Thierri Bouts ou de Harlem et ses fils
Parmi les maîtres qui continuèrent Pécole des Van Eyclc, aucun, si ce n’est Thierri de Harlem, ne balança la réputation de Eoger Van der Weyden. Plusieurs des peintres que l’on a classés au nombre des élèves des deux frères ne vécurent que longtemps après eux; d’autres ont à peine laissé des traces dans l’bistoire. Avec Eog-er, celui qui mérite le plus de fixer l’attention, c’est Thierri Bouts, car c’est ainsi qu’il faut appeler le premier des grands peintres hollandais. Le nom de Stuerbout appartenait à une famille avec laquelle il n’eut aucun lien de parenté. Thierri remplit une carrière extrêmement longue : né en 1391, comme l’atteste un document de l’année 1467, où il se déclare âgé de soixante-seize ans, il ne mourut qu’en 1475 ; il vécut donc quatre- vingt -quatre ans. Arrivé au
THIEKJtl BOUTS ET SES FILS.
seuil (le l’âg'e mûr, lorsque Jean Yan Eyck suivit Jean de Bavière en Hollande, il se trouva dans les meilleures conditions pour saisir le secret de la manière du g'rand inventeur, pour marcher avec succès sur ses traces. A lui revient en partie la gdoire d'avoir créé la peinture de paysag-es, dans laquelle un si grand nombre de ses compatriotes se sont fait un nom immortel. Mais, s'il appartient par sa naissance et la première moitié de sa vie aux provinces septentrionales des Pays-Bas, on peut dire qu'ensuite il devint un enfant de la Belgique, qu'il habita pendant plus de trente ans. Là s’exécutèrent et se sont conservés ses chefs-d'œuvre, là reposent ses restes mortels et ceux de ses femmes et de ses fils, là sa mémoire, ses actions, ses travaux ont été retirés de l'oubli 1 .
1 Les principales sources à consulter pour l’histoire de Bouts sont les suivantes :
De Bast, Notice sur Thierry Stuerbout, connu sous le nom de Thierry de Harlem (Dirk van Haarlem), peintre de T ancienne école des Pays- Bas, dans le Messager des sciences et des arts de la Belgique , 1. 1, p. 17.
Schayes, Documents inédits et nouvellement découverts sur Thierri Stuerbout, dit Thierri de Harlem, célèbre peintre du xv“ siècle, et sur sa famille (dans le Bulletin de l’Académie royale de Belgique, t. XIII, n” 11, 2‘ partie, pp. 334etsuiv.)
Van Even, dans ses ouvrages intitulés : Les artistes de l'hôtel de ville de Louvain, Louvain, 1852, in-12 (pp. 101-174) ; Ncdcrlandsche kunslenaers vermeld in de onuitgegevene geschiedenisvan Leuven van J. Molanus (dans la Dietsche \Varande,i.lV ib-iZ)-, Louvain monumental ou description historique et artistique de tous les édifices civils et religieux de ladite ville, ouvrage orné de 112 planches. Louvain, Fonteyn, 1860; gr. in-4' (principalement pp. 139 à 142).
Le même, Thierry Bouts, dit Stuerbout, peintre du xv* siècle. Bruxelles, Decq, 1861, in-8” de 42 pages (extrait de la Revue belge et étrangère), le dernier et le plus complet des travaux de l’archiviste de Louvain, celui dont nous nous sommes servi de préférence.
Voy. aussi C. J. Nieuyvenhuys, Description de la galerie des tableaux
THIEItltl BOUTS ET SES EILS.
La clarté n’est pas encore faite sur la vie de notre artiste; de fausses indications, dues au savant Molanus, l’ont, au contraire, entourée de ténèbres; mais des investigations nouvelles nous ayant procuré en abondance des données empruntées à des sources contemporaines, authentiques, nous pouvons déterminer, de la manière la plus précise, des points sur lesquels on ne s’était pas accordé.
Quant à son nom, d’abord. Il faut l’écrire Thierri Bouts (en flamand ou hollandais Dierik ou Dïrh Bouts) ; cela est incontestable ; c’est ainsi que le peintre signait, comme l’a prouvé Yan Even ' ; c’est ainsi que Molanus l’appelle, avec raison; c’est ainsi que les greffiers de la ville le désignent constamment, comme on le verra plus loin. Dans l’histoire des arts, il a toujours porté la dénomination de Thierri de TIarlem, qui rappelle son lieu de naissance * 1 2 3, et qui fut employée de son vivant même ; car, hors de Louvain, sa véritable désignation patronymique, Bouts, n’apparaît en aucune occasion. C’est lui aussi que des documents nomment simplement Birck ou Thierri 5. Dans les temps modernes, le nom de Stuerbout prévalut; mais, disons immédiatement notre opinion à ce sujet, c’est une
de S. M. le Roi des Pays-Bas. Bruxelles, 1843, gr. in-8% pp. 10 et suiv. L’auteur y fixe, de sa propre autorité, la date de la naissance de Thierri en 1410, et celle de sa mort en 1470.
Michiels, Histoire de la peinture flamande et hollandaise, t. 11, pp. 224 à 235 et 285.
Crowe et Cavalcaselle, Les anciens peintres flamands, leur vie et leurs œuvres , t. II, pp. 68, 146 et clxvii.
Waagen , Ilandbuch der deutschen und niederlândisclien Malerschulen, t. I", pp. 96 et suiv.
1 Thierry Bouts, p. 2.
2 Guicciardin, Lampsonius, Van Mander, etc.
3 La Chronique de Delft, Y Inventaire de Marguerite dJ Autriche.
erreur manifeste. Si, une ou deux fois, les comptes de la ville de Louvain rappellent ainsi, c’est en le confondant avec son contemporain Hubert Stuerbout, qui était aussi peintre ; pour une de ces deux mentions, cela est évident, et l’erreur s’y étend aussi au prénom : on écrit Hubert Stuerbout là où il faudrait JDierik Bouts 1 . C’est un manuscrit sur Louvain qui a le premier vulgarisé la faute; or, ce manuscrit a certainement été rédigé à l’aide des comptes communaux, d’où l’erreur lui est venue.
La confusion s’explique d’autant mieux que les employés de la commune de Louvain eurent des relations nombreuses avec Hubert. En effet, dès l’année 1439, il habitait Louvain, où, parfois, on ajoute à son prénom son nom de famille, Stuerbout; le plus souvent, on ne l’accompagne que de l’indication de sa profession (Hubrecht den schilder, Hubertus pictor, etc.) 2. Mais il ne s’illustra pas, à l’exemple de Bouts, par des compositions de premier ordre ; il ne se livra qu’à des travaux de décoration, comme en témoigne la liste suivante, que j’ai complétée autant que possible :
En 1439, Hubert enlumina les bas-reliefs des voûtes du chœur, à l’église de Saint-Pierre.
En 1444, il orna de peintures la chambre de l’abbé et les plafonds du cloître de l’abbaye de Parc.
En 1449 et pendant les années suivantes, il dessina, pour les tailleurs de pierre employés à la construction
1 Voy. Van Even, l. c., p. 19, note 3, ligne 34.
2 Dans un acte en date du 24 juillet 1452, il est question d’un Hubrecht schilder ; le nom de l’artiste ayant échappé au greffier, il laissa à la suite du prénom un blanc qu’il ne remplit jamais (Registres de la II' Chambre échevinale de Louvain, au greffe du tribunal de première instance de cette ville).
de l’hôtel de ville de Louvain, les bas-reliefs qui ornent la façade de cet édifice.
En 1459, la ville le chargea de peindre le mannequin nommé maître Jean, qui sonnait les heures à Saint- Pierre ; ce travail lui fut payé deux couronnes, et on lui donna la même somme, deux ans plus tard, pour le retoucher.
En 1462, il peignit la statue de la Vierge, à la porte de Louvain dite Buy t en Iloels traie pair le, et il décora un panneau de cette porte d’une représentation de saint Pierre; le tout lui fut payé, le 29 janvier 1463, trois couronnes de 24 sous (soit 5 florins de 54 placques).
L’abbé de Parc, Walter de Beringhen, étant mort en 1463, ce fut Hubert qui décora son catafalque.
En 1464, la ville lui paya 36 placques pour avoir peint à l’huile une représentation de la Vierge, à la porte dite du Saint-Esprit, rue de Hiest.
En 1467, il représenta le Jugement dernier, moyennant 2 '/a florins d’or, sur la porte d’entrée d’un cimetière récemment établi près de la rue de Sainte-Barbe.
La même année, il orna de peintures les clefs de voûte du bureau de comptabilité, à l’hôtel de ville.
En 1469, il enlumina et dora les boules de six des lucarnes de la Tour à peine perdue, et il peignit en vermillon la chambre du conseil (raetcamer), à l’hôtel de ville ' .
Stuerbout fut nommé peintre de la ville en 1454 et, à ce titre, fut charg'é de confectionner les ornements dont on garnissait les objets de toute espèce : dais, blasons, trompettes, robes, qui servaient à l’ omviegancïc
1 Van Even, Louvain Monumental, pp. 177, 136, 194, 60, 33, 138, 69, 108, 139. — Raymaekers Recherches historiques sur l'ancienne abbaye de Parc, pp. 43 et 46.
ou g’rande cavalcade de Louvain. C'était donc un peintre décorateur. Cependant, dans les bas-reliefs qu’il dessina pour l’hôtel de ville, on reconnaît, sinon un g-oût délicat et une âme pure, du moins, une imagination fertile, fécondée par des connaissances variées.
En 1462, la femme de Hubert, qui exerçait la profession de brodeuse en or et en soie, travaillait avec lui, ainsi que leurs trois fils : Ilubeken ou le petit Hubert, Gilles et Frissen ou Frédéric 1 . Hubert vécut en grande intimité avec Tbierri, puisque c’était lui qui touchait parfois son voedergelt 2 * 4; mais étaient-ils parents? En aucune façon. De plusieurs actes qui suivirent la mort de Bouts, il résulte qu’aucun de ses proches n’habitait Louvain et que des magistrats communaux en tinrent constamment lieu, conformément à l’usag’e. Cependant, Hubert ne mourut qu’en 1483 5, et son fils Gilles, qui était doreur et dessinateur plutôt que peintre, était encore en vie en 1499 h Ce dernier
1 ScifAYES, l. C.
2 Van Even, Thierry Bouts, p. 5.
5 Hubert habitait alors une maison de la rue de Tirlemont, près de l’église de Saint-Michel [Ibidem, p. 136). — En 1481, lui et son fils Gilles dessinèrent des plans de la tour de l’église de Saint-Pierre (Van Even, Louvain ?nonumental, p. 185).
4 A la date du 26 mai 1479, Gilles était l’un des mambours de la cha-
pelle et de l’autel de Notre-Dame, de l’église de Sainte-Gertrude [Greffe échevinal de Louvain, U* chambre). En 1487, il dora les girouettes que l’on plaça sur le toit du bâtiment de la Table ronde, et l’année suivante, il enlumina un coffre de fer pour l’hôtel des monnaies (Van Even, l. c., pp. 153 et 156). — Van Even a fait connaître deux autres personnes de la même famille : Mathilde, qui prêta à la commune, en 1488-1489, le capital d’une rente de 7 florins du Rhin, et figure, en 1496, au nombre des créanciers de la ville, et Marguerite, qui mourut au couvent des Sœurs-Noires, le 21 mars 1553 ( Thierry Bouts, p. 23).
TUIEKRI BOUTS ET SES EILS. 7
fut peintre de la ville après son père, jusqu’au 11 août de cette année 1 .
La Couronne Margariüque donne à Thierri le surnom de de Louvain, ce qui s’explique par son long1 séjour dans la vieille cité universitaire. Quant à Guicciardin, qui est d’ordinaire si exact, il distingue Thierri de Harlem de Thierri de Louvain, et désigne peut-être par ce dernier nom le fils aîné du grand artiste, qui s’appella aussi Thierri et vécut constamment à Louvain. Au surplus, les indications des écrivains hollandais, et particulièrement l’inscription que Yan Mander cite, la légende placée par Galle, sous le portrait du grand peintre, Moruit Harlemi et Lovanii an. 1462, tout concourt à mettre hors de doute son origine harlemoise. Nous l’appelerons donc indifféremment Thierri Bouts ou Thierri de Harlem.
Les souvenirs que ce peintre a laissés dans sa patrie sont d’une concision regrettable. » Il demeurait à " Harlem, dit Yan Mander, dans la rue de la Croix » (de Kruysstrate), non loin de la Maison des orphelins ; n il y occupait une demeure ornée d’une ancienne " façade, sur laquelle se voyaient des têtes en relief. « Dans cette ville, il peignit une toile qui n’y existe plus, mais que l’on retrouvera enfouie dans quelque collection. Un commentateur de Guicciardin nous en a laissé la description suivante : » Le tableau exquis " duquel, labouré 2 avec toute patience, estoit jadis au a couvent des réguliers, lequel contenoit l’histoire de n la vie de Bavon, jadis patron de Gand et de Haerii lem, à laquelle estoit aussi adjointe le beau terroir " des environs de la ville de Haerlem, et le sit d’icelle
1 Vav Even, Les Artistes de V hôtel de ville de Louvain, p. 219.
2 Labouré , travaillé.
« contrefaict au vif, ensemble le couvent des régu- » liers, avec la maison de Cleef, le chien de terre, le « bois dit vulgairement Aerdenhout, et l'arbre cavé, a jadis célèbre en ce lieu, pareillement le costé sep- « tentrional du grand cemitière de Haerlem, se trouve a encore aujourd’huy (c’est-à-dire en 1609) au logis h d’un amateur de l’art, maistre T. Blin h »
D’après une enquête où il intervient et dépose en personne, en 1467, Thierri comptait soixante-seize ans; il en avait donc vingt-huit lorque commença en Hollande l’administration de Jean de Bavière. Ce personnage, que l’histoire, avec tant de justice, a flétri du nom de Jean sans Pitié, après avoir fait peser sur la ville de Liège une odieuse tyrannie, gouverna pendant six années la Hollande, qu’il avait usurpée sur sa nièce Jacqueline de Bavière. Par une singulière coïncidence, e’est à ce guerrier cruel et perfide que la peinture dut ses premiers progrès en Hollande. Il amena dans ce pays Jean Van Eyck, qui le servit, jusqu’à sa mort, en 1425, en qualité de peintre et valet de chambre. Il est presque certain que Thierri entra en rapport avec le célèbre enfant de Maeseyck; par malheur, nous ne possédons qu’une seule date relative à ses premiers travaux, celle de 1428. Un grand tableau représentant Saint Christophe fut alors exécuté par un bon peintre, Dirch ou Thierri, pour l’église de Sainte-Ursule, de Delft, où on le suspendit dans le chœur, contre le mur septentrional, à côté du reposoir du Saint-Sacrement1 2.
1 Description de touts les Pays-Bas de Guicciaivdin, traduite en français par Belle-Forest, avec plusieurs additions remarquables par Pierre Du Mont, p. 102.
2 Anno 1428 , worde geschildert een groot tavereel van Sint- Cristoffel, dair veel toe gegeven was, ende hadde gemaect een guet
TIIIElUtl BOUTS ET SES FILS.
Ce Saint-Christophe, il faut peut-être le chercher au musée d’Anvers, où existe un tableau que les auteurs du catalogue ont attribué à Thierri et décrivent comme suit : " Le saint, vêtu d’une tunique bleue et d’une dra- » perie, a les jambes nues jusqu’au-dessus des genoux. a Traversant un g’ué, il porte sur l’épaule droite l’Enn fant Jésus, vêtu de pourpre, et semble plier sous le « léger fardeau; aussi s’appuie-t-il des deux mains n sur un long et fort bâton. A sa droite et à demi » caché par une anfractuosité de rocher, apparaît un n ermite, qui tient une lanterne allumée. Fond : un a fleuve, étoffé de quelques navires, et éclairé par un n soleil couchant '. »
Quel puissant intérêt offrirait la découverte d’un tableau de Thierri, peint pendant sa jeunesse ? quel jalon il établirait dans la marche de l’art en Hollande? Jusqu’au moment où ce résultat sera obtenu , on en sera réduit à des conjectures plus ou moins heureuses, plus ou moins hasardées.
C’est ici le lieu de remarquer combien se confirment certaines assertions des anciens auteurs, dont on pouvait jusqu’à un certain point contester l’exactitude. Molanus, en parlant de Thierri Bouts, le qualifie d’inventeur du paysage ( inventor in describendo rure), et, bien loin de Louvain, à l’époque où Molanus écrivait un manuscrit qui ne devait voir le jour que trois siècles plus tard, les plus vieux peintres de Harlem, selon Yan Mander, soutenaient que la meilleure manière de retracer la campagne avait été découverte
constenaregehieten Dirck die maecke, ende worde dit eerstgehanglien upt’ hoech coir ande noortzyde, besyde ’t Sacremenüiuys ende muyr. — Van Bleïswvck, Beschryvinge der stacll Dclft, 1667, I. I, p. 220.
' Catalogue du musée d'Anvers , 1857, p. 20.
dans leur ville. Ces deux attestations différentes d’un seul et même fait coïncident parfaitement avec une observation qu’inspirent les œuvres connues de Bouts. Le paysage, soit qu’il ne forme qu’un accessoire sans importance, soit qu’il serve d’arrière-plan à la composition, y est traité avec un soin tout particulier. Nos données écourtées sur le tableau de Harlem attestent que, longtemps avant son arrivée à Louvain, la méthode de Thierri était la même et, selon toute apparence, lorsqu’il peignit son Saint- Christophe de Delft, il le représenta, comme dans le tableau d’Anvers, au milieu d’un cours d’eau, le petit Jésus sur les épaules, pour rappeler l’épisode principal, on pourrait presque dire l’unique épisode, de la légende de ce saint. Jean Yan Eyck, qui s’est montré si habile paysagiste dans Y Adoration de V Agneau et dans quelques œuvres qu’on lui attribue d’ordinaire, a-t-il été sous ce rapport l’initiateur de Bouts ; a-t-il, au contraire, été inspiré par le contact de celui-ci? C’est ce que nous sommes encore dans l’impossibilité de décider. Cependant, à l’avantage du second , nous ferons remarquer que son Saint Christophe de Delft datait de 1428, tandis que Y Adoration de l’Agneaît ne fut achevée qu’en 1432. Un fait pareil, rapproché de la tradition qui se perpétuait à la fois à Louvain et à Harlem, semble décider la question en faveur du vieux peintre hollandais, en qui on doit saluer, en tout cas, l’un des pères de cette splendide et innombrable série de paysagistes, l’un des plus beaux fleurons de la gloire artistique des Pays-Bas.
Les critiques inclinent à classer Thierri parmi les élèves de Hubert Yan Eyck ; ils prétendent qu’aucun autre peintre ne rappelle davantage, dans ses œuvres, les qualités qui distinguent les parties de Y Adoration de V Agneau dont on fait honneur à l’aîné des Yan Eyck.
TlIIEltRI BOUTS ET SES EILS.
Cette conclusion pèche par la base. Est-on certain de la véritable origine de ces parties? Est-il probable que Thierri, qui peignait en Hollande en l’année 1428, ait étudié sous Hubert Van Eyck, qui vécut et mourut à Gand, plutôt que sous Jean Van Eyck, qui résida en Hollande de 1419 à 1425? Poser cette question, n’est-ce pas la résoudre ? Il est possible que Thierri ait plus affectionné, imité les productions de l’un des deux frères; mais si l’un d’eux lui servit de maître, ce fut très-probablement celui avec lequel il dut nécessairement se rencontrer dans son pays natal.
Pendant près d’un quart de siècle, nous perdons entièrement ses traces. Continua-t-il à séjourner en Hollande, s’est-il confiné dans quelque monastère pour y achever une œuvre importante, a-t-il parcouru l’Europe pour se perfectionner dans l’art de la peinture ou pour subvenir à ses besoins ? Aucun document, aucun fait ne permettent de résoudre ces questions. Ce n’est que vingt ou trente ans après l’exécution du tableau de Delft qu’il apparaît tout à coup, bien loin de sa ville natale, à Louvain.
Aucun artiste éminent ne florissait alors dans la cité où l’enseignement universitaire venait d’être introduit par le duc Jean IV. Des noms ont été retrouvés, mais que nous apprennent-ils? Ni maître Jean Van Graven, qui peignit plusieurs fois des bannières pour les ducs de Brabant ' ; ni ce Hubert Stuerbout, que l’on
1 Le maire de Louvain lui paya, en vertu d’un ordre du duc, en date du 12 août 1424, la somme de 20 sous de gros, pour avoir peint
THIEUKI BOUTS ET SES FILS
a voulu rattacher à notre peintre, ne peuvent être placés parmi les véritables artistes. Louis de Louvain, que Guicciardin place parmi nos grands peintres, mais dont il ne fait connaître que le nom, doit avoir émigré et cherché au dehors la gloire et la fortune.
UnEodolphe Yan Velpe est le seul qui acquit de la réputation. Si on ne le mentionne d’abord que comme décorateur, à l'occasion de l’enluminure de la célèbre statue de la Yierg’e de l’église de Saint-Pierre * l, il est essentiel de remarquer que Eoger Yan der Weyden lui-même ne dédaigna pas d’accepter des travaux de ce genre. A la fin de sa vie, en 1487, Eodolphe fut chargé par la ville d’exécuter un tableau qui devait orner la cheminée de la salle attenante à celle où les échevins rendaient la justice, mais il mourut avant d’avoir terminé son œuvre, et ce fut sa veuve qui reçut le solde du prix qui lui était dû 2.
A une époque inconnue, mais que nous inclinons à placer vers l’année 1450, parce que, en 1476, Thierri avait déjà deux fils qui étaient majeurs ou à peu près, notre peintre s’allia à une demoiselle de Louvain, d’un nom de bon augure : Catherine de Fonte ou Yan der Bruggen, dite Mettengelde, littéralement Avec de V argent. Cette union, qui assura à Thierri le bien-être, fut peutêtre amenée par les relations qui se seront établies entre lui et un autre artiste : le calligraphe Arnoul de
la bannière qui fut plantée sur l’hôtel de ville lorsqu’on proclama la guerre contre le duc de Glocester.
1 En 1441, on lui paya pour cette enluminure 20 saluts d’or de 69 placques (Van Even, Louvain monumental, p. 203).
2 11 mourut entre le 7 mars et le 4 avril 1489. Le tableau coûta 13 assise g u Id en en ou florins d’accise ( Ibidem , p. 142).
Tï-IIERRI BOUTS ET SES FILS.
Fonte, qui travailla beaucoup. pour l’abbaye de Parc Arnoul aura admiré le talent de l’artiste étranger et facilité son admission dans sa famille. Dès l’année 1460, Catherine avait perdu son père Henri et sa mère Catherine Van Dienen ou Van Dieven; le 17 décembre de cette année, elle partagea leur patrimoine avec son frère Henri et avec sa sœur Gertrude, femme de Jean Van Leeuwe. Les Van derBruggen méritaient leur surnom, car ils possédaient de beaux biens, notamment, des fiefs situés à Leefdael et aux environs, et une grande maison avec trois plus petites et des dépendances, à Louvain. Leur ferme de Leefdael, qui se trouvait au lieu dit Weversbercîi, les trente-trois bonniers qui en dépendaient, dix journaux à Leefdael et à Rhode- Sainte -Agathe, deux granges à Louvain, des vignobles au Biestbercli et à Beerthem, une rente annuelle de huit muids et demi de seigle sur la part de sa sœur Gertrude, furent assignés à Henri Van derBruggen. Catherine et son mari Thierri Bouts obtinrent la grande maison de Louvain, qui se trouvait dans la rue des Brères-Mineurs (aujourd’hui des Récollets), ses dépendances et une redevance annuelle de dix muids de
ri
seigle b Catherine était encore assez jeune, puisque, en 1460 et en 1462, son frère LIenri ne put contracter
1 En 1456, il reçut de l’abbé Walter de Beringhen 35 couronnes 2 placques. L’abbé de Tuldel lui üt exécuter un pontifical, en l’année 1463 (Raymaekers, l. c.y p. 16).
2 Item, cesserunt et competebunt prefatis Theoderico et Katherine ejus uxori bona et trecensa subscripte : primo videlicet domus et curtis cum vinea et tribus domibus et ceterissuis pertinentiis universis contiguë jacentes in vico Fratrum Minorum, inter bona monasterii de Parcho Dominorum ab una et bona Everardi de Wynghe ab alia parte, sub jureprius inde debito, videlicet octo ryders aureos te XXV stuivers tstuc et II stuivers in diverso censu, tam in caponibus, solidis, denariis
THIERR.1 BOUTS ET SES El LS.
sans l'assentiment de ses oncles. Le consentement du frère de son père, Jean Mettengelde, et du frère de sa mère, François Yan Dyeven, fut encore exigé lorsque, le 28 juin 1462, de concert avecThierri, avec sa femme, avec la sœur de celle-ci, Gertrude, femme de Jean de Leeuwe, il céda à un plumassier la maison dite Wilthercken, qui occupait le coin de la CraecJiof strate, dans la rue du Prévôt L
De l'année 1462 date la seule œuvre du peintre d'Harlem que Yan Mander ait connue. C'était un triptyque dont le panneau central offrait la tête du Sauveur et les battants celles des saints Pierre et Paul. Dans le haut on lisait, en lettres d'or, une inscription
antiqui census, quam in alio censu, terminis debitis et consuetis persolvendo.
Item, habebunt adhuc iidem Theodericus et Katherina ejus uxor in eorum partiücatione decem modios siliginis bone et pagabilis mensure Lovaniensis, cum vanno et penna bene preparate, hereditario censu singulis annis ad predictum festum S. Andree apostoli persolvendum et apud Lovanium deliberandum eisdem conjugibus et eorum successoribus in futurum... ( Greffe échevinal de Louvain, , lr° chambre).
1 Theodoricus Bouts, Katharina de Ponte alias Mettengelde, ejus uxor, filia Henrici quondam de Ponte alias Mettengelde, Johannes De Leeuwe, Gertrudis de Ponte dicta Mettengelde, ejus uxor, soror predicte Katherine, et Henricus de Ponte dictus Mettengelde, frater dictarum sororum et filius dicti quondam Henrici, de expresso consensu, voluntate et interesse Johannis de Ponte dicti Mettengelde, patrui dicti Henrici, et Franconis de Dyeven avunculi ejusdem Henrici affirmantis infrascripta fore acta ad majorem utilitatem et commodum ejusdem Henrici, supportaverunt cum débita effestucatione domum dictum Wiltbercken cum planicie et suis pertinentiis universis et singulis siturn in Prepositi strata super conum vici de Craeehofstrate... impositus Judocus Uutenhove dictus Zedeleer, filius quondam Joannis, pennifex per mo.... juniixxvm [Ibidem).
La rue de Kraekhoven, dont il est ici question, existe encore; elle débouche au Vieux marché (VanEven, Louvain Monumental, p. 112).
THIEltltl BOUTS ET SES EILS.
latine dont on ne nous a conservé que la traduction hollandaise et dont voici le sens : Van clu Seigneur 1462, Thierri, né a Harlem, m’a fait à Louvain. P.nisse-t-il obtenir le repos éternel. Lorsque V an Mander écrivait, ce tableau appartenait à Jean Gerritsz, habitant au Buitenweg ' , à Leyde.
Notre vieux biographe et, circonstance étonnante, aucun de nos anciens écrivains n’ont mentionné les quatre belles compositions qui sortirent en quelques années du pinceau de Bouts. Ces œuvres remarquables, qui toutes ornèrent longtemps la ville de Louvain et qui nous ont été heureusement conservées, occupèrent les treize dernières années de la vie du peintre ; par un bonheur tout particulier, leur histoire s’est parfaitement éclaircie, g’râce surtout aux recherches de notre collègue Van Even, l’archiviste de la ville de Louvain. Trop exaltées par les uns, trop rabaissées par d’autres, elles constituent un ensemble très-remarquable. Grâce à elles, Thierri Bouts se maintient dans l’histoire de l’art, sinon à côté des Van Eyck et de Memlinc, du moins parmi ceux qui marchèrent le plus vaillamment sur leurs traces.
La Cène, très-certainement, et le Martyre de saint Érasme, selon toute probabilité, furent commandées par la confrérie du Saint- Sacrement, de l’église de Saint-Pierre de Louvain, qui, en Tannée 1433, avait obtenu du chapitre l’usage de deux chapelles de l’abside, pour y ériger des autels, l’un en l’honneur du Saint-Sacrement, l’autre sous l’invocation de saint Érasme. Les deux tableaux sont évidemment de la même main ; l’œil exercé de C.-J. Nieuwenhuys y
1 Ce nom de Buylenweg ( chemin extérieur) a une signification trop topographique pour que l’on continue à en faire un nom de famille.
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TRI ER Kl BOUTS ET SES PIES.
avait reconnu des productions de Bouts, quinze ans avant les découvertes de Van Even *.
Les comptes de la confrérie ont fourni au savant archiviste de Louvain des renseignements très-précieux sur la Cène. On y mentionne des payements partiels faits au peintre : 1J un de 13 florins du Rhin, à la date du 4 juillet 1466; l’autre, de 8 florins, à la date du 6 août de l’année suivante; en 1468, on donna encore à Thierri 29 florins, et ce fut alors qu’il sigma une cédule conçue en ces termes : Je Thierri Bouts me déclare satisfait et complètement payé de V œuvre que j’ai exécutée pour la confrérie du Saint-Sacrement 2 ; la quittance originale porte, en outre, l’annotation suivante, en flamand : Cette cédule est la quittance écrite de la propre main de maître Thierri, par laquelle il reconnaît et déclare être entièrement payé par les quatre directeurs delà confrérie du Saint-Sacrement , savoir: Jean Audenrogge, Gérard Redemans, Érasme Van Baussele et Bierre Heyhens. Ces quatre noms méritent d’être conservés. A ceux qui les portèrent revient le mérite, commun alors, trop rare aujourd’hui, d’avoir apprécié l’influence des compositions artistiques, d’avoir soutenu notre école par de g-randes
1 Description de la galerie de tableaux de S. M. le Roi de Pays-Bas, p. 20. — Descamps ( Voyage pittoresque de la Flandre et de Brabant, p. 101) les donne à Metzys, et Hotho à Vander Weyden ; Johanna Scheppenhauer, le baron de Keverberg et Micliiels en firent honneur à Memlinc, et Waagen à Juste de Gand. • — Cette phrase de Molanus : Theoderici filii opus sunt in ecclesia divi Pétri duo altaria venerabilis Sacramenti, quœ mullum ex arte commendantur, est exacte, sauf qu’elle enlève à Thierri le père deux de ses tableaux pour en gratifier son fils aîné, à tort, comme cela résulte incontestablement de nos découvertes.
3 le Dieric Bouts kenne mi vernucht en wel betaelt als van den werc dat ic gemaect hebbe den Heilichen Sacrament , etc. (Van Even, Thierry Bouts, p. 37.)
commandes. Ces simples marguilliers comprirent que doter leur corporation d’un chef-d’œuvre, ce n’était pas l’appauvrir. Agirait-on de même aujourd’hui? Et comment ne pas être touché des offrandes volontaires que de modestes individualités leur apportent? Ici c’est un anonyme qui donne un florin ; là, une bonne femme qui offre 8 sous pour la Table (totter Tafele). Ah! que l’on ne répète plus que le développement de l’école flamande est dû aux ducs de Bourgogne. Si elle grandit, ce fut grâce à l’enthousiasme des masses, à l’émulation des corporations civiles et religieuses, au concours des fortunes les plus modestes. Elle plongea ses racines dans un sol fécond, elle y puisa cette sève, cette originalité, que l’on ne se lasse pas d’admirer.
Le Martyre de saint Érasme fut probablement exécuté en premier lieu. Ce triptyque a été peint pour la chapelle dédiée au saint et qui donnait accès à la trésorerie de la confrérie ; actuellement il est placé dans la chapelle de Notre-Dame des Sept Douleurs, également située dans le pourtour du chœur de la collégiale de Saint-Pierre.
Le panneau central nous montre le saint nu, lié sur la planche d’un tourniquet, à l’aide duquel deux bourreaux lui arrachent les entrailles. Quatre juges assistent au supplice : deux d’entre eux tournent la tête pour ne pas en être témoins ; les deux autres observent le saint avec une compassion peu déguisée. Bien n’est moins vrai que cette composition prise dans son ensemble, rien ne donne moins l’idée d’un supplice ; mais, que de beautés dans les détails ; avec quel soin sont exécutés les figures, les étoffes, le charmant paysage qui se dessine dans le fond ; quelle science anatomique dans le corps du principal personnage? Les volets ne sont pas moins remarquables. A droite,
THIEURI BOUTS ET SES FIES
on voit saint Jérôme, en habit de cardinal, un lion couché à ses pieds ; il est représenté sous les traits d’un beau vieillard, dont la tête annonce la g'ravité et la méditation. A gauche, est saint Bernard, le grand propagateur du culte de saint Érasme ; il porte l’habit de son ordre et foule le démon à ses pieds.
La Cène, que l’on voit maintenant dans la chapelle de la Trinité, ornait autrefois la chapelle du Saint- Sacrement; elle se trouvait sur un autel gothique, et, en 1478, on l’installa dans une niche que couronnait une tourelle à jour, décorée d’une statue de la Vierge. L’autel fut enlevé en 1707, et alors disparut cette statue, pour laquelle André Keldermans et son fils Antoine avaient reçu 25 ridders d’or, de 25 sous 1 . Le polyptyque a été morcelé à une époque inconnue.
L’église de Saint-Pierre n’en possède plus que le panneau du milieu, où l’on voit une vaste salle, éclairée par deux fenêtres. Du plafond de chêne descend un superbe lustre en cuivre coulé. A gauche, on remarque une galerie soutenue par des- arcades ogivales; par une petite porte on entrevoit un jardin soigneusement planté. Autour d’une table de forme oblongue, qui occupe le centre de la salle, sont rangés le Sauveur et les Apôtres. Derrière la table, se tiennent quelques autres personnages secondaires ; l’un d’eux, dont les traits accusent soixante-dix ans environ, est probablement le peintre lui-même, comme Van Even l’a supposé. » Son visage est expressif, les rides nombreuses de son front accusent de fréquentes préoccupations. Un mortier de drap rouge couvre sa tête; une cotte hardie, ourlée de fourrure brune, lui couvre le corps. Il tient la main droite à la ceinture; la gauche repose sur
1 Van Evf.n, Louvain monumental , p. 206.
THIEllIÎI BOUTS ET SES EILS.
un buffet de style ogival. « Ce tableau mérite aussi de grands éloges. La tête du Christ, empreinte d’une douce majesté, inspire la plus vive admiration; les apôtres, parmi lesquels on distingue le disciple bien-aimé, écoutent les paroles du Sauveur avec un recueillement parfaitement rendu. Seul, Judas Iscariote, avec son sourire moqueur, son insouciance affectée, présente un contraste frappant. Si la composition du tableau et l’expression des physionomies ont été particulièrement soignées par l’artiste, il n’a négligé ni les draperies, ni les accessoires, qui accusent un travail prodigieux. Jamais Thierri ne se montra aussi habile dessinateur, aussi grand coloriste.
Il est fâcheux que la Belgique ne possède plus les volets de la Cène, dont deux : La Première Célébration de la Pâque et le Prophète Mie nourri par Vange du Seigneur dans le désert, se trouvent au Musée de Berlin, et les deux autres, Abraham et Melchisédech et les Juifs recueillant la manne céleste, à la Pinacothèque de Munich.
Les deux tableaux de l’église de Saint-Pierre ont été restaurés, en 1840-1843, par MM. L. Mortemard et Ch. De Cauwer, de Bruxelles. Ils sont recouverts d’un rideau, suivant l’usage récemment introduit en Belgique, heureuse innovation par laquelle les fabriques pressurent le public, en remerciement des subsides qu’elles obtiennent de l’État pour restaurer les œuvres d’art dont elles ont la garde.
A l’époque où il peignit pour la confrérie du Saint- Sacrement, Thierri apparaît dans quelques documents, mais sans la qualification de peintre, et simplement désigné par le nom de sa ville natale. On a prétendu que ces mentions ne se rapportent pas à lui et cepen-
1 Van Even, Thierry Bouts, p. 3.
dant on admet qu’ ailleurs Jean de Bruges représente Van Eyck, Roger de Bruxelles Van der Weyden, Gérard de Gand Van der Meire, Hugues de Gand Van der Goes, etc. ; l’objection est sans valeur.
Ces mentions attestent que Thierri eut des relations fréquentes à Bruxelles, dans les différentes classes de la société. Au registre de la confrérie de la Sainte-Croix, de l’église de Saint-Jacques sur Coudenberg, qui date de 1462, il figure sous le nom de Dieric Van Herlarn 1 ; il fut aussi affilié àla communauté des chanoines réguliers de Rouge-Cloître, dans la forêt de Soigne 2, et peut-être est-ce lui qui y peignit le tableau du maîtreautel, que la communauté reçut de la dame de Roost et que l’on estimait valoir 100 couronnes d’or 3. Le 9 octobre 1462, Thierri déclara avoir reçu de Pierre Bladelin, conseiller du duc de Bourgogne, des patenôtres qui étaient sa propriété et avaient été trouvés parmi les objets appartenant au peintre Jean Coustain, décédé peu de temps auparavant h
Peu de temps après surgit un débat d’une haute importance et auquel son nom fut mêlé. En l’année 1457 ou 1458, le bruit courut à Bruxelles que les revenus de cette ville étaient mal administrés et que l’administration commettait ou tolérait de graves abus.
1 MS. de la Bibliothèque royale , n° 21779.
2 Le manuscrit intitulé : Primordiale monasterii monachorum regularium Rubeœ Vallis, MS. de la Bibliothèque royale, écrit vers 1485, le nomme Theodericus de llarlam.
3 Eodem anno (1461) quedam domina militissa de Roost nobis dédit labulam summi allaris , valentem circa centum coronas aureas (Chronique manuscrite de Rouge- Cloître). — Roost était une seigneurie voisine de Louvain, un fractionnement de l’antique domaine de Rotselaer.
11 De Laboiide, les Durs de Bourgogne, t. Il, p. 221.
TH1EU1U BOUTS ET SES EILS
Quelques patriciens de cette ville se rendirent auprès du magistrat et lui rapportèrent les bruits qui circulaient dans le public ; ils n'obtinrent que de vagues promesses, qui ne se réalisèrent pas. Dès lors éclata dans la magistrature communale une scission profonde, qui fut envenimée encore par l'amman Jean d'Enghien dit de Kestergate, et par un employé même de l'administration communale, Gérard Yander Plert, qui habitait l'hôtel de ville et cumulait les fonctions de clerc des receveurs et de concierge. Après de longs débats, le duc Charles le Téméraire, par un acte daté de Gand, le 10 juin 1467, prescrivit l'ouverture d'une enquête à charge de deux des personnes inculpées de concussion : Walter Yan den Winckele et Philippe de Nieuwenhove. Elle fut dirigée par Henri Magnus, chambellan du duc et son lieutenant des fiefs, assisté de deux autres conseillers, Gérard Yurry et le trop célèbre Guillaume Elugonet, tandis que la ville s’y fit représenter par Geldolphe Heenkenshoot, Jean Schat et Jean Ofhuys. Huit témoins furent entendus du 9 au 15 décembre 1 ; mais, soit que leurs dépositions aient paru entachées de partialité, soit qu'on ait voulu enrayer l'affaire, celle-ci n'eut pas de suite immédiate, et deux ans après, en 1469, l’amman luimême présida à une réconciliation, vraie ou simulée, qui s’opéra entre les Yander Noot, les Heenkenshoot et leurs amis, d'une part; les De Mol, Amelric Was et Pierre Pipenpoy, d'autre part 2. Les deux partis doivent avoir encouru, à peu près au même degré, la haine des métiers, car, si plusieurs membres du
1 Voy. l'annexe n° T.
2 Les détails qui se rapportent à*cet événement se trouvent dans V Histoire de Bruxelles, t. 1", pp. 268 et suiv.
premier furent bannis par eux, en 1477, le second vit, à cette époque, tomber sous la hacbe du bourreau la tête de deux de ses chefs, Amelrie Was et Pierre Pipenpoy *.
C'est dans ce débat si long- et si tristement terminé qu’intervint Thierri de Harlem. Interrog-é, le 15 décembre 1467, s’il avait connaissance des faits reprochés à Van den Winckele et à Nieuwenhove, il déclara n’avoir rien à dire, mais ajouta spontanément qu’il aurait dû recevoir 12 écus de la ville de Bruxelles et que cette somme ne lui avait jamais été comptée. Sire Henri d’Ophem lui en avait annoncé le payement, en présence de Nieuwenhove. Il est probable que Thierri avait travaillé pour la ville, en 1459, lorsque celui-ci occupa les fonctions de receveur.
Les grandes qualités de dessinateur et de coloriste dont Thierri Bouts fit preuve dans l’exécution des deux tableaux de l’église de Saint-Pierre mirent le comble à sa réputation. Bog’er était mort, tandis que d’autres n’avaient pas encore donné la mesure complète de leurs talents. Afin de s’attacher le grand artiste qui était venu se fixer à Louvain, les magistrats de cette ville lui conférèrent le titre de peintre, de portraiteur de la commune, à l’imitation de ce que Bruxelles avait fait pour Rog’er. Ces fonctions ne lui assuraient en réalité qu’une gratification dite v oeclergelt, consistant en 90 placques par an, supérieure toutefois à celle
’ \oy. Y Histoire de Bruxelles, t. I, pp.. 279 et suiv.
dont jouissaient les secrétaires communaux, ces fonctionnaires pourtant si considérés , qui ne touchaient chacun que 80 placques 1 . Mais, outre cette rétribution, le peintre pouvait compter sur des commandes importantes, qui devaient contribuer à la fois à augmenter son bien-être et à répandre sa réputation.
On venait d’achever l’hôtel de ville de Louvain, cette merveille d’architecture, cette dentelle de pierre, aussi délicatement ouvragée que la tour de Saint-Michel, de Bruxelles, est svelte et imposante. Trente ou quarante ans auparavant , les magistrats bruxellois , complétant l’œuvre de leurs devanciers, avaient paré l’intérieur du palais de la commune de ces quatre grandes compositions de Roger, si célèbres dans l’histoire de l’art; ceux de Louvain voulurent à leur tour marcher dans la même voie. Heureux esprit d’émulation, qui n’altérait en rien les vieilles relations d’amitié et d’entente cordiale existantes entre les deux villes, et dont l’art profitait largement !
Le 20 mai 1468, les magistrats commandèrent à Thierri deux peintures : la première, qui devait se composer de quatre parties, était destinée à orner une » chambre de portraitures et de peintures 2, » un véritable musée; la seconde, de dimensions beaucoup moins considérables, devait représenter le Jugement dernier et être placée dans la chambre du conseil. Cette dernière consistait en un triptyque, de forme quadrangulaire et de 6 pieds de haut sur 4 de large; la première aurait dû présenter un développement de 26 pieds de long sur 12 de larg'e, mais l’artiste n’en
1 Van Even, l. c., p. 8.
2 Die aen een cliencn soudcn op een sale of camere te settene van porleratueren ende scildcrien.
THIEMII BOUTS ET SES FILS
put achever qu'une partie en entier et une deuxième partie presque complètement h Que représentaient-
1 Les documents cités au sujet de ces œuvres de Bouts, réclament un instant d’examen.
Un manuscrit intitulé : Annales et antiquités de la ville de Louvain, qui se compose en majeure partie d’extraits des comptes de la ville jusqu’en 1489 et date du milieu du xvii" siècle, contient les annotations suivantes :
« Anno 1468 wordden ii stucken schildereyen gemaeckt by M' Dierick Stuerbout, die in de raetcamere staen, d’eene daer de keysere justitiedoet doen over eenen grave van hove, voert betichten van de keyserinne van dat hy haer oneerbaerheyt te voren gelecht hadde ; ende d’andere daer de keysere over zyne keyserinne justitie doet metten brande, doert voirseyde betichten, dat valsch bevonden wirt ; die geexstimeert waeren op n”xxx croonen te lxxii philippus ’t stuck.
« Anno eodem xx may heeft de stadt van Loven verdinght, tegen den voirseyden Mr Dierick Stuerbout, sekere tafereel oft schilderye van xxvi voeten ianck en xn voeten hooghe, met nog een tafereel van Ons Heeren oordeele, van vi voeten hooghe en iv voeten breet; om ende voor v° croonen, het welcke oordeel hancht in de schepene camere opt stadtliuys te Loven. »
« Ces deux annotations furent découvertes par le conseiller Cannaert et immédiatement signalées à Amédée De Bast, qui les publia dans le Messager des sciences et des arts (t. I, pp. 17 à 22) ; elles ont été maintes fois reproduites et commentées, comme tout ce qui se rapporte à l’histoire de la première école llamande de peinture ( Voir Van Even, l. c., p. 19, note 1). Elles contiennent à la fois des indications vraies et des erreurs, elles ont en même temps éclairé et fourvoyé. En faisant connaître deux productions authentiques de Thierri de Harlem, elles ont vulgarisé son prétendu nom de Stuerbout; en rappelant les grandes commandes faites à cet artiste par la ville de Louvain, elles en ont à tort doublé l’importance, par la distinction qui y est établie entre les deux tableaux de la légende d’Othon, et qui furent évalués, y est il dit, à 230 couronnes d’or, et les deux compositions : le Jugement dernier et le grand quadriptyque, que la ville commanda la même année 1468, le 20 mai, au prix de 500 couronnes d’or. Cette commande seule repose sur une donnée incontestable; les enfants de l’artiste reçurent de ce chef 306 cou-
TlIIERUI BOUTS ET SES FILS.
elles? Il me paraît indubitable que ces deux parties achevées du quadriptyque (pourquoi ne pas créer ce mot?) sont identiques aux deux épisodes de la légende d'Othon III, actuellement conservés au musée de Bruxelles, et qui ont, en effet, 3^23 (11 4 /a pieds, plus une légère fraction) de haut sur 1^82 (6 4/2 pieds, soit, s'il y en avait quatre, 26 pieds) de large * 1 .
Les panneaux nécessaires pour l'exécution des deux tableaux furent achetés à Anvers, à la foire de la Saint-Bavon de l’année 1468, au prix de 20 florins. La commune paya cette somme, ainsi que les frais du transport par eau jusqu’à Louvain et d'autres menues dépenses du même genre. Thierri commença par le Jugement dernier, qu’il termina en l'année 1472. Des précautions minutieuses furent prises afin de protéger ce tableau contre un accident possible, et témoignent à la fois et de l'estime que le peintre inspirait et de la sollicitude des magistrats pour les œuvres d'art du palais communal. On le recouvrit d'un châssis, garni de toile, que Hubert Stuerbout historia et que Josse Metsys garnit de ferrures. Par malheur ce tableau a disparu; la dernière mention qu'on en a rencontrée est de l'an 1543, lorsqu'il fut restauré par le peintre Jean Willems 2.
ronnes, somme dont il suffît de défalquer 76 couronnes, qui sera la valeur vénale du Jugement dernier, pour retrouver le chiffre de 230 couronn^ mentionné plus haut.
Le manuscrit des Annales et antiquités de la ville de Louvain appartient actuellement à JJ. Émile Van Hoorebeke, qui a été ministre des travaux publics.
1 II s’agit ici de pieds de Louvain, qui équivalent à 28 centimètres. 26 X 28 = 7"’28 ou quatre fois 1”82.
a Pour tous ces détails, voir Van Even, pp. 10 et 20. — Les vers de Henri De Jluvser, dont parle le même auteur, se trouvaient, non sur le
ÏHIEllRI BOUTS ET SES FILS.
Quant à la seconde composition commandée par la ville et dont nous venons de prouver l'identité avec les tableaux du musée de Bruxelles, ce fut un professeur de théologie de l'université, maître Jean Yan Haecht, qui en indiqua le sujet. Il le puisa, non pas dans l’histoire ancienne, comme on l'a dit, mais dans d'anciennes histoires [uut ouden yeesten), ce qui n’est pas précisément la même chose. En retour de ce service et d'autres rendus à la ville, il reçut, en 1471, une- gratification de 6 florins de 56 placques et, plus tard, un présent en vin de la valeur de 99 placques * 1 . Quelles étaient ces anciennes histoires ? s’ agissait-il d’un fait glorieux pour le pays, d’un souvenir des victoires remportées jadis par les Louvanistes, ou des querelles intestines qui avaient divisé la commune ? Thierri allait-il rappeler aux habitants de sa patrie adoptive les vertus ou les faits d’armes des glorieux princes de la race de Louvain? Point du tout. Yan Haecht fit choix d’un prétendu exemple de justice qu’aurait donné l’empereur Othon III, d’une lég-ende inventée par Godefroid, évêque de Yiterbe, à la fin du xue siècle 2. Cette lég’ende, qui devint très-populaire au moyen âg-e, repose sur des erreurs riianifestes, car on y parle d’Othon III comme étant marié dès l’année 985; or, ce prince n’était qu’un tout jeune enfant en l’année 983, à la mort de son père, et lorsqu’il mourut en 1002, à la fleur de l’âgre, il était encore célibataire.
Jugement dernier, mais sur le tableau qui va (aire l’objet de nos observations.
1 Van Even, l. c., pp. 21 et 22.
2 Consulter un travail de M. de Zurlauben, dans les Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres, histoire, t. XXIII, pp. 220- 227. — Messager des sciences historiques, t. IV, p. 507.
THIEilllI BOUTS ET SES El LS.
Cette résolution de la commune de Louvain avait cependant un motif. En ornant son palais d’une grande peinture, offrant à tous les regards un souverain assez ami de la justice pour frapper le coupable, quoique placé au plus haut rang’ de la société, que voulut-elle? Imiter, surpasser, s’il était possible, l’exemple donné par Bruxelles. Les quatre panneaux de Thierri devaient reproduire les quatre tableaux de Rog’er, de l’hôtel de ville de cette cité. Otbon III, immolant son épouse adultère, répondait à Herkenbald, punissant de ses mains le libertinage de son fils. Ces faits, controuvés plutôt que vrais, répondaient au besoin d’une justice sévère, d’une moralité rigide, qui dominait nos populations. Un profond mécontentement, qui se traduisit, en l’année 1477, par une explosion formidable et générale, résultait des désordres auxquels se livraient les hautes classes, de la vénalité des conseils de justice. Ces fléaux publics avaient un ennemi déclaré dans Charles le Téméraire, aussi continent que son père l’était peu, et qui poussait parfois l’amour de la justice jusqu’à un rigorisme exagéré. Mais le système gouvernemental de ce prince les développait malgré lui. Avec une centralisation poussée à l’excès, une cour et une armée luxueusement organisées, la corruption ne pouvait que grandir ; pour en arrêter les progrès, il aurait fallu marcher dans une voie toute contraire. Charles persévéra dans la voie funeste où il était engagé, et n’aboutit qu’à une mort déplorable, désastreuse à la fois pour sa dynastie et pour ses peuples.
Un chroniqueur hessois du xve siècle 1 nous a laissé
' Monumonla Jlassiaca de Schmincke (Casse], 1747), t. I, p. 77
TIIIEItRI BOUTS ET SES EILS.
de la légende d’Othon III une version, dont voici la traduction rédigée par M. Warnkônig L
" Cet Otlion III avait pour femme légitime la fille du roi d’Aragon, qui conçut un amour illicite pour un comte de la cour de l'Empereur; mais celui-ci était cliaste et pieux; il refusa de la suivre, d'être aussi infidèle à son seigneur, et il voulut garder son serment. C’est pourquoi l’impératrice le prit en haine, se plaignit de lui et raconta à l’empereur comment il avait voulu la séduire et la déshonorer. L’empereur la crut de suite, et, dans sa colère, fit trancher la tête au comte. Au moment de l’exécution, celui-ci dit à sa femme : Je ne suis pas coupable et je te prie de prouver mon innocence après ma mort ; ce que le tribunal ordonnera, accomplis-le sans crainte, et confies-toi à Dieu, qui est un juge équitable. Sa femme le lui promit et tint parole.
" Quelque temps après, un jour que l’empereur siégeait en sa cour avec d’autres princes et seigneurs, cette veuve se présenta devant son tribunal et dit : — Empereur, que mérite l’homme qui a injustement tué mon mari? — L’empereur répondit : Il a mérité la mort. — Sire Empereur, répliqua la femme, c’est vous qui avez fait mourir innocemment le comte qui était mon mari, comme je le prouverai. — Le comte, répondit l’empereur, a été justement exécuté ; il avait mérité la mort. — J’en appelle à la loi, reprend l’épouse, et je demande comment je dois prouver son innocence. — La loi, dit-il, ordonne de porter un fer chaud (car c’était l’usage du temps). — La dame pria Dieu, ainsi que tout le peuple qui était présent; puis elle porta le fer sans en souffrir. L’empereur et tout le tribunal
Messager , t. II, p, 150.
s'effrayèrent : — Dieu te donne raison, dit l'empereur à la veuve ; je m’abandonne à ta merci. — Si vous voulez vivre et mourir en véritable empereur, s'écria-telle, si vous voulez rendre et subir la justice, vous devez périr à votre tour ! — Et elle demanda au tribunal de faire trancher la tête à l'empereur. Les seigneurs s'interposèrent et accordèrent à l'empereur un terme de dix jours pour que la dame prît conseil de ses amis. Les dix jours écoulés, ils revinrent au lieu de la justice et la dame persista dans sa première demande : le tribunal accorda encore un délai de huit jours, mais la femme persista dans les mêmes sentiments et exigea encore la tête de l’empereur Othon. Les seigneurs réclamèrent encore un troisième délai de sept jours. Alors la femme dit : Si vous voulez conserver la vie de l'empereur, que la coupable (le texte allemand se sert d'un mot plus significatif : die hure), l'impératrice, meure; c’est par là que l’empereur peut se délivrer.
" Dans l'entretemps, l'empereur acquit de nouvelles preuves de l'innocence du comte et des liaisons coupables que l'impératrice avait entretenues avec un autre. Le tribunal porta une sentence contre l'impératrice et on la réduisit en cendres. Ainsi l’écrit Godefroid Pantheau (dans son Panthéon?). Qu'on prenne exemple de ceci : un prince ne doit pas être prompt à condamner à mort dans sa colère; il faut au préalable s'assurer de la vérité. »
En MAO, les panneaux que la légende d'Othon devaient couvrir furent transportés de l'hôtel de ville à la maison de l'artiste, par le tailleur de pierres Jacques Zelle et deux compagmons b Thierri se mit à l’ouvrage, et, pendant qu'il travaillait, reçut la visite des
1 Van Even, X. c., p. 21.
THÏERRI BOUTS ET SES EIT.S
bourgmestres et des membres du conseil de la commune, qui lui offrirent, en témoignage de leur satisfaction, un cadeau en vin delà valeur de 90 placques b Ces marques de bienveillance durent soutenir le courage de l'artiste , mais elles ne purent arrêter un ennemi qui ne recule jamais : la vieillesse vint affaiblir de plus en plus Tliierri, qui ne put achever que la moitié de sa dernière œuvre. Quelques années après sa mort, en 1480, on voulut déterminer la valeur de cette moitié, afin de payer aux enfants Bouts ce que la ville leur devait ; dans ce but, on consulta « un des » peintres les plus notables que l'on put trouver dans » le pays, né dans la ville de Gand, et qui demeu- " rait alors au prieuré de Bouge-Cloître, dans la forêt " de Soigne. » Hugues Van der Goes, car c’était lui, se rendit à Louvain, et, après un examen attentif, décida que sur le prix convenu (500 florins), la ville devait 306 florins et 36 placques pour le Jugement dernier et pour les deux fractions, l'une terminée, l'autre presque achevée, de la grande composition. Cette évaluation fut acceptée sans difficulté, et en remerciement des peines qu'il s'était données, la ville envoya à l'habile expert un pot de vin du Bhin, qui lui fut remis à l'auberge de l'Ange b
1 Van Even, l. c., p 22. .
2 Ces deux passages étant très-importants, nous les reproduisons ici, bien que le premier ait été très-souvent imprimé :
« Item meester Dierick Boudts, schildere, die tegen der stadt verdinght hadde te schilde(re)ne viere stucken van eender groeter tafelen, die aen een dienen souden, op een sale of camere te settene van porteratueren ende schilderien, noch van eenen cleineii tafelnelken met synen dueren van den ordele ende daer d’ordele inneghestilt es, hangende in de raetcamere, dairaff de voirscreve meester Diericx, soe verre hy die volmaect hadde, gehad soude hebben van
Sur le premier tableau, le fond représente une ville au milieu de laquelle s’élève une tour ogivale, dont la flèche est travaillée à jour. Au second plan s’avance un religieux, suivi du condamné, qui se tourne vers sa fidèle compagne, dont les traits expriment une profonde affliction; le comte a les pieds nus et les mains liées sur la poitrine, que recouvre une chemise de toile blanche. Trois autres personnes sont groupées près des précédentes. Plus en avant, sur le premier plan, se passe une autre scène : le bourreau, en présence de plusieurs témoins, remet la tête du condamné à la malheureuse comtesse, qui s’agenouille pour la recevoir. L’empereur, vêtu des insigmes de la souveraineté, et l’impératrice, qui lui adresse son plus doux sourire, contemplent cette triste scèue du haut d’une terrasse.
Le second tableau présente l’intérieur d’un salon gothique. A droite, entre deux colonnes, on voit, assis
de stad de somme van 500 cronen ; dwelc alsoe niet ghebuert en es, want hy binnen middelen tyde gestorven es, alsoe dat de selve binnen synen tyde niet meer volmaect en heeft, van den grooten tafelen dan een stuck, ende ’tweeste byna volmaect, ende dat clein stuck van den ordele hangende in de raetcamere, volmaect. Daer voer hem ende synen kinderen vergomven ende betaelt heeft, ter estimatien ende scattingen van eenen den notabelsten scildere die men binnen den lande hier omtrent wiste te vindene, die gheboren es van der stad van Ghent, ende nu wonechtich es in Rooden cloestere in Zuenien, de somme van guldens vorscreve : 306 guld. 36 plecken. (Comptes de la ville de 1476 à 1480, f° 139, cités par Schayes, Bulletins de l’Académie royale de Belgique, l. c., p. 341, et par Van Even, l. c., p. 25.)
« Eenen monik van den Roden-cloestere geschinct, als boven, die de tafele van portraturen visiteerde, boven ’tregister, en inderaetcamer d’oirdeel, te Jannesin den Ingel, 1 stoep Ryns wyns. » (Volume intitulé : Schincken, aux archives de Louvain, cité par Van Even,
TJIIEIlllI BOUTS ET SES FILS.
sur un trône, l'empereur, qui est vêtu d'une robe de damas, brodée d'or et garnie de martre. Il a le sceptre en main et la couronne sur la tête. La comtesse s'agenouille et lui demande justice. De la main droite, elle porte la tête de son mari ; dans la gauche, elle tient un fer ardent, qu'elle vient de retirer d'un brasier placé à ses côtés. Par l'ouverture d’une grande porte, sur un terrain un peu plus élevé, on aperçoit un poteau où est attachée l'impératrice, qui va expier sa trahison par le supplice du feu. Dans le lointain se dessine une ville entourée de murs bastionnés et dominée par une tour ogivale qui rappelle tant soit peu, dit Yan Even, celle de l'antique collégiale d'Harlem.
Ces deux tableaux, dont les figures sont à peu près de grandeur naturelle, sont intéressants à étudier, à tous les points de vue. Le nom de l'artiste qui les exécuta, l'époque qui les vit peindre (de 1470 à 1475), les conditions dans lesquelles ils apparurent, le prix qu’ils coûtèrent, tout cela est connu, établi par des documents officiels. Ce sont donc des points de repère certains dans la marche ascendante de la première école des Pays-Bas. Ils appartiennent à l'époque qui suivit immédiatement la mort de Roger, qui précéda les derniers travaux de Yan der Goes et l'épanouissement du talent de Memlinc 1 .
A la roideur des personnages, à la maigreur de leurs formes, et surtout des jambes, à une certaine faiblesse dans le coloris, il semble qu'on reconnaisse l'affaisse-
1 Ces tableaux ont été gravés plusieurs fois, et notamment par Onghena, pour le Messager , t. 1, p. t7 et t. II, p. 150. Tout récemment, MM. Maes et Michaux en ont édité une reproduction photographique pour l’ouvrage, encours de publication, intitulé les Trésors de T art flamand.
ment du talent du peintre de la Cène et du Martyre de saint Érasme, les mortelles atteintes de la vieillesse. Mais que de beautés à côté de ces défauts ? Comment retracer le fini des moindres détails, l'harmonie, la suavité des teintes, la vérité des physionomies, qui semblent autant de portraits d'après nature, mais où règ’ne une douceur , une placidité , peu en rapport avec la signification terrible des scènes que l'artiste avait à retracer? Dans ces deux tableaux, Bouts se montre paysagiste habile ; la correction avec laquelle les mains sont dessinées révèle de longmes études. Les deux œuvres, enfin, sont dignes d'un penseur à l'âme sereine et sérieuse, d'un artiste tout à la fois habile et consciencieux.
En 1826, lorsqu'ils furent enlevés de la salle pour laquelle ils avaient été peints, les tableaux étaient fixés dans la boiserie et, de chaque côté, se trouvait un panneau contenant une inscription flamande de 22 lignes, écrite en lettres gotlMques et dorées b Ces vers furent composés en 1578, à la demande du magistrat, par Henri De Muyser, le facteur de la chambre de rhétorique la llose b Van Eveil en a retrouvé le texte dans les Antiquitates Lovamenses de Guillaume Boonen, manuscrit qui fut achevé en 1594 et qui est conservé aux archives communales de Louvain 1 2 3.
1 Nieuweniiuvs, l. c., p. i4.
2 Betaelt Henrick De Muyser, facteur van de Roose, voer ’t componeren van sekere xxij regulen oni te doen sctiilderen ofte schryven op twee doren van den tafereele in de Raetcamere, nader blyckende by d’acte geteekent De la Hault, en quitantie, 5 in oct. 1578. (Van Even, p. 20.)
3 Messager des arls el des sciences, année 1853, pp. 90-94. — - Van Even, p. 16.
TlIIERRI BOUTS ET SES FILS.
Al s men negcn hondert Jaer gescreven — heeft,
En lxxxv, naer scrifts oirconden — waer,
Men Otto den derden keyser sien leven — heeft,
Tôt Rooraen seer wonderlyck bevonden — d’aer;
Het ïs een spiegel tôt allen stonden — claer,
Voer aile richters, hoort wat hy bedreven — heeft,
Doer syn valsche vrouwe, wilt dit doergronden — swaer,
Hy trecht mishandelt ende seer doen sneven — heeft,
Want hy haer te vele geloofs gegeven - — heeft,
Soo dat hy syn wysheyt heel cost verdooven.
Een smeeckende vrouwe en wilt niet gelooven.
Dese vrouwe in liefde ontsteken — was,
Op eenen Grave int liofî vermaert — seere,
Van Venus wercken dat allen haer spreken — was, Segghende : U ionste te mywaerts baert — heere.
Hy refuseerde haeren valschen aert — teere,
Dinckende dat sy van quaden treken ■ — was ;
Dus heeft sy hem by den keyser beswaert — meere,
Van fortsen, dwelck scheen aen haer gebleken — was,
Dus die keyser haestich daer aent vreken — was,
Ende dede hem onthoofden en stortten syn — bloet ;
Een groote saecke verhaest en was noyt — goet.
Doen die keyser te rechte geseten — was,
Quamp de vrouwe en bracht haers mans hoot — daer,
En seyde : blust myn begeerte om weten — ras ;
Wat verbuert die een ontschuldich bringht terdoot — swaer? LylT en goet, sprack hy, oft hy cleyn oft groot — waer !
Ghy hebt dat ghedaen, een vreesdy der schanden — niet, Want ick sal hier maecken u quaet exploot — claer ;
Met een geloyende yser in myn handen — siet,
Swaer sy den levenden Godt, sonder verbranden, — iet;
Bien sy allen verwondert waeren mans en vrouwen.
Wy salse beschaemen die op Godt betrouwen?
’HIEItRI BOUTS ET SES FILS.
Den keyser dee syn wyff examineren — wel Op dat sy de waerheyt te rechte belyden — sau,
En dede haer metten brant executeren — snel,
Soo dat hy syn eere, daer met bevryden — wau :
En sprac : ick sal voor myn bruyt noch verblyden — au ; Maer sy bleefltin haers mans liefde constant vroet.
Doen sprack by tôt haer : wilt my castyden, nau !
Syn heeren verbaeden aen haer voer tgeheel lant — goet, En gaven haer vier sloten sterck en plaisant — soet.
Om syn wysheyt wille vermaert seer loffelyck.
Als ick wyse dolen, dolen sy groffelyck.
Les peintures de Bouts furent restaurées au xvne siècle par Daniel Nobiliers, à qui le conseil communal vota pour ce travail 450 florins, par résolution en date du 6 novembre 1628 1 . Depuis, on les laissa dans l'abandon. Le créateur de ces merveilles tomba si bien dans l'oubli, qu’en 1833 ce fut un événement que la résurrection de son faux nom de Stuerbout. On lui restitua alors la légende d'Otbon III, qui avait été successivement attribuée à Ilolbein, puis àMetzys et à Memlinc. Mais cette première découverte, qui donnait une haute importance aux deux tableaux, arrivait un peu tard. Le prince d'Orange, en visitant l'hôtel de ville de Louvain, en l’année 1826, les avait admirés et, à sa demande, le roi Guillaume Ier s'était adressé à la régence pour en obtenir la cession. Agissant à la fois en bons courtisans et en ignorants administrateurs, les magistrats louvanistes consentirent à abandonner les plus beaux joyaux de leur maison communale, moyennant 10,000 florins des Pays-Bas 2, qui furent employés à réédifier, dans un style peu monumental, le vieil
1 Van Even, l. c., p. 26.
2 L’arrêté royal qui autorise la cession est daté du 13 avril 1827 (Van Even, p. 14).
édifice gothique de la Table ronde. Il est bon de répéter que ces tableaux de la galerie particulière du prince furent en réalité payés par le pays, le roi Guillaume ayant eu soin d'ordonner que la somme précitée serait prélevée sur les fonds votés par les états généraux pour la construction du palais du prince (aujourd'hui le palais Ducal), à Bruxelles Transportées à Bruxelles par les soins deC.-J. Nieuwenhuys, qui en donna reçu le 4 octobre 1827, les tableaux ornèrent le palais du prince jusqu'en 1839. Après la mort du prince (devenu le roi Guillaume II), lorsqu'on vendit sa galerie, à la Haye, ils furent retenus par la reine-mère, qui les vendit, en 1856, au même Nieuwenhuys. Celui-ci les a cédés au gouvernement belge, en janvier 1861, pour 28,000 francs, et ils forment aujourd'hui le plus bel ornement de la collection des peintures primitives du musée de Bruxelles. Les amis des arts doivent des remerciements à M. le ministre Bogier, qui a autorisé cette acquisition, et à notre ami Ruelens, dont les démarches réitérées en ont fait apprécier l'urgence et l'utilité incontestables 1 2.
Peu d'années avant sa mort, Thierri perdit sa femme, qu’il avait successivement rendue mère de quatre enfants, dont l’aîné seul était majeur en l'année 1474 3.
1 Ce fait a été établi de la manière la plus explicite, quoi qu’en ait dit M. Nieuwenhuys, par Van Even, l. c.
2 Tous ces faits sont rapportés en détail dans Van Even.
3 Le 15 janvier 1474, Henri de Ponlc dit Mettengelde , fils de Henri ; Jean Van Leeuwe et sa femme Gertrude, sœur de Henri pré-
THIEMU BOUTS ET SES E1LS
Une nouvelle union donna pour compagne à l’artiste Élisabeth Van Voshem, veuve d’un boucher, Jean de Thenis ou Van Thienen h
Ce second mariag'e ne fut pas malheureux, à ce qu’il semble; cependant il paraît avoir été la cause indirecte de procès coûteux et avoir été suivi, presque immédiatement, d’une maladie de l’artiste, qui se termina par sa mort. Un boucher, nommé Mathieu Mychiels, réclama de Thierri 2 le payement d’une redevance annuelle de 4 '(i muids de seigde, hypothéquée sur deux maisons de la Slachstrate, et que lui devaient, disaitil, les Van Thienen. De long'ues discussions surgirent. Le peintre, cité devant les échevins, fit valoir que sa femme et Jean son frère, de qui elle avait hérité, avaient déjà payé 600 florins de Rhin pour éteindre des dettes contractées par leur père, et qu’à ce titre Élisabeth et lui étaient fondés à faire valoir un droit supérieur. Invitée, le 19 octobre 1473, à jurer devant les échevins réunis (coram scabinis, in scampno), que réellement elle avait eu à payer cette somme de 600 florins, Élisabeth accomplit cette formalité deux jours après, en présence
cité ; Thierri Bouts, pour la première fois qualifié de peintre d’images (piclor ymaginum) , son sororius ou beau-frère, et Thierri, le fils de celui-ci, cédèrent à Jean Slachmolder le Jeune, après que Bouts père eut déclaré que la transaction était favorable aux. intérêts de son lils, la moitié d’une maison située dans la rue dite Craeclwvestratc, à charge d’un cens de 30 sous, en sus des charges qui grevaient déjà cette propriété. Ce cens devait appartenir : les trois cinquièmes (18 sous) aux enfants de Thierri et de sa première femme (sauf que Thierri en conserverait l’usufruit); deux cinquièmes (12 sous) à leurs parents mentionnés plus haut [Greffe échevinal de Louvain, l'“ chambre) .
1 Le mariage était déjà contracté, le 18 janvier 1473 [Ibidem).
- Il y est appelé Mees/er Dierix Bouts, der sial meeslcr scliilder [Ibidem).
TI1IERJKI BOUTS ET SES FILS
de Mycliiels, et obtint gain de cause. Élisabeth, entre autres créances, en apporta à son mari une de la valeur de 40 ridders d'or, à charge d'un pêcheur, nommé Barthélemy Kuysschen, et pour laquelle un jugement fut rendu en sa faveur, le 23 août 1474.
Il est à supposer que Thierri ne tarda pas à devenir malade, car on voit, à cette époque, apparaître des procurations, des délégations signées par lui. Ici, il confie à son beau-frère, Henri Metdengelde, le soin de recevoir tous ses revenus en cens , rentes, fermages, etc. 4; là, il donne à maître Arnoul Yanderstraten, à Jean de Beyer et à Jean Goedertoys, la mission de soutenir tous les procès, tous les débats, qui s'élèveront au sujet de ses biens, de ses revenus, de quelque nature qu'ils fussent et devant n'importe quel tribunal 1 2. Ces actes nous disent qu'il se trouvait enfin dans une position très-honorable, mais elle lui était arrivée bien tard, lorsque la mort allait le frapper.
La date du décès de Thierri n'a jamais été établie avec précision. D'après les actes que nous avons vus, il vivait encore le 30 avril 1475, lorsque ses deux filles furent dotées d'une rente qui devait servir à leur entretien au couvent; et, d'autre part, il était déjà mort, le 22 juin de l’année suivante, quand s'opéra le partage de son patrimoine entre ses fils. Molanus nous
1 Cette procuration fut donnée, le 11 mars 1473, par Dierik Bouts, schildcr, ons ingcsetene poirier , comme le porte un registre des échevins ( Ibidem , 11" chambre). Elle n’eut probablement qu’un effet temporaire, car, le 21 mars 1474, Henri reconnut devoir à Thierri et à sa femme une somme de 41 florins du Rhin, de 20 sous chacun, qui fut remboursée à celle-ci, comme le prouve cette annotation : Relicla Tlicod. consènsit deleri quia soluta est.
* 20 juillet 1473 [Ibidem-, l” chambre).
apprend que le premier Thierri expira le 6 mai 1400, à l'âge de soixante-quinze ans (il faut lire sans doute, le 6 mai 1475), et qu’il reçut la sépulture dans l’église des récollets, de Louvain, où l’on voyait son portrait et celui de ses deux fils 1 . Comme la date donnée par Molanus est probablement empruntée à un document authentique, on peut l’accepter , mais telle qu’elle est interprétée plus haut, et fixer la mort de Thierri au 6 mai 1475.
Dans la collection de portraits de peintres du graveur Cock, Thierri Bouts prend place entre Roger Yander Weyden et Bernard Yan Orley : » L’artiste, dit a notre confrère Yan Even, y a une physionomie a sérieuse jusqu’à la tristesse. C’est le visage d’un // homme qui vit de contemplation et de rêverie : des a joues creuses, des pommettes saillantes, d’épais » sourcils, de grands yeux, un nez très-fort et une a bouche larg’e. Son front prononcé est couvert d’une « forêt de cheveux sans souplesse. Il porte une ample a houppelande, dont les collets et les manches sont « fourrés de pelleterie 2. »
1 Theodoricus Bouts uterque. 1. Claruit inventor in describendo rure, mortuus anno ætatis 75, domini 1400 (anno œtatis domini 1475 ?) die 6 maii. Ejus et filiorurri ejus Theodorici et Alberti effigies exstant apud Minores, e regione suggestus. — Ces données, empruntées au tableau même où se voyaient les portraits des Bouts, ont trompé Miræus, qui s’en servit pour prouver que la peinture à l’huile remontait au delà de l’année 1410. Avant l’an 1400, dit-il, Van Eyck avait communiqué sa découverte aux peintres belges, comme l’attestent de très-vieux panneaux peints à l’huile, notamment ceux qui se voient au couvent des récollets, et dont on sait que Vautour mourut en 1400. (Miuæus, Rerum loto orbe ge^tarum chronica, Anvers, 1608, p. 345.)
2 Thierry Rouis, p. 4. — Si le personnage représenté sur le portrait datéde l’an 1462 et que l’on suppose être Memlinc peint par lui-même,
TIllE lllll BOUTS ET SES FILS.
Lemaire des Belges, dans sa Couronne Mar g antique', place Thierri de Louvain à côté de Yan Eyck et de Yander Goes. Marguerite d'Autriche rechercha ses œuvres, et Lampsonius, après l'avoir signalé à Guicciardin, lui consacra ces quatre vers, qui furent placés au bas de son portrait :
THEODORO HARLEMIO P1CTORI.
Hue et ades, Théodore, tuam quoque Belgica seraper Laude nihil fleta tollet ad astra manum ;
Ipsa tuis, rerum genitrix, expressa figuris Te natura sibi dum timet arte parem.
(Te voilà, Thierri, la Belgique ne cessera de porter aux nues, par des louanges sincères, la dextérité de ta main ; la nature même, cette mère des choses, que tu as représentée dans tes tableaux, a craint que l'art ne te rendît son égal.)
Ces éloges ne sont pas exagérés. Thierri a certainement été l’un des meilleurs héritiers du talent des Yan Eyck; leurs qualités revivent dans ses œuvres. Une circonstance qui suffît pour faire apprécier la haute valeur de ces dernières, c’est qu'elles ont longtemps été attribuées àMemlinc par d'excellents connaisseurs. L’homme qui, dans sa vieillesse, à l’âge où la plupart des artistes se condamnent au repos, a su produire quatre chefs-d'œuvre, tels que les deux tableaux de l'église de Saint-Pierre etla double légende d'Othon III, s'élevait au-dessus du niveau ordinaire. Peut-être a-t-il été trop exalté * 1 ; mais ailleurs, par contre, on l'a
représente un homme âgé d’environ trente ans, celui-ci ne peut être pris, comme l’avancent Crowe et Cavalcaselle (t. II, p. 74), pour Bouts, qui alors devait avoir soixante et onze ans.
1 V vx Eve.n, pp. 3N-39.
THlEUllI BOUTS ET SES EILS.
rabaissé outre mesure 1 . Ainsi on l’a accusé d'avoir essayé d’imiter la grâce de Memlinc, qu’il précéda plutôt qu’il ne suivit.
Outre ses productions connues, existantes, outre celles que nous avons eu occasion de citer, telles que le Saint Christophe , de Delft (et d’Anvers?), le Saint Bavon, de Harlem ; l’Effigie du Sauveur, de Leyde ; le Jugement dernier, de Louvain, Thierri peignit encore une » petite » Nostre Dame, faite de la main de Dirick, » qui appartint à Marguerite d’Autriche 2 et passa sans doute en Espagne. Les critiques modernes y ont ajouté, avec peu de mesure, des peintures éparses dans différentes collections :
La Sffibiüe de Tilur prédisant à l’empereur Auguste la naissance du Sauveur, dans la collection Schoff-Brentano, à Francfort ; les personnages principaux et d’autres, qui les entourent, occupent une salle d’un château construit dans le style architectural de la Flandre ; le tout offre une analogie frappante avec les travaux authentiques de Bouts 3.
La Vierge et l’Enfant Jésus, au musée d’Anvers; la Vierge est vue jusqu’aux genoux et vêtue d’une tunique verte et d’une draperie rouge; l’Enfant Jésus est nu. Au fond, une lisière de forêt. Ce tableau fut acheté, en Hollande, par M. Van Ertborn, en 1823 L
L’ emprisonnement et V 'exposition du Christ, volets d’un Crucifiement qui est perdu. La première de ces compositions se conserve à la pinacothèque de Munich; M. Passavant la considère comme un chef-d’œuvre, et
1 Notamment dans Crowe et Cavaleaselle, t. 1 i , pp. 71—72.
2 Le Glay.
3 Passavant, dans le Messager, année 1841, p. 327.
1 Catalogue rlu musée d’Anvers, édit, de 1837, p. 20.
'MIE RM BOUTS ET SES FILS
M. Waagen y voit une des premières productions du maître. Le seconde est actuellement placée dans la chapelle de Saint-Maurice, de Nürenberg b
La Vierge couronnée par Dieu le Père et Dieu le Fils, à l’Académie des Arts, de Vienne, tableau d’une exquise beauté 1 2.
Saint Jean-Baptiste, figure peinte sur fond d’or, chez M. Zanoli, à Cologne 3.
Le Martyre de saint Hippolyte, dans 1’égdise du Saint- Sauveur, de Bruges, triptyque qui appartenait jadis à la corporation des porteurs de chaux, et qui présente une grande analogie avec le Martyre de saint Érasme- . Le saint est étendu à terre et va être écartelé par quatre chevaux vigoureux; son corps est maigre, sa physionomie expressive; les chevaux s’élancent avec vigueur. Les volets offrent : à gauche, une scène de la vie du saint; à droite, les donateurs, Hippolyte de Berthoz et sa femme Élisabeth de Keverwyck (Beverwy ck ?) . A l’extérieur, sont peints en grisaille les saints Hippolyte, Élisabeth, Charles et Marguerite, patrons de ces personnages, de leur fils et de leur bru b
De petits panneaux représentant huit épisodes de la vie de sainte Ursule, et offrant, au revers, les Evangélistes , les Pères de l’Église et V Annonciation, au couvent des sœurs noires, de Bruges, œuvres d’une grande finesse et dont M. Waagen place l’exécution immédiatement
1 KunsLblaU du 29 novembre 1821 et du 23 août 1827. — Passavant, dans le Messager, année 1842, p. 225. — Waagen, Ilandbuch, t. I",
2 Waagen, l. c., p. 101.
3 Passavant, Kunstreise durch England uncl Bel'gie, p. 387.
* Weale, Bruges el ses environs, p. 67. — Ce tableau est jugé avec beaucoup de sévérité par Chovye et Cavai.casei.ee, t. 11, p. 75.
THIEKKI BOUTS ET SES FILS. 43
après la sortie de Bouts de l'atelier de Hubert Van Eyck et après son retour en Hollande 1 .
Les Funérailles d’un saint évêque, riche composition, appartenant à sire Charles Eastlake , de Londres 2.
Ni une Descente de croix, du Musée de Bruxelles 3 ; ni ce tableau de l'église de Dantzick, où on lit des légendes en langue allemande 4 5 ; ni les portraits de Robert, roi de Sicile, et de Charles, duc de Calabre, au musée de Naples, qui semblent plutôt de la main d'un élève 3 ; ni d'autres encore, dont l'attribution repose sur de frêles étais, ne doivent accroître cette liste, à moins de preuves nouvelles.
La plupart des peintures que nous venons d'énumérer ont été attribuées à Memlinc. On conteste encore à ce dernier la paternité de deux œuvres, où nous inclinons à retrouver la main de Bouts. M. de Labovde a été un des premiers à s'éloigner, à ce sujet, de l’opinion généralement reçue :
» Si ce tableau , dit-il , en parlant d'une de ces œuvres, est d'Hemling-, il n'ajoute rien à sa gloire et fort peu de chose à l'histoire de l'art. S’il est d'une autre main, il faudra compter avec elle comme avec l'une des plus habiles, et quand on voudra citer les merveilles de la peinture, on mentionnera dans le nombre les deux tableaux de saint Bertin, et plus particulièrement les deux scènes de la vie du saint,
1 Waagen, Ilandbuch , p. 100. — Weale, l. c., p. ISO, les considère comme des productions de l’école de Bruges.
2 Ibidem, p. 101.
3 MM. Siket et Waagen, dans le Messager, année 1852, p. 438.
4 Hotiio, Geschichlc der deulschcn und niederldndischen Malerci, pp. 111 et 112.
5 Passavant, dans le Kunslblalt, du 13 mai 1823, et le Messager, de 1841, p. 328.
qui se détachent sur un fond du cloître, dont les murs ornés de peintures représentent une délicieuse danse de morts. Un élégant page, conduit par le frère cicérone, admire attentivement cette décoration originale, et on l’admire avec lui 1 . »
Ces deux panneaux présentent chacun cinq épisodes de la vie de saint Bertin, et dans le premier, les cinq scènes se passent dans un édifice gothique, divisé en plusieurs fractions par des arcades ogivales. On voit d’abord deux ecclésiastiques, à genoux, au-dessus desquels un ange porte des arnioiries, sans doute celles du principal de ces personnag'es, le donateur du tableau. La deuxième arcade nous montre la naissance du saint; la troisième, l’entrée de celui-ci au monastère de Luxeuil; la quatrième, saint Bertin parcourant le pays de Térouane, avec saint Mommolin et saint Ebertram, afin d’en convertir les habitants, et demandant l’hospitalité à deux abbés ; la cinquième, saint Bertin recevant d’Aldroald le diplôme de donation du territoire de Sithiu, où s’éleva le monastère, que l’on voit construire dans le tableau, à droite.
Le second tableau offre d’abord, à l’intérieur de l’abbaye, la représentation d’un miracle arrivé pendant une chasse. Plus loin, des arcades montrent successivement : un chevalier recevant du saint l’habit religieux, un sermon prêché par celui-ci, saint Bertin occupé à converser avec un évêque, en présence du démon, déguisé en dame du grand monde; la mort du pieux cénobite. Entre la première et la deuxième
1 L. c.j t. Il, p. xlv. — Cet auteur a reproduit des extraits des archives de Saint- Bertin, où on mentionne quelques trav aux exécutés, en 1528 ou 1 330, par un peintre nommé Tliierri [Ibidem, p. xliv), ruais qui appartient à une époque postérieure aux tableaux.
TI-IIERJU BOUTS ET SES FILS
arcade, on remarque une galerie, sur les murs de laquelle est peinte une danse des morts, que deux personnes examinent avec attention.
Ces compositions constituent une partie de celles qui décoraient le rétable placé sur le maître-autel de l’église abbatiale de Saint-Bertin, rétable qui était d’or et enrichi de figures de vermeil et de pierres précieuses. D’après le Grand carlulaire où sont transcrits les documents du célèbre monastère, ce fut l’un des conseillers de Philippe de Bourgogne, l’évêque de Toul et de Tournai, Guillaume Pillastre, nommé abbé en 1448, qui fit exécuter ce rétable par un » ouvrier » de Valenciennes. On l’acheva en 1456, ainsi que l’apprenaient, ces vers :
VuIllelMus praeses tulLensIs et IstIus abbas