‹ Theveneau de MorandeChapitre 30 sur 46 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Morl de Mirabeau. — Morande reprend son programme et fonde VArgus patriote. — Situation de la cour, — Morande accepte la mission de défendre la monarchie constitutionnelle. — Il se prononce contre les émigrés et les princes étrangers. — Ses efforts pour expliquer la fuite de Varennes. — Louis XVI enlevé malgré lui. — Pétîon et Brissol réclament la proclamation de la République. ~ Furieuse campagne de Morande contre Brïssot. — Objections contre le régime riipublieain, — Robespierre et Condorcet qualifiés de naïfs. — Morande blâme les prétentions de la noblesse et du clergé, en m£me temps que les doctrines des Jacobins. — Il encourage le club des Feuillants à résister aux anarchistes- — Inertie de Louis XVI; maladresse des députés de la droite. - Energie de Morande. — Il se rattache à la Constitution. — Brïssot désigné par la cour aux coups de Morande. — Motifs de haine entre les deux adversaires. — Réponse de Brissnt à Morande. — Résumé des accusations dirigées contre \e Cafetier cuirassé par les contemporains. — Réplique de Morande à Brissot. — Accusations contre Brissot. ~ Ses aventures à Londres. — itleclions pour l'Assemblée légis-

lative. — Morande réussit presque à faire échouer la candidature de Brissot. — Déception. — Réunion de l'Assemblée législative. — Morande juge la nouvelle assemblée. — Décret injurieux pour Louis XVI.

— Éloge de la Fayette par Morande. — Anarchie. — Massacres d'Avignon. — Insurrection de Saint-Domingue. — Morande réagit contre la Révolution. — Il déplore l'indiscipline de l'armée. — Nouvelles attaques contre Brissot et Condorcet. — Ironies contre Pétion, nommé maire de Paris. — Pétion au club des Jacobins. — Scène attendrissante. — Morande tonne contre les Jacobins. — Les Feuillants réduits à l'impuissance. — Criliquescontre l'Assemblée législative. — La pétition du laboureur de la Dordogne.

— Défilé des officiers de la garde nationale devant l'Assemblée. — Situation impossible des ministres.

— Robespierre opposé à la guerre. — Carra et le duc d'York. — Politique extérieure de Morande. — La France au début de 1792. — Attroupements; désordres à Paris. — Théroigne de Méricourt conciliatrice. — Optimisme de Pétion. — Ses discours à l'Assemblée. — Morande devient moraliste. — Il flétrit les libellistes, les maisons de jeux et les petits théâtres. — Morande partisan de la paix. — Démission de M. de Narbonne. — Arrestation du ministre Delessart. —Jugement de Morande sur le ministère girondin. — Dumouriez, Clavière, Roland. — Massacres en province. — Morande retourne un moment à Arnay-le-Duc. — Son découragement. — Il reprend la lutte. — Ses sarcasmes contre Camille Desmoulins.

— Sombres pressentiments. — Morande dénonce les républicains. — Le ministre Dumouriez aux Jacobins. — Le bonnet rouge condamné par Robespierre et les Jacobins. — Un baptême civique. — Les Suisses de Chàteauvieux. — Déclaration de guerre à l'Autriche. — Indiscipline des troupes. — Déportation des préires non assermentés. Morande cesse brusquement la publication de V Argus patriote, — Mort

de Morande. — Erreurs accrWitées sur la fin de sa vie. — Généalogie de sa famille. — Appréciation générale sur k rôle de Morande.

Q CELLE était à cette époque la situation de la Franceetde son gouvernement? Mirabeau venairde mourir (2 avril), emportant avec lui, comme il le disait'à son lit de mort a le deuil delà monarchie française n. Louis XVI, bloqué par le peuple aux Tuileries, essayait de tromper l'opinion par les déclarations officielles des ministres; mais, tandis que Montmorin envoyait aux puissances la circulaire du 23 avril, les dépêches secrètes au roi de Prusse et à la gouvernante de Belgique protestaient contre les actes de la Constituante et déclaraient nulle toute sanction donnée par Louis XVI aux décrets de la représentation nationale. Au sein de l'Assemblée, l'influence de Robespierre grandissait. II venait de faire voter qu'aucun membre de l'Assemblée ne pourrait être réélu à l'Assemblée prochaine. Marat applaudissait à l'invention du docteur -député Guillotin et au maintien de la peine de mort, voté par les représentants du peuple. Ma rie-An toi nette méditait, avec son conseiller et correspondant le comte de Merci, des plans d'évasion.

C'est dans ces circonstances que Theveneau de Morande publia, le 8 juin 1791, le premier

244 THEVENEAU DE M GRANDE.

numéro de sa nouvelle feuille. Il était précédé d'un prospectus, dans lequel le publiciste explique le titre du journal : a En prenant celui de V Argus patriote^ je m'impose le devoir de veiller aux intérêts du patriotisme, en même temps que je me destine à en propager les principes. Je ne marcherai sur les traces d'aucun des journalistes qui se sont élevés depuis la Révolution. Je serai libre dans mes opinions et aucun parti ne me subjuguera. » Morande ne néglige pas de soumettre sa propre apologie à ses futurs lecteurs. Il se présente comme un précurseur de la Révolution, comme un ennemi résolu des abus de l'ancien régime. « Voué depuis longtemps à la cause de la liberté, i'ai anticipé sur les événements dont la France a été témoin, pour manifester le désir de la voir libre et le despotisme ministériel abattu. » Il a même l'audace de rappeler comme un titre de gloire la honteuse tentative de chantage contre la Du Barry, tentative qui lui avait rapporté de si beaux bénéfices. « J'ai été, dit-il, une des victimes de l'autorité arbitraire, mais je me suis vengé en mettant en question la toutepuissance des ministres de Louis XV, à une époque où rien ne pouvait leur résister. » Maintenant, la France a brisé ses chaînes ; les écrivains peuvent exprimer leurs opinions avec

MOBANDE ET LA REVOLUTION. î^5

plus de sûreté qu'en Angleterre. « Après avoir vu expirer la liberté de la presse en AngleterrCj je l'ai vue renaître en FrancEj et j'ai abandonné le cadavre aux vers qui le rongent pour me rapprocher d'un nourrisson sain et vigoureux qui jouit de la santé la plus robuste, i Ces phrases et ces métaphores ne constituaient pas un programme. Cependant, il y avait un programme dans cette préface de l'Argus; car Morande, en finissant, promet d'attaquer les intrigues et de signaler ceux qu'il importerait d'exclure de la nouvelle législature. Il devait effectivement réaliser ces promesses, en dirigeant contre Brissot les plus furieuses attaques.

L'Argus a paru tous les quatre jours, à peu prés régulièrement, depuis le 8 juin 1791 jusqu'au 26 mai 1792, c'est-ù-dire presque jusqu'à la veille de la dissolution de la garde du roi. On peut étudier, en feuilletant le journal de Morande, toute une année de l'histoire de la Révolutionj mais, en évitant de nous perdre dans le détail de faits historiques qui sont dans toutes les mémoires, nous nous attacherons seulement aux polémiques qui peuvent donner une idée exacte de la nouvelle attitude de Morande, et du caractère d'un journal qui, à notre connaissance du moins, n'a pas encore été l'objet d'une analyse approfondie.

Il n'y a pas à s'y méprendre. Le diable s'est fait ermite ; l'ancien ennemi du trône en est devenu le défenseur respectueux. Toutefois, on ne doit pas le confondre avec ces fanatiques du droit divin qui, par les exagérations de leur plume ou de leur action politique, ont fait tant de mal à la cause de la monarchie mourante.

Sur la question de l'intervention étrangârej par exemple, il se montre très catégorique. L'^rgus, dés le 8 juin, se prononce nettement contre les intrigues des princes allemands et des émigrés français : < Voici le moment le plus important de la Révolution. Jusqu'à ce jour, elle n'a produit que des crimes isolés ou de lâches complots. Si elle prenait un autre caractère, ce serait celui de la plus atroce férocité. Le peuple se croirait permis de repousser les crimes que l'on voudrait commettre par des représailles qui seraient tout aussi criminelles... L'entrée des troupes dans le royaume ferait couler le sang dans toutes les parties de l'empire, n Et Morande invitait les princes émigrés à rentrer dans leur patrie. II va même jusqu'à approuver la convocation des gardes nationales par l'Assemblée.

Un peu plus urd, après la fuite de Varennes et l'arrestation du roi, Morande, est l'un des premiers à mettre en circulation la fiction que

l'Assemblée adoptaj sous ta pression de la Fayette. Il intitule son article du 23 juin : H De l'enlèvement du roi n. Son intention évidente est de faire croire au peuple que le malheureux Louis XVI n'a fait que subir l'influence néfaste de son entourage. « Le roi, en quittant sa capitale, a été trompé et égaré, ou il a été enlevé; dans l'un et l'autre cas, ce n'est pas sa personne qui est répréhensible, puisque la sûreté de la chose publique a exigé qu'il fût déclaré impeccable. » Avec une grande habileté, le journaliste tire parti de la lettre où M. de Bouille déclarait à l'Assemblée Nationale que lui seul avait tout ordonné et que, si l'on ôtait un cheveu de la tête du roi, il ne resterait pas pierre sur pierre à Paris. Bouille est en sùrçté : on peut l'accabler d'injures et le charger à plaisir. Cela fera diversion. Aussi ['Argus l'accuset-il (n* du 3 juillet) d'atroce perfidie, t C'est lui qui a conseillé au roi de l'éloigner... Il est heureux pour les Français que l'auteur du complot qui a dirigé l'enlèvement du roi se soit fait connaître à fond. » Mais déjà Pétion et Brissot, tirant parti des conspirations royalistes, demandaient l'établissement de la République. Brissot, l'ancien rédacteur du Courrier de l'Europe, l'ami de Pelporre et de Linguet, paraissait alors le plus dangereux des ennemis

143 THEVENUAC DE MORA.NDE.

de la cour; car Robespierre disait encore :

« Qu'est-ceque la République'? "Aussi est-ce contre Brissot que Morande a reçu Tordre de diriger les plus violentes invectives. Celte consigne semblait à l'cx-libelliste d'autant plus agréable qu'il avait contre lui des griefs personnels : il lui reproche formellement dans VArgus {n" du 25 août 1791) d'avoir fourni à Manuelles détails peu flatteurs pour le Gazetier cuirassé qui figurent dans la Police dévoilée. Nous verrons tout à l'heure les attaques contre l'homme; voyons d'abord les objections contre l'idée même de la République.

a Les inconvénients de ce genre de gouver-

I. Danssan Brissot démasqué, publié en février 1792, sept mois plus larJ, Cumille Desmoulins constate également que Robespierre et Marat ne prenaient pas pour mot d'ordre à celle époque le mot de République. I Était-ce d'une bonne politique, écrit Camille s'adressant k Brissot, lorsque la France avait été décrétée une monarchie, lorsque le nom de république effarouchait les neuf dixièmes de la nation, lorsque ceux qui passaient pour les plus fougueux démocrates, Louscalot, Robespierre, Carra, Fréron, Danton, moi, Marat lui-même, s'étaient interdit de prononcer ce mot; était-il d'une bonne politique à vous, Brissot, d'affecter de vous parer du nom de républicain, de timbrer toutes vos feuilles de ce mot République, de faire croire que telle était l'opinion des jacobins et d'autoriser les calomnies et la haine de tous ses en-

MORANUE ET I.A HUVOLUTION. H9

nement sont connus, écrit Morande... la France a besoin d'un monarque à la tête de son gouvernement; elle veut en avoir un '. >> A la rigueur, la forme républicaine pourrait convenir à une petite vallée ; s mais il faut d'autres moyens pour gouverner 25 millions d'habitants, dans un pays accessible de toutes parts aux ennemis du dehors et à tous les genres de corruption dans son intérieur. Un pays habitué au luxC) dans lequel les fortunes sont inégales, est bien diiférent de ceux oii l'égalité civique est fortifiée par celle des fortunes. > Numéro du 3 juillet, — Quelques Jours après, l'Argus patriote (numéro du 14 juillet) fulmine encore contre les républicomanes qui veulent diviser les forces des Français, leur faire perdre le goût de la liberté et exposer de nouveau le royaume à toutes les horreurs de l'anarchie. 11 signale violemment la publication des deux premiers numéros du Journal républicain. ■ Ce journal s'imprime dans la caverne de Jean-Pierre Brissot, ci-devant Warvillc. Le nom de Brissol suffit seul pour faire voir dans quel esprit et pour quels motifs on imprime le

I. C'est évidemment par erreur queM.Ch. de Monseignai, dans l'ouvrage intltuli: : Un chapitre de la Révolution française, Paris, i853, classe \ Argus patriote parmi les journaux jacobins.

25o THEVENEAU DE MORANDE.

Journal républicain \ » Morande fait une grande différence entre Brissot, <c le chef des bureaux des traîtres à la patrie^ Tagent général de tous les ennemis de la chose publique », et Robespierre, Pétion, Prieur, Buzot,Condorcet, qui ne sont que des gens trompés y des naïfs, animés des meilleures intentions, mais pleins d'inexpérience, suivant lui. « Il n'est pas facile, écrit-il, de faire des éloges comme M. Condorcet, de débiter des discours avec autant de bonne grâce que M. de Robespierre, de faire des sermons aussi éloquents que M. Grégoire, mais on peut être moins ignorant qu'eux en politique. » Cependant Robespierre semble au journaliste un peu moins inoffensif que les autres. N'avait-il pas osé demander la mise en accusation du roi, et sa comparution devant la justice ordinaire, à la suite du voyage de Varennes? N'avait-il pas essayé de prolonger l'agitation, et de soumettre à une discussion approfondie la procédure à suivre dans cette circonstance? Morande croit devoir lui adresser une douce réprimande, comme ferait un pédagogue à un écolier en faute. Il s'étonne que « M. de Robespierre, qui est un grave

I. Ce journal n'eut que quinze numéros. II avait pour rédacteurs principaux : Condorcet, Thomas Ppyne et Achille Duchâtel.

MORAMIE ET LA RK VO I.UTION. iSi

magistrat, un sénateur de poids, une si bonne tête », ait pu livrer en pâture aux exagérés et aux violents une question aussi redoutable que celle de la responsabilité du roi. 11 le conjure de « s'arrêter au bord du précipice, d'en fixer la profondeur... de se retirer du groupe effrayant à la tête duquel il s'est mis en scène ».

Si Morande s'élève avec énergie contre le parti républicain, il dit crûment son fait au parti aristocratique. Après avoir annoncé dans son journal que plusieurs châteaux viennent d'être brûlés par les gardes nationales et qu'il y a eu même des victimes, voici à quelles réflexions philosophiques il s'arrête : « H peut arriver des malheurs à l'un et à l'autre parti, mais le moyen d'empêcher la ci-devant noblesse d'être exterminée est de se bien persuader, ainsi que le clergé, que leur règne est passé et que l'on ne croit plus ni à la chevalerie, ni aux augures >> (numéro du lojuillet i~gi)- Ht, un peu plus tard, il ajoute ; « Les émigrans auront beau faire, le talisman est brisé; ils ne renverseront point la constitution. Tout projet de contre-révolution est en même temps une atrocité et une folie. >> Quant au clergé, Morande estime que ses prétentions outrées ont forcé l'Assemblée « de faire tomber tout d'un coup tous les prestiges n, ou, en termes plus clairs^

a53 THEVENEAU DE MORANDE.

de déclarer les biens de l'Église propriété nationale, et il n*y aura plus à revenir sur ce décret. Ainsi le rédacteur de VArgus patriote reprend, pour sa modeste part, les plans de Mirabeau. Il rêve une sorte de monarchie démocratique, le roi restant toujours le chef du pouvoir exécutif. On voit bien qu*au fond le principal grief de l'ex-gazetier cuirassé contre ceux qu'il appelle les républicomanes y c'est qu'ils promettent au peuple la suppression de la liste civile (V. numéro du 14 juillet 1791); or, si la liste civile est supprimée, les pauvres journalistes vont chômer, et adieu les subventions! Mais, les mobiles intéressés de Morande étant connus, il faut bien reconnaître que sa tactique était fort habile, et que la cour eût agi sagement, si elle l'avait prise pour règle de conduite.

En se prononçant contre les brigues des émigrés, en rompant catégoriquement avec les espérances des aristocrates, il se donnait le droit de fulminer contre les Jacobins, contre ce club qui a la prétention de donner des ordres à la représentation nationale et qui réalise sa prétention. Après la journée du Champ de Mars, préparée par les clubs et la presse violente, une grave scission s'était produite au club des Jacobins. Trois cents députés inscrits au club avaient

MORANDE ET LA REVOLUTION. îS3

protesté par une démission en masse contre les tendances anti-constitutionnelles de la terrible société; et, sous la direction de Duport, des deux Lameth, de Barnave, s'étaient consti* tués en club distinct, aux Feuillants. Sept députés seulement restaient aux Jacobins, savoir : Robespierre, Pétion, Grégoire, Buzot, Corol- 1er, Prieur et l'abbé Royer. Morande, avec son intelligence avisée, a immédiatement compris le parti que pouvait tirer le roi de la démonstration des députés constitutionnels- Il cherche à stimuler la foule passive et molle des honnêtes gens en agitant le spectre de l'anarchie. Ne nous faisons pas d'illusions sur l'avenir, s'écriet-il. a Le calme apparent qui a suivi la crise du Champ de Mars nous annonce probablement de nouveaux orages, » Et il essaie de donner du cœur aux représentants constitutionnels, en même temps qu'il insinue que les puissances étrangères, les ennemies de la France, ont des agents aux Jacobins et poussent le club aux résolutions extrêmes. L'occasion était bien choisie pour abattre les hommes de désordre et de sang. Marat etTrayé se cachait dans une cave pour échapper aux mandats d'arrêt. Robespierre faisait voter aux Jacobins des adresses pleines de déférence pour l'Assemblée Constituante. Mais c'est en vain que l'habile journa*

un somnambule, jouet incons lité^ ces mois tragiques et tro c'est le côté droit de TAssembL voter le décret du 1 6 mai, par tuants s'excluaient eux-méme litique.^ Morande blâme cette a avec un sentiment prophétiq i5 août 1791). Il comprend et sultats futurs de la proposition Il engage les constituants « à r avant de la remettre à ceux qu ter ». Mais quoi? Faut-il d( quand les plus intéressés à la guent et s'abandonnent? No vénal et taré puise en lui-mé indomptable, La monarchie, o du roi, c'est son dieu à lui.

Malgré le prodigieux aveu augustes protecteurs, l'ex-Gd reprend sa plume et il célèbre constitution nouvelle dont TA la rédaction : « La Constitu aujourd'hui, et, sous peu de

MORANDE ET LA REVOLUTION. ï5S

sentants du peuple. Ce sera cette Charte qui assurera le bonheur et la gloire de la nation et Ju roi ; elle sera le texted'après lequel j'écrirai... Je ne séparerai jamais la nation du monarque, ni le monarque de la nation... J'ai pris ces mots pour épigraphe : Audax et vigiîans. Je prouverai que je suis l'un et l'autre « (numéro du 7 août). Morande, qui n'a rien pu faire des membres modérés de la Constituante, s'occupe déjà de la composition de la prochaine assemblée et s'efforce d'en écarter les éléments dangereux. Certes, il ne faut pas exagérer le rôle de \' Argus patriote et de son rédacteur en chef, n n'a pas eu d'influence sur l'ensemble des élections; ce n'est pas une grande voix qui tonne et qui entraine les masses, comme naguère celle de Mirabeau. Le journaliste limite son effort aux élections parisiennes, et, entre les candidats à la députaiion, il en choisit un que la cour redoute plus que les autres et pour lequel il a personnellement une aversion particulière ; j'ai nommé Brissot. L'ancien libelliste se sent revivre : il a une réputation à détruire, une idole à jeter dans la boue et des haines à satisfoire. Dés lors, Morande oublie presque le roi, la cour, l'Assemblée, la Constitution, le peuple immense qui bouillonne dans ses profondeurs, tel qu*un volcan â la veille d'une

Il ne faut pas peut-être juger i trop de sévérité '. Certes son orig: deste. Mais Morande lui-même ne pas à crime d'avoir eu pour père u tissier. Il reproche seulement à Bri rougi du nom paternel^ et de s'é Brissot de WarvillCj par corrupti de Ouarville, nom exact d*un vill père avait du bien. Cette sottise n Brissot avait eu une jeunesse exempte des hontes qui ont soui

I. Voici comment s'exprime, au sujet d éminent historien, M. Taine, qui, après relief, dans les Origines de la France co les excès révolutionnaires, se réserve S£ peindre plus tard les fautes, les conspii basses manœuvres des conseillers de Loi Marie-Antoinette: t Cest ce malheureux, boutique de pâtissier, élevé dans un bure reur, ancien agent de police à i5ofr. par associé des marchands de diffamation et neurs de chantage, aventurier de plume, touche-à-tout, qui, avec ses demi-rei de nomade, ses quarts d'idées de gazetie tion de cabinet littéraire, son barbouillagi écrivain, ses déclamations de clubiste, dé tinées de la France et déchaîne rut I

MOfiANDE ET LA REVOLUTION. aS?

Morande. 11 a travaillé chez un procureur, à côté de Robespierre, si nous avons bonne mémoire. II a vécu de sa plume, comme Diderot, lorsque la chicane l'eut dégoûté. Que ses ouvrages philosophiques et juridiques ne soient pas des chefs-d'œuvre, bien des gens en tomberont d'accord, plutôt que de les lirci toutefois ils portent la trace de cet esprit chimérique, mais, à tout prendre, plein de noblesse et d'élévation qui le poussait, comme il le dit luimême, I à diriger tous ses travaux vers l'émancipation universelle des hommes ». Quand il publia sa Bibliothèque philosophique sur les lois criminelles, Servan lui écrivit ; « Vous avez réalisé l'un de mes vœux les plus anciens, la réunion detous les ouvrages qui ont traité de la réforme des lois criminelles. Crions, monsieur, crions tout un siècle; peutêtre à la fin un roi dira : Je crois qu'ils me parlent; peut-être il écoutera, pcul-étre il réformera. B Pourquoi ia cour du malheureux Louis XVI honorait-elie d'une telle haine un écrivain qui, dès ses débuts, avait fait preuve d'incontestables talents? La raison en est simple : d'abord on lui trouvait des « principes extraordinaires », — l'expression est du ministre Breteuil, c'est-à-dire des principes républicains; — puis il s'était enrôlé un moment dans

par le duc secrétaire général de la du Palais-Royal. Il n*en fallait pi que la cour Texécràt et le désigné d'un pamphlétaire à gages.

Personne n'était plus apte que faire une campagne de diffamation i nies contre Brissot. L*eX'Ga:[etii avait bien des motifs de ne pas l'a savait intimement lié avec Linguet dirigé et protégé ses débuts dans des lettres ; et nous avons dit quels sentiments de Morande pour Tann cat. De plus, le Ga\etier cuirassé so Brissot d*avoir participé à la rédactic ble dans un bénitier tl il contribua mettre à la Bastille, le 12 juillet i même temps que son collaborateur M. de Pelporre. Morande avait obtej tation de Brissot^ en produisant et sant à la police française un certi garçon de l'imprimerie d'oti était sorti dans un bénitier. Un rapport de M M. de Breteuil établit que ce certi

MORANDE ET LA REVOLUTION. ïSg

1 dénué d'authentipté ». Il fallut quatre mois et les sollicitations pressantes de M*"" de Genlis pour obtenir la mise en liberté de Brissot.

C'est à la suite de sa captivité qu'il accepta les offres du marquis Ducrest ', frère de M"" de Genlis et chancelier du duc d'Orléans. Il essaya de prouver son dévouement au duc en écrivant contre le ministère la brochure qui a pour titre : Point de banqueroute, ou Lettres à un créancier de l'État sur l'impossibilité de la banqueroute nationale et sur les moj'ens de ramener le crédit et la paix. Cet excès de zèle attira à son auteur une nouvelle lettre de cachet; mais, averti à temps, il passa la fron-

I. Ducrest ne brillait pas par la modestie. Il avait fait présenter au roi un mémoire où il se proposait lui-même comme l'homme le plus capable de restaurer les finances et de rendre à Louis XV[ l'amour de SCS peuples. On chanta :

Page 1