le duc de Chartres, par le duc d'Aiguillon, il avait fini par gagner In confiance du prince de Montbarey, auquel il servit d'agent dans les négociations pour le mariage de la tille du ministre avec le prince de Nassau. En récompense, Daudet fut nommé syndic de la ville de Strasbourg, ce qui causa un grand scandale, car le corps municipal de Strasbourg était composé de la plus haute noblesse.

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séduit M"" Kommann cl l'aurait rendue grosse. Plainte du mari contre l'épouse, qui, en vertu d'une lettre de cachet, est enfermée chez les dames Douzi, maison de correction destinéeaux femmes coupables. Alors intervient Beaumarchais qui, Â la sollicitation de son ami le prince de Nassau'Siegen , prend la belle sous sa protection et, en décembre 1781, obtient de M. Le Noir l'ordre delà faire mettre en liberté. Fureur de l'époux et déluge de mémoires, rédigés sous son inspiration par le jeune avocat Bergasse, qui voit dans ce scandale une occasion d'asseoir sa réputation. Sans parler de Daudet, qui avait bien réellement débauché M°" Kornmann, on accusait Beaumarchais d'avoir lui- même goûté à ce fruit défendu et d'en avoir laissé une part à Le Noir, pour obtenir son concours bienveillant. On a cherché à justifier Beaumarchais d'une intervention au moins inutile; on a prétendu qu'il n'avait agi dans cette affaire qu'avec les intentions tes plus pures *. Tel n'était pas l'avis des contemporains, et Les continuateurs de Bachaumont* n'hésitent pas à penser que Daudet et Beaumarchais sont « fort capables

1. V. notamment Beaumarchais et son temps de M. de Loménie, t. I[,p. 38i.

î. Mémoires secrets, 20 mai 1787 et passim jusqu'au îG octobre.

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des atrocités qu'on leur impute n. Ils ajoutem que l'auteur du Mariage de Figaro i connu et que sa réputation en scélératesse n'esl point équivoque ». Nous savons que le Parlement a donné raison à Beaumarchais en con damnant Kornmann, par arrêt du 2 avril 1 789 à payer à son adversaire mille livres de dom m âges- intérêts ; mais il y a lieu de croire que le Parlement a tenu principalement à rendre justice à M. Le Noir, qui, lui, avait été calomnié par Bergasse et son client d'une façon ridicule '. Beaumarchais vieilli avait contre lui l'immense force qu'il avait de son côté dans l'affaire Goëzman : l'opinion publique. On le qualifiait couramment de moderne Verres et de scélérat ; on plaignait Le Noir de l'avoir pour acolyte; on chantait :

L'itrange auteur de Tarare, Pour un bon mot, l'an dernier, De l'ordre de Saint-Lazare Kul fait simple chevalier.

Le procis qu'il se priparc Pourroit bien, cette fols, Lui mériter la grard'croix.

Déconcerté, étourdi par le torrent des sar-

I. Le II septembre 1787, un arrt» du Conseil du roi, rendu sur l'avis du garde des sceaux, avait déîâ supprimé comme libelles les mémoires de Kornmann, parce motif qu'ils contenaient des Imputations fausses

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casmes, Beaumarchais, qui venait déjà d'essuyer sans mot dire les invectives de Mirabeau à propos des spéculations de la Compagnie des Eaux de Paris, Beaumarchais, auquel ce redoutable adversaire avait publiquement reproché \' opprobre de ses relations avec Morande, n'hésita pas à réclamer encore le concours intéressé de l'ex-Gazelier. Dans ses n°'des 8, 12 et 1 5 juin 1787, le Courrier de l'Europe prit violemment parti contre Kommann, et le correspondant de Beaumarchais rédigea pour lui une diatribe dontlesAf ^moire^ secrets annoncent, le 6 juillet, la prochaine publication. Il est plaisant de voir l'athlète fatigué, qui avait autrefois bravé le Parlement MaupeoUj emprunter maintenant pour se défendre la plume d'un homme aussi méprisé que Morande. Au reste, le public jugeait avec dédain les nombreux mémoires publiés par Beaumarchais contre Kornmann. Tandis qu'on trouve que Bergasse « a le style noble,

et calomnieuses contre M. Le Noir. L'arrêt du Parlement n'est qu'une conséquence de ]'arr£t du Conseil dont M. de Loménie ne parle pas. V. Mémoires secrets, 1 : oct. 1 787, L'arrêt du Conseil supprimait, en mïme temps que les mémoires de Bergasse et Kornmann, un vrai libelle intitulé L'an 1787, précis de l'administration de la Bibliothèque du Roi sous M. Le Noir. Mémoires secrets, i3 oct. 1787.

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plein', ferme n,la réponse de son adversaire est qualifiée de « gâchis... Des injures grossières, de mauvaises plaisanteries, voilà ce qui te caractérise : ce sont les grimaces d'un singe méchant qui, fouaillé rigoureusement, aiïecte encore de rire pour déguiser son châtiment et sa rage. » L'intervention de Morande fît aussi le plus déplorable effet. On savait si bien de quelle manière il fallait s'y prendre pour obtenir le concours de cette plume vénale 1 Un mauvais plaisant miten circulation une prétendue lettre de B M. de Morande, auteur et rédacteur du Courrier de l'Europe ', à M, de Beaumarchais.

Dans cette lettre, apocryphe comme on pense, Morande est censé s'adresser à Beaumarchais, a pour être garanti de tout événement ■, M. Kornmann ayant porté plainte contre lui, à cause de quelques articles insérés dans le Courrier de l'Europe. Il est bien juste que Beaumarchais prenne la responsabilité des articles dont il s'agit, puisque c'est lui qui les a rédigés. ■ Vous savez, monsieur, écrit le pseudo-Morande, que par vos lettres des 4, 1 3, 1 9, 27 mai

I. Mémoires secrets, 20 mai 1787 i juin. Il est curieux d'eniendreM. de Lom^niequnlitier de galimatias le mémoire de Bergasse. Après loui, les deux mémoires peuvent sans doute £tre renvoyés dos à dos.

et 6 juin derniers, vous m'avez prié d'insérer dans le Courier de l'Europe plusieurs articles que vous avez composés vous-même, auxquels articles vous m'avez défendu de rien changer; que vous avez cependant exigé que le tout fût imprimé sans guillemets, afin que Ton ne soupçonnât pas qu'autre que moi en fût l'auteur. Quatre de ces articles étaient contre M. Guillaume Kornmann; vous me les avez payés à raison d'une guinée par chaque ligne. Je ne me plains pas du prix : il était raisonnable. » Mais quoi! Le Courrier de VEuropeei 4,000 souscripteurs en France; s'il allait être interdit à la frontière française, le rédacteur n'aurait plus qu'à se jeter dans la Tamise, car il n'a pas d'autre corde à son arc. a Si je savais faire autre chose, s'écrie-t-il, à la bonne heure, je me consolerais; mais je ne sais que libeller, c'est mon unique métier. r> Ah! continue le falix Morande, on a bien rarement l'occasion de traiter une bonne affaire. On n'a pas tous les jours sous la main des personnages comme Cagliostro. Kornmann ne le vaut pas, à beaucoup près. C'est un domicilié. « S'il n'était que passager, voyageur, comme l'était Cagliostro... Ah! comme j'aurais gagné de l'argent! Entre nous, ce Cagliostro est le roi des hommes, mais il était étranger et on lui a jeté la pierre ; au fond,

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