CONVENTUS OPUS TIBI TRINO, SANXIT ET UNA
(LlTTERA RUERA ' NOTANS NUMERUM TIBI DENOTAT ANNUM.)
Dom De Witte, le compilateur du cartulaire, d’accord avec la tradition conservée par les religieux et avec Descamps, attribue à Hemmelinck » les inappréciables morceaux de peinture » du rétable. L’indication chronologique qu’on lui doit concorde peu avec les circonstances connues de la vie du célèbre artiste, et contribue à renforcer les doutes élevés d’abord par MM. Villon et Beisel, et partagés aussi, non-seulement par M. de Laborde, mais par presque tous les critiques. Quelques uns de ceux-ci inclinent à placer le peintre de la Vie de saint Bertin parmi les élèves de Memlinc, tandis que la date signalée plus haut témoigne qu’il brilla à une
1 Les lettres rouges de l’inscription sont ici remplacées par des lettres plus grandes. Les I comptent pour îles C. Voyez l’ouvrage de M. deLalanne, intitulé : Les abbés de Saint-Bertin , t. II. pp. 9-11.
TI 1 1 ER RI BOUTS ET SES El ES.
époque antérieure. Or, nul artiste ne s’étant plus rapproché que Bouts de la manière du célèbre Brug’eois, nul ne peut mieux revendiquer la paternité de ces compositions. Il est certain qu’elles sont l’œuvre d’un homme de mérite, car on n’en parlait qu’avec de grands élog’es au siècle dernier, alors qu’on appréciait médiocrement les productions de la première école flamande. Descamps en vante l’exécution; Martène et Durand disent que ces tableaux de bois n’ont pas de prix. Bubens, ajoutent-ils, offrit de les couvrir de pièces d’or, si on voulait les lui céder Vendus lors de la révolution française, ces panneaux passèrent des mains d’un particulier de Paris entre celles de M. Nieuwenhuys, qui les céda au prince d’Orang-e 1 2. Je ne sais ce qu’ils sont devenus depuis la vente de la collection du roi Guillaume II des Pays-Bas, d’où ils furent retirés au prix de 23,000 florins (52,326 francs.)
Une partie des compositions énumérées ci-dessus pourraient être attribuées, soit aux deux fils deThierri, qui furent aussi peintres, soit à ses élèves. Pendant sa longue carrière, notre artiste dut exercer une grande influence et recevoir dans son atelier plus d’un homme de talent. Faute de documents, on se trouve dans l’impossibilité de préciser ce qu’il fit en Hollande; nous inclinons à croire, mais ce n’est qu’une supposition, qu’il ne resta pas étranger à l’éducation artistique de son compatriote, Albert d’Oudewater. Plus tard, Memlinc travailla avec lui ou étudia sa manière ; en effet, on a trop souvent confondu ces deux peintres, et cette confusion part de trop bons jug’es, pour qu’il
1 Voyage littéraire de deux religieux bénédictins , Taris, 1703, II* partie, pp. 183 et 184.
2 Nieuwenhuys, l. c., pp. 24-27.
n’y ait pas entre eux des points frappants de ressemblance. Par contre, on doit se garder d’introduire dans l’atelier de Thierri Gosuin Y an der AVeyden, qui n’avait que dix ans en 1475; ni même Quentin Metzys, qui ne mourut qu’en 1530, cinquante-cinq ans après Thierri ' . Ce fut probablement à ses fils et aux artistes secondaires de Louvain que celui-ci donna des leçons. Quelques détails à leur propos sont donc ici tout à fait à leur place.
Des quatre enfants de Thierri et de sa première femme, les deux premiers, Thierri et Albert, s’adonnèrent à la peinture ; les deux derniers, Catherine et Gertrude, se vouèrent à la vie monastique, dans le couvent de Dommele, près d’Eyndhoven. Avant qu’elles y fissent profession, du vivant et en présence de leur père, celles-ci renoncèrent à leur part de succession, acquise ou éventuelle, et, en retour, on leur abandonna, pour le couvent, la redevance annuelle de 10 muids de seigle, dont leur mère avait hérité en 1460. Dans l’acte qui fut passé à cette occasion, le 30 avril 1475, par -devant les échevins De Vos et Heykens, il fut stipulé qu’avant d’entrer en possession de la redevance prémentionnée, la communauté renoncerait à toute prétention qu’elle pourrait réclamer du chef des deux sœurs et ferait ratifier sa renonciation par ses supérieurs ecclésiastiques 1 2.
Les deux frères, à leur tour, se partagèrent l’avoir
1 Quentin Metzys ne fut admis qu’en 1491 dans la corporation de Saint-Luc, d’Anvers. Est-il probable qu’il ait antérieurement travaillé à Louvain : au moins pendant seize ans, si l’on fait de lui un élève de Thierri ; pendant vingt-sept ans et plus, si l’on admet, avec Molanus, qu’il étudia chez Roger Van der Weyden. On doit remarquer qu’avant d’être peintre, Metzys exerça, avec succès, la profession de forgeron.
2 Voir aux annexes, n' 2.
THIERItl BOUTS ET SES FIES.
de leurs parents, le 22 juin de Tannée suivante, à l’intervention de Henri Van der Bruggen, leur parent maternel, et du bourgmestre Gilles De Vos , faisant fonctions de parent du côté paternel. Cet avoir se composait : 1° de la maison de pierre, avec portes, réservoirs et deux maisonnettes et granges, le tout situé rue des Bécollets, entre une maison dont l’usufruit avait été laissé à leur belle-mère, et les biens des héritiers d’Éverard Van Wynghe, du côté d’une ruelle déserte ( Leclichstrate ) ’ ; les propriétés de T abbaye de Parc, vers les Bécollets, et, par derrière, le vignoble qui suit; 2° d’un vignoble et jardin, où il y avait un puits, vignoble et jardin qui se trouvaient derrière la maison de JeanWaute, entre les biens des héritiers d’Éverard Van Wyng’he, de Jean Waute et de l’abbaye de Parc, d’un côté; ceux de ce monastère, des deux autres côtés, et le jardin des Bouts, du quatrième côté ; 3° d’un autre vignoble, situé hors de Louvain, au lïoeselberch ; 4° d’une rente annuelle d’un peter d’or. Cette dernière échut à Thierri , tandis que le vignoble du Boeselberch passa à Albert. Quant aux biens de Louvain, ils furent morcelés : la grande maison de pierre et une partie du vignoble entrèrent dans le lot de l’aîné; les deux maisonnettes et l’autre part du vignoble furent attribuées au cadet. Les contractants s’accordèrent pour séparer leurs fractions respectives et déterminer les servitudes actives et passives qui y resteraient annexées L
Élisabeth Van Voshem survécut de quelques années
1 Cette Leclichstrate n’est autre, sans doute, que YHamstraelc ou ruelle du Tiers-ordre , qui lut fermée au xvi* siècle, selon Van Even (Louvain monumental, p. 109).
2 Voir aux annexes, n” 3.
à son mari Elle habita une maison voisine de la grande habitation de Thierri et en conserva l’usufruit. Là, suivant Yan Even, elle exerça le métier de drapière 1 2.
Thierri Bouts le Jeune, qui porte constamment dans les actes, ainsi que son frère Albert, la qualification de peintre de tableaux {pictor ymaginum ) 3 4, ne peut être regardé, ainsi qu’on l’avait cru sur la foi de Molanus, comme l’auteur des tableaux de la confrérie du Saint- Sacrement : c’est ce qui résulte de toutes les données recueillies par nous. Aucune œuvre sortie de son pinceau n’est mentionnée, ni connue.
Entre le 10 janvier 1476 et le 13 février suivant, il épousa une fille de Bombaud de Berlaer et de Marguerite Beymar, Marguerite, qui avait un frère, nommé Erançois, et une sœur, Élisabeth, femme d’un boucher, Bombaud Willemaer le Jeune, fils de Bombaud h A plusieurs reprises, il fut la caution de son beau-frère pour des sommes importantes 5, et, quel-
1 Le 30 juillet 1476, son frère Daniel Van Voshem le Jeune, qui était issu d’un second mariage de leur père Daniel, de concert avec celui-ci et André, enfant d’un premier mariage comme Élisabeth, reconnurent devoir à celle-ci une rente annuelle d’un florin, de vingt sous ( Greffe cité, II' chambre).
2 Leenboeck de la ville de Louvain , dans Van Even, p. 23.
5 Theodericus Bouts, pictor ymaginum, filius quondam Theoderici (Actes du 13 juillet 1479, 3 janvier 1480). — Theodoricus Bouts, pictor ymaginum (18 avril 1481). — Theodoricus Bouts, filius quondam Theodorici (31 mars 1481. Greffe échevinal de Louvain, passim ).
" Le 13 février 1476, les trois enfants et les deux gendres de Rombaud de Berlaer cédèrent un vignoble [Ibid,, III' chambre).
5 Le 13 juillet 1479, Thierri, de concert avec son beau-frère et un autre boucher, Arnoul, fils de feu Arnoul Vandenhove, reconnut devoir à Grégoire, fils de feu Jacques Van Dieven, une rente annuelle de 3 couronnes de France, dont chacune valait 24 sous de 3 placques
ni.
THIEltRI BOUTS ET SES FILS.
ques actes de l’année 1481 témoignent qu’il augmenta alors son patrimoine b A la date du 2 mars 1494, Thierri n’existait plus.
Nos renseignements concernant Albert ont le même caractère. Il n’avait pas encore atteint sa majorité en l’année 1476, comme l’attestent deux documents dans lesquels il n’intervint qu’assisté de parents ou de personnes qui en tenaient lieu. Les 11 et 12 juillet 1476, son frère Thierri et lui, ce dernier assisté du bourgmestre Michel Àbsaloons, remplaçant son père, et de Josse Lachman, en qualité de parent de sa mère, partagèrent les biens de leur grand-oncle Gilles Yander Brug'ghen avec Jean Yander Brugghen et avec les
chacun (Même greffe , 11“ chambre), et le 3 janvier suivant, de concert avec Willemaer et le brasseur Geleyns ou Ghislain Vander Feyte, s’engagèrent à payer par an 3 florins du Rhin, dont chacun valait 20 sous, à Marie, Jean et Godefroid Van Adelberge (Même greffe, 1" chambre). Mais, ce qui prouve qu’en contractant ces engagements, il n’agissait pas pour son propre compte, c’est qu’il fut chaque fois garanti par une contre-lettre : Willemaer lui souscrivit deux obligations : la première, de 80 couronnes de France ; la seconde, de 60 ridders d’or, dont le payement fut réclamé, le 2 août 1494, par la veuve de Thierri (relicta Theoclcrici dicli Bouts. — Margareta de Berlair rclicla Theoderici quondam Bouts).
1 Le 31 mars, son beau-frère, François de Berlaer, lui céda un cens sur une maison dite les Quatre Fils Aymon, qui appartenait à Jean Vander Hulst et se trouvait près de la chapelle de Sainte-Marguerite sur la Voer (Vierheymskinderen Joannis Vander Hulst prope capellam S. Margarete supra Voeram), et une redevance sur dès biens situés au lieu dit Wayenberch (Même greffe, IIP chambre).
Le 16 novembre, un maréchal, nommé Arnoul Pulinex, lui promit de lui assigner, entre cette date et le 18 avril suivant, une rente annuelle de 18 sous, de 3 placques chacun, sur deux maisons, avec des courtils et un vignoble, se trouvant dans la rue de Saint-Quentin, entre les biens de la veuve de Jacques Vanden Wayenberghe et ceux de la veuve de Jean Van Rode, et, en effet, remplit cette formalité 1 e 18 avril 1482 (Même greffe, 11° chambre).
THIEItiU BOUTS ET SES FILS.
héritiers de Henri, frère de ce Jean : Henri Yander Brug-g'hen, et Gertrude, sa sœur, femme de Jean Yan Leeuwe ; la part des Bouts ne consista qu’en une rente de 10 sous 2 placques, qui se prélevait sur une maison située au Grand-Marché. Lorsque, le 5 décembre suivant, les deux Bouts vendirent à Jean Yan Balen le vignoble, d’une étendue de ving-t-sept verg-es, qu’ils possédaient au Yieux-Boeselberch (super anûqumi Boeselberch) , Albert fut encore assisté par le bourg-mestre Marcels, agissant à défaut de parent paternel, et par "son oncle maternel Henri Yander Brug’g’he. L’acquéreur promit à Albert et à Élisabeth Yan Yosliem, sa belle-mère, une rente annuelle de 12 florins du Rhin, et Albert, à son tour, permit à Élisabeth de recevoir les intérêts de cette rente et de donner quittance du capital, si le remboursement s’effectuait pendant qu’il serait hors du pays 1 .
Peu de temps après, Albert épousa Marie Coocx 2. La qualification de p'ictor ymctginum, qu’il prend d’ordinaire, est justifiée par le passagœ de Molanus où on nous apprend qu’il orna de ses productions plusieurs égiises de Louvain, notamment celle des Augustins.
1 Item heeft geconsenteert de voorseide Aelbrecht, also verre liy binnen lants niet en waere, ten tyde van der betalinghen dervoirseide scliult, dat men dan de betalinghe van dien doen zal der vorseide Lysbetten en daer mede gestaen en den brief van der voirseide geloften alsdan ten versuecke der selver weduwe adnichileren.
2 Le 29 janvier 1481, les foulons Pierre Blanekaert, Jean Smet et Michel Pape reconnurent lui devoir, à lui et à Marie, une rente viagère d’une couronne de France [recognoverunt inde Alberto Bouts, pictori ymaginum, et Marie Scoocx, ejus uxori , unam coronam.... ad vitam et alteram ( Même greffe. II" chambre). Le même jour, Albert céda à son frère la moitié du cens de 10 sous et 2 placques, qu’il prélevait sur la maison de Gilles Roever, située près du Marché, au coin de la Craech of strate (Ibid em) .
• TIIIEIUR.I BOUTS ET SES FILS
Il fit don à la chapelle de Notre-Dame du petit chœur, dans la collégiale de Saint-Pierre, d’une Assomption de la Vierge, dont l’exécution exig'ea plus de trois années de travail continuel 1 .
En 1518, Albert fut chargé de restaurer un tableau représentant la Sainte-Croix, qui se trouvait dans la salle dite de Dinghbanclce ou Dinghcamere , à l’hôtel de ville, et qui devait avoir des proportions assez considérables, comme le remarque Van Even, puisqu’il fallut quatre ouvriers pour en opérer le transport chez l’artiste. Cinquante-quatre ans après la mort de son père, en 1529, le second fils de Thierri Bouts vivait encore 2 ; puis il disparaît, et tout ce que l’on peut soupçonner de sa destinée finale, c’est qu’il reçut la sépulture dans le couvent des récollets.
Un grand nombre d’autres artistes travaillèrent à Louvain et dans les petites villes du voisinage, vers l’époque de la mort du premier Thierri Bouts, et, certes, on peut admettre, sans blesser les vraisemblances, qu’ils subirent l’influence de ce talent supérieur. Nous citerons, entre autres, Arnoul Raet, Rodolphe Greeve, et Herman, le peintre de Diest.
Arnoul Raet ou De Raet paraît avoir eu successivement plusieurs domiciles. Dans les Comptes de V église de Saint-Léonard, de Lêau , pour laquelle il travailla beaucoup, il apparaît d’abord sous le nom d’ Arnoul die Malder ou le Peintre; ce fut lui qui, en 1473, enlumina dans l’église précitée une étoile qui pendait devant
1 Albertus Bouts, filius Theoderici, multa devote Lovanii depinxit ad Augustinienses et alibi. Capellæ beatæ Mariæ donavit in parvo choro altare Assumptionis beatæ Mariæ. Quod opus audio eum non potuisse triennio absolvere. Molanus, t. 1*', p. 610.
2 Pour ces détails, voyez Van Even, p. 24.
TlIIEItltl BOUTS ET SES FILS.
le jubé, ainsi que le buffet des orgues b On aurait tort de supposer, d'après ce détail, qu'il se bornait à des travaux secondaires, car à Louvain, où il transféra son domicile en la même année, il était au nombre des pidores ymaginum 1 2. Nous ne savons rien de ses travaux dans sa nouvelle résidence, si ce n'est qu'il y dora la croix du chœur de Saint-Pierre, moyennant 17 peters d'or 3 4. Il se maria deux fois. Sa première femme lui donna quatre enfants : Jean, Arnoul, Thierri et Catherine, qui sont cités à la date du 26 avril 1474 ; le 1er mars 1479, Arnoul était mort et Thierri se trouvait hors du Brabant h Dès 1474, leur père s'était allié, en secondes noces, à Barbe Valider Dellen 5 6. Il est probable que de cette nouvelle union sortit Louis Baets, ailleurs appelé Louis le Peintre, qui couvrit de peintures les voûtes de l'église de Léau, de 1505 à 1507 °.
Rodolphe Greeve ne nous est connu que par une constitution de rente, faite, le 27 janvier 1478, à son
1 M. Piot, Notice historique sur la ville de Léau , dans la Revue d’histoire et d’ archéologie , t. Il, p. 59.
2 Arnoldus Raet, pictor ymaginum , commorans prius apudLeeuwes . 26 avril 1473. — Arnoldus Raet, pictor ymaginum. 7 octobre 1476 [Greffe êchevinal de Louvain , II* Chambre).
5 Van Even, Louvain monumental, p. 178.
4 En 1474, il s’agit d’un acte d’émancipation de ses enfants. En 1479, lui et deux de ses enfants du premier lit, Jean et Catherine, ceux-ci s’engageant au nom de leur frère Thierri, qui était extra palriam, déclarent que Henri Vander Biest, meunier, leur doit une rente d’une couronne sur une maison située à Vynckenbosch ( Greffe êchevinal de Louvain, II* chambre) .
5 Arnoul et Barbe acquirent ensemble' des rentes, le 7 octobre 1476 et le 13 mars 1482 [Ibidem).
6 Plot, l. c., pp. 56 et 63.
54 THIERIU BOUTS ET SES S’ILS
profit et au profit d’Aleyde Van denBorre, sa femme fi
Herman, le peintre de Diest, s’occupait particulièrement d’enluminures. En 1462, il peignit, moyennant 6 florins 4 sous, le buffet d’orgues de l’église de Saint- Jacques, de Louvain 1 2; plus tard, il alla travailler à Saint-Léonard, de Léau, où il coloria : en 1483-1486, les colonnes du chœur; en 1487-1488, les statuettes des douze apôtres, qui ornaient ces colonnes, et une couronne suspendue à la voûte, devant le crucifix; en 1495-1496, un groupe représentant l’Annonciation, et placé au jubé 3 * 5.
N’oublions pas Jean de Buremonde ou de Eummen ( Van Rayviinnes), qui peignit, en l’année 1486, un tableau et un rétable pour l’autel de Saint- Jean- Baptiste, dans l’église de Léau. Le tableau, selon M. Piot, n’est autre qu’une Descente de croix, qui existe encore et qui est regardée comme une œuvre d’Otto Venius fi
A l’une de ces individualités appartiennent quatre tableaux conservés dans l’église de Léau, au-dessus de fragments d’un ancien rétable, et que l’on y attribue à Albert Durer. Le premier représente la Cène, et offre, dit M. Piot, une grande analogie, sauf la finesse d’exécution, avec la Cène de Louvain; sur le deuxième sont peints Lazare et Marie, sur le troisième la Madeleine et Maximin; sur le quatrième on voit la Madeleine s.
L’un des premiers religieux de la chartreuse de
1 Greeve y est qualifié de piclor ymaginum ( Greffe de Louvain, 111* chambre).
2 Van Even, l. c., p. 220.
5 M. Piot, l. c., pp. 56, 57 et 58.
'• Idem , l. c., pp. Cl et 66.
5 Idem, l. c., p. 62.
TIIIEURI BOUTS ET SES iFILS.
Louvain excella dans l’art de la peinture. Originaire de la contrée d’où était sorti l’illustre chef de l’école de Louvain, il vint aussi finir ses jours aux lieux où Bouts était mort, et sa vie fut aussi obscure que ses occupations furent paisibles. Il s’appelait Thierri d’Eemste, était né dans un village voisin de Harlem *, et fut admis au baiser fraternel de la communauté des chartreux, en 1505, le jour de Saint- Antoine (1.7 janvier). Le chroniqueur anonyme qui nous a laissé l’histoire des premières années de cette corporation religieuse, vante son talent de peintre et son assiduité comme professeur 8. II devint vicaire de la maison, fut chargé de l’instruction des novices, et mérita, par ses qualités aimables, l’affection de tous les religieux.
Les annales manuscrites de la chartreuse nous donnent des preuves surabondantes de ce fait , que le goût des arts était répandu dans les différentes classes de la société, sans exception, et que l’acquisition de tableaux, soit pour les conserver, soit pour en faire l’objet d’une donation, constituait une des principales préoccupations d’une foule de personnes. Le couvent était à peine fondé, les bâtiments s’achevaient lentement, la dotation se complétait avec difficulté, que déjà s’y accumulaient des œuvres d’art, offertes et reçues avec empressement. Dès l’année 1502, Catherine de Wouwe donna aux religieux une belle peinture oùl’on voyait Jésus, Marie et saint Jean-Baptiste. Ce tableau fut placé sur le maître-autel, le jour de la dédicace du temple, mais simplement par mesure
1 Eemste, viculo quodam prope Haerlem.
2 Ilic eliam fuit bonus pictor et diligens formater et florator litlcrarum industrius t 'aide (.1/5. de la Bibliothèque royale, n° 15043).
provisoire*. Il fit place, la même année 1502, à une autre peinture, » précieuse et parfaite, » que le principal bienfaiteur de la maison, le marchand Giselbert Gillis, acheta moyennant 25 livres de Flandre et pour lequel il fit faire un support; le tout fut payé par lui, ainsi que le reposoir du Saint-Sacrement *. Trois ans plus tard, Marie Yan Ilasselt ajouta à ces dons celui d’une composition où on voyait la Trinité, couronnant la Yierg'e et quatre ang’es * 2 3 4.
L’art de la peinture sur verre n’était ni moins pratiqué, ni moins protég’é. Sans sortir de Louvain, ni du xve siècle, nous citerons un nom qui est resté attaché à de nombreux travaux de ce g’enre, celui des Yan Scoenenberg’he. En 1441, le père, nommé Jean, orna l’abside de la chapelle de Blauwenputte, d’une verrière, que la ville lui paya 561 placques. Le fils, Henri, habitait avec son frère Tielman, en Tannée 1465, une maison dite la Cig-ogme, et située rue de Tirlemont. Des vitraux placés : en 1480-1481, à la nouvelle chambre de Tonlieu; en 1481, à l’hôtel de ville; en 1502, au refuge de Parc, attestaient jadis son habileté L
’ Eadem domicella contulit etiam pulchram tabulam pro uno privato altari cum tribus ymaginibus et taber(wa)culis suis pulchre depictis,
scilicet Jhesu, Maria et Johannes Baptista postea in dedicatione
ecclesie posita sunt super summum altare, sed non ad manendum (Ibidem).
2 Item, eodern tempore,.... idem émit pro summo altari unam preciosam et perfectam tabulam que nunc ibidem stat, pro qua exposuit 25 libras Flandrenses, et statim post confectus est pes sub tabula cum parva domuncula ad reponendum venerabile sacramentum expensis ejusdem (Ibidem).
5 Tabula cum imagine adorandæ Trinitatis et coronatione Virginis et quatuor angelis, quæ sita est in capitulo (Ibidem).
4 Voyez , pour tous ces faits, le bel-ouvrage de Van Even : Louvain monumental, pp. 238, 157, 139, et Raymaekers, /. c., p. 51.
Henri Yan Diependael, qui épousa Catherine Keldermans, dont il eut une fille, également appelée Catherine h orna de vitraux la chartreuse de Louvain, pendant les premières années du xvie siècle 1 2 3. Catherine Keldermans était fille de Rombaud, autre verrier, qui plaça des vitraux à l’hôtel de ville, en 1469, et vivait encore en 1480 s.
Hors de Louvain, à Léau, on trouve Michel, surnommé le Verrier, et Jean le Verrier, dit de Tirlemont. Le premier plaça dans l’église de Saint-Léonard une fenêtre offrant les armoiries de la famille Gruyters (1503-1504) ; le deuxième en exécuta une autre, aux armes des Liefkenrode (1481-1482). Un dépouillement minutieux des comptes et des autres documents de l’époque ajouterait encore de nouveaux noms à cette liste déjà si longue. Ce qui précède démontre suffisamment que dans la partie orientale du Brabant l’art de peindre comptait de nombreux adeptes.
Bouts semble avoir aussi exercé une grande influence sur les premiers développements de l’art de la gravure. Cette hypothèse, qui appartient au savant Harzen, dont la perte toute récente est déplorée par l’archéolo-
1 Promesse d’une rente de 5 florins, faite, en 147G, à Catherine Keldermans, femme Ilenrici de Dyependule, vitrificis, et à leur fille Catherine [Greffe cité, 11“ chambre).
2 Item circa idem tempus posita fuerunt in ecclesia duo vitra in sinistro choro, conscripta per magistrum Henricum Van Diependaei, qui et cetera omnia vitrea in ecclesia conscripsit, quorum alterum scilicet cum sancta Anna donavit honesta matrona Wychmoet Zonneberchde Daventria, mater uxorisprædictiGhysberti Gillis. Ad alterum vero dominus Johannes Fabri sacerdos, canonicus ecclesiæS. Johannis in Leodio, contulit xvm Renenses ; reliqua vero usque ad octo Renenses solvit conventus (MS. cité, ad annum 1502).
3 Van Even, l. c., p. 139.
gie, on peut, pour aiusi dire, la transformer en axiome- Ce fait seul, que Louvain fut le berceau de l’imprimerie en Belgique, fournit un argmment précieux en faveur de la thèse qui place dans cette ville un des foyers où s’améliora l’imagerie primitive. Celle-ci dut certainement la perfection précoce à laquelle quelques-unes de ses productions parvinrent dans notre pays, à l’influence exercée par les maîtres de l’école des Van Eyck. Van der Weyden y contribua évidemment, et son action est d’autant moins contestable, que le premier graveur de renom, Martin Schôn, travailla dans son atelier. Mais le rôle de Bouts doit aussi avoir été considérable, et en l’identifiant luimême au graveur o. vere. t, on peut, croyons nous, lui rattacher quelques-uns des anciens maîtres à monogrammes.
Les noms que nous venons de rappeler disent suffisamment à quel point sont incomplètes nos notions sur les premiers artistes qui manièrent le burin. Les études sur les annales de notre école artistique sont arides; lorsqu’elles prennent pour sujet l’analyse des développements de la gravure, elles deviennent difficiles et décourageantes. La difficulté de rencontrer les pièces les plus rares, qui sont en même temps les plus caractéristiques, arrête à chaque pas une marche déjà entravée par le manque de renseignements et la différence des appréciations. C’est précisément ce qui nous a déterminé à persévérer ici dans notre travail et à en présenter le résultat. Quand bien même les conclusions finales ne seraient pas en faveur de notre opinion, cette dernière, selon toute apparence, provoquera des tentatives plus heureuses.
Il faut d’abord poser comme prémisses, que les premiers maîtres ont travaillé dans un rayon assez rap-
THIElUil BOUTS ET SES FILS.
proché. La grande ressemblance que bon signale entre certaines de leurs œuvres atteste ce voisinag-e, qui permit la diffusion des procédés et stimula l’émulation. Que l’on cherche autant qu’on le voudra un centre pour le grand mouvement qui se manifeste vers le milieu du xve siècle, on en reviendra toujours au cœur de la Belgique, vers les grandes cités brabançonnes : Bruxelles, résidence de la cour, séjour de l’artiste qui hérita de Jean Yan Eyck le sceptre de l’art; Louvain, où s’était fixé un autre peintre de renom, où la présence des professeurs et des étudiants de l’université favorisait toutes les aspirations de la vie intellectuelle.
On a reconnu dans les gravures sur bois de quelquesuns des premiers livres : la Biiliapaupenm, le Canücum canticorum , le Spéculum humanae salvationis, « les propor- " tions grêles et le style d’un peintre de l’école de » Bog’er de Brugœs, d’un confrère de Hemlingx » Iiarzen song-ea à Stuerbout (ou Bouts), g-uidé par cette pensée, que les livres cités plus haut sortirent d’un couvent de frères de la vie commune, devenu ensuite un prieuré de chanoines réguliers de Saint- Augmstin, la maison de Saint-Martin , de Louvain, où en effet on a imprimé. L’éminent critique supposa que ces gravures furent exécutées de 1460 à 1470 environ, et, en acceptant ces données, en arriva nécessairement à reconnaître l’influence de Bouts b
Que les gravures mêmes ne soient pas l’œuvre du
1 Harzen, Vber Allen und Ursprung des frühesten Ausgaben der Heilspigels, clans les Archiv fur die Zeichnenden Kunsle, t. I, passim. — Ruelens, le Spéculum humanœ salvationis, dans le Bibliophile belge, t. XI, p. 165. ■ — Renouvier, Histoire de l’origine et des progrès de la gravure dans les Pays-Bas , p. 89, dans les Mémoires couronnés par V Académie royale de Belgique, coll. in-8°, t. X.
peintre, on doit le reconnaître ; mais il n’en paraît pas moins certain, non-seulement que Thierri a g'ravé, comme nous essayerons de le montrer, mais qu’il fut imité, peut-être devancé par les Stuerbout. Ainsi j’identifierais volontiers Hubert Stuerbout à l’artiste que l’on a successivement appelé, d’après sa manière de travailler, » le maître aux chairs emplumées ou au plumetis , le maître aux banderoles , le maître de l’alphabet et le maître de 1464, « date qu’on lit sur un alphabet en figures grotesques. Benouvier voit en lui un continuateur des artistes qui illustrèrent les livres des pauvres; il le considère comme un travailleur opiniâtre, qui contribua à perfectionner l’art de la gravure, sans y gagner la moindre gloire; il incline à lui donner la Belgique pour patrie. L’assimiler à Hubert Stuerbout nous paraît d’autant phis rationnel que nous allons proposer l’identification du graveur de 1466, le graveur E. S., avec le fils d’Hubert, Gilles. Celui-ci a certainement copié le premier; tous deux offrent dans leurs œuvres le même penchant à la satire ; enfin, les circonstances de leur biographie se prêtent à nos suppositions. La gravure allégorique, relative à la mort de Charles le Téméraire ou de Marie de Bourgog'ne, a été, dit-on, exécutée par le maître de 1464. Or, Hubert Stuerbout vivait encore en 1477 et même en 1482. Bien n’empêche donc qu’il en ait été l’auteur 1 .
Le travailleur qu’on surnomme d’ordinaire le maître de 1466, parce que plusieurs de ses œuvres offrent cette date, a sigrné E. S. et G. S. Nous ne répéterons pas ici toutes les interprétations, plus ou moins bizarres, que l’on a données de ce monogramme; l’emploi alternatif de l’E et du G démontre qu’il i^e peut s’agir ici que
Sur ce graveur, voy. Renouvier, I. c., pp. 125 à 131.
TI-IIERRI BOUTS ET SES EILS.
d'un Égide ou Gilles. Harzen y a vu Gilles Steel in, de Valenciennes, orfèvre habile, né d'un père également renommé dans cet art, Hans Steclin, de Cologne, qui vivait en 1438 h Les allures allemandes du maître rendent cette attribution fort douteuse "* 2; nous l'assimilerions plus volontiers à Gilles Stuerbout, qui fut à la fois peintre, dessinateur et doreur, et qui devait jouir de quelque célébrité, puisque on le qualifie parfois de maître. Il travaillait déjà en 1462, ne mourut qu'en 1499, et vécut assez, par conséquent, pour produire la plupart des pièces dont on compose son œuvre 3.
Nous venons de parler de ses allures allemandes, elles ne sont pas tellement accentuées qu'on ne puisse le rattacher à la Belgique. Il s’est servi dans quelques estampes de légendes en allemand, mais peut-être par nécessité, pour mieux effectuer la vente de ses gravures. Selon M. AVaagen, il travailla dans l'atelier de Van der Weyden et une de ses estampes offre le même sujet qu'un tableau du musée de Berlin, attribué à Loger : la Sylnlle Tiburtine et Auguste. » Par les types de ses a figures, dit Lenouvier, par les tendances de son a dessin et les nuances de sa gravure, il oscille entre " le maître au plumetis et Martin Schôngauer. Il fut " le premier dont le burin sut animer les figures et a relever les corps par le nombre et la variété des » travaux, et faire resplendir des lumières sur un fond " compacte. C'est en ce sens seulement que Bartsch a a dit vrai en l'appelant le premier graveur de
’ Dans la Revue universelle des arts , t. IX, p. 193.
2 M. Alvin l’a combattue vigoureusement [Ibidem), ainsi que M. de Brou (même Revue , l. c., p. 426), qui n’admet nullement l’identité du graveur E. S. et du grc&eur des armoiries.
3 Voy. plus haut, p. 6, les données biographiques recueillies sur Gilles Stuerbout.
THIElUll BOUTS ET SES FILS.
» l'Allemagne » Le maître de 1466 ou E. G. traita, non-seulement des sujets religieux, mais encore des pièces ou sujets mondains, des scènes d'amour; et ici il est important de noter une circonstance qui rappelle Thierri de Harlem : ces amoureux, popularisés par la gravure, s’ébattent dans des jardins, comme pour témoigner qu'ils doivent leur origine aux inspirations du premier paysagiste de Harlem. Ce caractère, que l'on n'a pas encore signalé, croyons-nous, se retrouve dans plusieurs des œuvres de ceux dont nous allons parler. D’autre part, les caricatures, les bizarreries qui abondent dans les alphabets des maîtres de 1464 et de 1466, ont peut-être inspiré Jerôme Van Aken, ou, comme on l'appelle le plus souvent, Jerôme Bosch, ce prédécesseur des Breugel et des Téniers.
En admettant ces points de repère, on en revient toujours au même centre commun. Où Thierri a-t-il pu enseigner l'art du paysagiste avec le plus de succès? Dans quel atelier Bosch se sera-t-il formé? Autant que ses leçons, les tableaux de Thierri inspirèrent le goût de la nature; à côté des alphabets grotesques, les sculptures de Thôtel de ville de Louvain enseignèrent à tourner en ridicule et le clergé et le culte. Le maître E. S. reste donc un Elamand, surtout si on l'accepte pour l'auteur de la belle gravure exécutée de 1467 à 1472, et où se voient les armes du duc Charles le Téméraire, avec les écussons de ses provinces et la devise : Je lai empreins 1 2. On prétend
1 L. e., pp. 131 à 144.
2 Consultez à ce sujet un travail de M. Alvin, intitulé : Les grandes armoiries du duc Charles de Bourgogne^gravécs vers 1467 ( Bulletin de V Académie royale de Belgique, 2" série, t. VI, p. 122. — Revue universelle des arts, t. IX, p. 5).
qu'il participe de la Flandre et de F Allemagne, mais sans réfléchir au nombre d’Allemands qui se trouvaient à Louvain, les imprimeurs Van Aken et Veldener étaient du nombre, et qui durent communiquer quelques-uns de leurs goûts et de leurs habitudes à nos faciles Brabançons.
La qualification de maître de 1480 et le nom d ’Overet ont été donnés assez légèrement à un artiste de mérite. Les uns, se basant sur sa manière de travailler, sur les costumes, en font un Hollandais, et supposent qu’il vécut vers 1480; d’autres l’appellent Overet, d’après les lettres o. vere. t, que porte un chapiteau dans l’une de ses estampes. Ces deux hypothèses écartées, il reste des faits bien établis. Et d’abord, le maître se classe au premier rang-. Ses gravures, d’après ce que dit Passavant, surpassent en délicatesse de burin, en beauté de dessin et en moelleux de ton tout ce qui a été fait de son temps. M. Waag’en a émis une opinion à peu près identique et regarde le graveur comme un Néerlandais, qui travailla vers 1470 ou 1480. Or, tout cela s’accorde parfaitement avec la biographie de Tliierri Bouts, qui, en gravant, put se ressouvenir de son lieu natal.
Où chercher cet homme de talent , si on n’accepte ces suppositions? A qui appliquer ces éloges, si savamment exposés par Benouvier? — «Le maître de 1480, dit cet écrivain, garde les traditions des peintres vaneyckistes tout autant que le maître de 1466 , et si on le compare au plus habile de ces burinistes, à Martin Schôngauer, on le trouve inférieur sans doute, quant au dessin et à la beauté des types, mais il reste audessus de lui comme graveur pittoresque et lumineux. " — «lia les libres allures et le sentiment » réaliste du peintre, et il est le digne prédéces-
THIEllRI BOUTS ET SES FILS.
" seur (les eaux - fortistes hollandais du xvne sièn cle h a
Un fait singulier porte à croire que Thierri laissa à sa veuve des planches dont elle exploita la vente. Après le 16 mai 1478, Élisabeth Yan Yoshem ne se montre plus à Louvain ; du moins nous ne l’y avons plus rencontrée dans les registres des échevins. Or, en l’année 1476-1477, un libraire de cette ville, Jean (Yan Neuss?) (Jan Van Nôse, liberaris van Luevene) , va à Bruges se faire inscrire dans la confrérie des imprimeurs et des libraires, fondée dans le monastère d’Eechoute, sous l’invocation de Saint -Jean, et y paye 6 gros pour son admission. Cette formalité accomplie, il disparaît, et l’année suivante, alors que la veuve de Bouts semble avoir quitté Louvain, une dame du même nom (vrouwe Bouts), dont l’entrée dans la confrérie brugeoise n’est pas mentionnée, y est enregistrée comme sœur de la gilde (gildesusier) et comme taxée, de ce chef, à une cotisation de trois sous, qu’elle paye régulièrement pendant onze ans. Est-ce Élisabeth Yan Yoshem, qui aura quitté Louvain avec Yan Neuss et qui, restée seule par la mort ou le départ de celui-ci, aura continué son commerce de librairie? En attendant que des recherches ultérieures viennent éclaircir ce point, et pour empêcher qu’on accepte trop facilement des rapprochements pleins de séductions, nous préviendrons le lecteur qu’au milieu du xve siècle, le nom de Bouts était porté par des familles brugeoises, ainsi que nous nous en sommes assuré par des investigations dans les archives du Eranc. Ajoutons toutefois que la dame Bouts mourut en 1487-1488 et que son service funèbre coûta 14 gros à la confrérie
1 Renouvieb, l. c., pp. 171-177.
de Saint-Jean Ajoutons encore que les lettres A. N. qui se lisent sur deux écussons d’une pièce d’ornement, attribuée au maître hollandais, au prétendu Overet, sont peut-être les initiales des mots À. Neuss (de Neuss 1 2).
Il a existé un maître graveur qui se sert du monogramme B... S., avec un signe de gravure ou d’imprimerie entre ces lettres, maître dont l’œuvre est à la fois considérable et importante 3. Faute de connaître le véritable nom de famille de Thierri de Harlem , on a cherché au loin la signification du monogramme. On y a vu les initiales d’un Barthélemy Schongauer, dont l’existence est des plus problématiques ; nous y reconnaîtrions plus volontiers la première et la dernière lettre du mot Bouts, employé, soit par le père , si on se refuse à l’identifier avec le maître hollandais de 1480 ; soit par l’un de ses fils : Thierri ou Albert. On expliquerait ainsi les rapports nombreux que l’on peut établir entre ce maître et ses initiateurs probables : le maître de 1466 (Gilles Stuerbout) et Martin Schôn.
a II exécuta avec quelque vérité, dit Benouvier, de a petits sujets familiers, et traita avec légèreté des h couples amoureux, des enfants, des paysans ; sa plus ” jolie pièce, que je ne trouve pas décrite dans Bartsch n (et que Le Blanc appelle la Collation) , représente " une jeune fille, coiffée d’un bonnet orné d’une fleur, a offrant à boire, dans un clos, à un jeune homme
1 Comptes de la confrérie, aux archives communales de Bruges.
2 Renouvier, l. c.j p. 173.
3 Bartsch, le Peintre graveur , t. VI, p. 68, a décrit vingt-deux pièces de ce maître, et le Bi.anc (t. 1, p. 541) en énumère vingt-huit. — Voy . Renoijvif.r, p. 152.
in.
" -debout devant une table. Elle est ronde et de forn mat in-12. La naïveté de ces deux fins museaux // suffirait seule au maître comme preuve d'adresse. a Mais il n'est pas toujours facile de s'assurer de la a complète originalité de ces sortes de sujets, que a les maîtres primitifs se sont repassés. »
" Bartsch a décrit une première fois, sous son mono- // gramme, une pièce intitulée les Beux Amants, facile // à signaler par le pot de fleurs et le buire placé n auprès du couple assis, et par l'épagneul sur le « bras de la demoiselle. En rencontrant ensuite le a même sujet traité par Israël Yan Mecken et par Wen- « ceslas d'Olmutz, il n'ose dire quelle est l'estampe n originale. Ce n'est pas tout , ce joli sujet a été gravé n aussi par le Hollandais que l'on a appelé le maître " de 1480 (Bouts père?) avec toute la distinction qui n le caractérise, et si Bartscfi avait vu cette pièce, il y " aurait reconnu, sans doute, le véritable maître. » Ici nous nous arrêtons et le lecteur comprendra notre réserve. Sonder un sol fécond et vierge est une tâche qu'il est possible d’accomplir, mais à la condition de ne pas s'y égarer à la suite du moindre filon. De même que le mineur qui, en creusant un terrain rempli de productions géologiques, recueille des objets étrangers à ses travaux et se contente de les transmettre à des connaisseurs, de même nous nous bornerons ici au rôle modeste d'explorateur. Ces échappées nouvelles que nous entrevoyons, d'autres pourront en constater la réalité ou substituer des études approfondies à de vagues rapprochements. Ces derniers nous ont frappé par leur nombre, et c’est ce qui nous a enhardi à ajouter quelques pages à ce qu’on a écrit sur Thierri de Harlem, considéré comme graveur.
Le tableau généalogique qui suit résume nos con-
naissances biographiques , concernant Tliierri Bouts. Il suffit pour mesurer la distance où l’on sera actuellement des notions, à la fois incomplètes et inexactes, propagées par le manuscrit de Molanus, et avidement recueillies et répétées par tous les auteurs qui s’occupent de l’histoire des arts :
. ... de Ponte ou Vanubr Bruggen, dit Mettf.ngf.lde.
Henri,
épousa Catherine Van Dieven; morts vers 1460; leurs enfants partagent, le 17 décembre de cette année.
Jean,
vivait encore en 1476.
Gilles,
mort vers 1476.
Henri,
Catiierinb,
Gertrude,
vivait encore en 1476.
épousa, vers 1450 (?) THIERRI BOOTS,
épousa Jean Van Leeu-
né en 1391, à Harlem. Celui-ci
we ; encore vivants en
peint à Delft en 1428, puis à Louvain en 1462, 1468, etc.; cité, hors de Louvain, sous le nom de Thierri de Harlem, en 1462 et en 1467 ; peintre de la ville de Louvain, en 1468; remarié, vers
1472, à Elisabeth Van Vosiiem, veuve de Jean Van Thienen ; meurt le 6 mai 1475; ses fils partagent, le 22 juin 1476.
Thiekri,
Albert,
Cathbrine et Gertrude,
peintre ; épousa, en
peintre; il était encore mineur en
religieuses ù Dom-
1476, Marguerite de
1476, et vivait encore en 1529;
mel.
Berlaer, fille de Rom-
épousa Marie Scoocx.
bond. Il était mort en 1494.
Lorsqu’on retourne au point de départ, lorsque, sorti de poudreuses archives, on reprend les vieux historiens, les vieux biographes, un sentiment de profonde tristesse vous saisit au cœur. Les nombreux travaux de
Bouts ne Font pas sauvé de l'oubli. Pas un ancien écrivain (à l'exception de l'auteur d'un travail resté manuscrit) ne connaît son nom de famille; aucun voyag’eur, aucune description de Louvain ne daigne mentionner ses tableaux. Molanus, dans le même travail où il consacre quelques lignes à la mémoire du grand artiste, s'est donné la peine de copier un long paragraphe consacré à un autre Thierri de Harlem : " Celui-ci était un simple ermite, qui vécut au xvie siè- » cle, dans une retraite absolue. Depuis son enfance a jusqu'à la décrépitude, il habita une tourelle des a anciens remparts de la ville, à proximité du coun vent des croisiers. Toujours absorbé dans la prière, " il ne quittait son abri que pour aller se placer, même » par les plus grands froids, près du couvent des » récollets, jusqu'à ce que l’église se fermât, après les » vêpres. Les croisiers, ses voisins, touchés de sa " piété, lui apportaient souvent un réchaud allumé » pour rendre quelques forces à ses membres gdacés. n II mourut le premier dimanche de l'Avent, en 1550, a et fut solennellement transporté au couvent des n récollets. » Ainsi parle un religieux qui assista à cette dernière cérémonie.
Singulière ironie du sort, qui semble une invitation solennelle à l'indolence. Le mendiant recueille des hommages et un souvenir, et l'on annote soigneusement le jour de sa mort, tandis que la ressemblance de son nom avec celui du peintre n'inspire pas un retour sur la vie de l'homme de talent, dont la dépouille reposait aussi dans le couvent des récollets, et dont on ne nous a pas même conservé l'inscription funéraire.