A SA DIGNITÉ ET UNE ENTREPRISE CONTRE SES INTÉRÊTS
En parlant ainsi, il était fidèle aux opinions de toute sa vie sur les relations qui doivent exister entre la France et TEspagne (1). Il ajouta seulement que cette candidature avait été retirée par la Prusse : « M. le garde des sceaux nous a dit que nous ne pouvions pas souffrir ce que la Prusse avait entrepris en Espagne. Il a cent fois raison si la question
fournir des arguments à la diplomatie étrangère, nous. ne sommes pas chargés de ce soin. Maintenant se ravisera-t-elle ? (Oh! oh! rumeurs.) Verra-t-elle que vous comprenez le traité dans un sens différent ? (Murmures.) Lui aurez-vous donné des idées? Je n'en sais rien. (Nouveaux murmures et exclamations.!... Il faut songer aux conséquences des raisonnements que l'on fait ici... On a le droit assurément d'attaquer un projet de loi qu'on croit funeste, il n'y a rien de plus respectable; mais, quand on discute ici, et que l'étranger nous écoute, il faut prendre garde aux arguments qu'on emploie. » (^Très bien! très bien.)
(1) Discours du 4 février 1847 : « A mon avis, le premier intérêt de la France, c'est d'être avec l'Espagne dans des rapports tels qu'elle ait la confiance, la certitude de n'y pas trouver une ennemie. Vous savez tous que, si la France, lorsqu'elle se bat sur le Rhin, est obligée de se battre aussi sur les Pyrénées, elle est dans la position d'une armée prise entre deux feux. Je n'en citerai qu'un exemple, c'est celui de Napoléon en 1814 : si, lorsqu'il se battait dans les plaines de la Champagne avec une poignée d'hommes, il avait eu auprès de lui l'armée que commandait si glorieusement M. le maréchal Soult et l'armée du maréchal Suchet, assurément, avec ces deux armées et la sienne, il eiît repoussé la coalition. Il faut donc établir comme un principe de notre politique qu'il nous faut à Madrid une politique amie. »
était là, je ne laisserais à personne le soin de venir défendre ici la politique séculaire delà France. Sans prétendre gêner la liberté des Espagnols, nous ne pouvons pas soufTrir qu'au-delà des Pyrénées on nous prépare une hostilité ouverte ou cachée; non, J nous ne le pouvons pas. Si nous en étions à obtenir fl l'abandon de la candidature du prince de Hohenzollern, je serais avec vous de toutes mes forces; ma voix fatiguée se joindrait à la vôtre (1) ». Mais, ajouta-t-il, la Prusse venait d'être obligée, à la face du monde, de retirer une candidature qui évidemment avait été présentée par elle... Et toutes ses attaques reposèrent sur cette affirmation erronée. Rendons justice à nos ennemis. Il y avait, à Berlin, un gouvernement sérieux qui ne s'était pas engagé dans cette affaire sans savoir où elle devait le conduire. La Prusse n'a jamais contribué au retrait de la candidature Hohenzollern. Cette candidature périlleuse et offensante, préparée par elle, comme l'a dit M. Thiers, fut retirée a son insu et
MALGRÉ ELLE, PAR l'aCTION PERSONNELLE DE l'EmPEREUR.
Ailleurs je raconterai comment. Dès maintenant, le fait est hors de doute : « J'ai informé le roi, nous écrivait d'Ems, le 13, M. le comte de Benedetti, de la communication qui vous a été faite par M. Olo-
(1) Tout le monde en France pensait de même. En voici une preuve. M. Doudan qui reflète l'opinion d'un groupe important, parle avec malveillance dans une de ses lettres (10 juillet 1870) des négociations de 1870 qu'il ne connaissait pas. Cependant, comme M. Thiers, il s'associe au cri universel : « Je crois qu'honorablement nous ne pourrions pas supporter cette insolence d'un colonel prussien régnant sur les revers des Pyrénées. »
zaga... Se3iontrant surpris de la démarche faite par LE PRINCE Antoine, le roi m'a répondu qu'il ne connaissait pas encore la détermination du prince Léopold . ^• Dans une conversation tenue le 12 au ministère des affaires étrangères avec l'ambassadeur prussien, baron de Werther, le duc de Gramont ayant émis cette remarque qu'il croyait que le prince Hohenzollern avait renoncé sous l'impulsion de Sa Majesté le roi : Je contredis cette opinion, écrit M. de Werther, et JE déclarai la renonciation comme émanant
certainement de la PROPRE INITIATIVE DU PRINCE DE
IIohenzollern. » La chronique du Moniteur prussien confirme ces renseignements : « 9 juillet. L'ambassadeur de France près la confédération, le comte Bcnedetti, s' étant rendu à Wilbad à Ems, est reçu par le roi, et prie Sa Majesté d'interdire au prince IIohenzollern d'accepter la couronne d'Espagne ; le roi refuse. — 11 juillet. Le comte Benedetti insiste auprès du roi pour que Sa Majesté engage le prince HohenzoUern à se désister de la candidature au trône. — Le roi repousse cette demande. — 1 2 j uilllet. Le prince de HohenzoUern renonce de son piropre mouvement à la candidature [A) . » Le 17 novembre 1870, pendant la guerre, quelqu'un dit à M. de Bismarck : « A présent, c'en est fait de la candidature du prince de HohenzoUern. — Oui, répond M. de Bismarck, MAIS SEULEMENT PARCE Qu'lL n'a PAS VOULU. Il
n'y a pas plus de trois semaines, je lui disais encore :
(1) Chronique de la guerre franco-allemande, d'après le Moiiiteiiv prussien.
Il est encore temps. Mais il n'en avait plus envie (1). » Cette renonciation imprévue, qui avait déconcerté le roi, irrita son ministre. Dès lors, le reste de la négociation s'explique sans aucun des mystères qu'on a cherchés. Après une renonciation obtenue ou conseillée ou transmise avec approbation par le roi, nous n'avions plus rien à demander. Au contraire, une renonciation obtenue par le gouvernement français en dehors de la Prusse et malgré elle ne terminait rien si le roi ne la ratifiait. Notre gouvernement lui demanda de le faire, et il ajouta en même temps : «Déjà, en 1869, vous aviez pensé à cette combinaison, et déjà à cette époque nous ne vous avions pas laissé ignorer combien elle nons blesserait. Cependant vous y êtes revenus en 1870; donnez-nous Tassurance que désormais ce sera bien fmi, que nous ne serons pas réveillés en sursaut une troisième fois et que vous respecterez l'obligation à laquelle toutes les autres puissances se sont assujetties, la France en Belgique et en Espagne, TAngleterre et la Russie en Grèce, de ne pas rechercher un trône pour un membre de leur famille. »
Ces demandes modérées, nécessaires, dont aucun gouvernement n'aurait pu se dispenser sans manquer de la plus vulgaire prévoyance, ne pouvaient être considérées comme une tentative d'humilier une puissance à laquelle nous nous étions souvent montrés sympathiques, qui, sans notre complaisance
(1) Biisch, Jeudi, 17 novembre.
n'aurait pas réussi dans son entreprise de 1866, que nous venions de saisir en flagrant délit de conspiration contre notre sécurité et notre dignité, qui, de l'aveu de M. ïhiers, s'était mise gravement dans son tort à notre égard et ne nous avait donné encore aucune satisfaction d'aucune nature.
Le roi ratifia la renonciation sur laquelle il n'avait pas compté et refusa de donner l'assurance de ne plus autoriser ou, pour mieux dire, de ne plus poser à l'avenir une pareille candidature. Néanmoins, le 13 au matin, le cabinet français, en chargeant son ambassadeur de tenter un dernier effort auprès du roi, décida tout d'une voix que, quel que fût le résultat de cette démarche suprême, il se contenterait de ce qu'il avait obtenu et déclarerait l'incident clos. Le ministre prussien n'eut pas la même résignation. Abandonné à l'improviste par son candidat, par son complice Prim, sentant, comme en 1866, quelque hésitation dans l'esprit de son souverain, ne pouvant douter que le gouvernement français ne s'arrêtât et ne lui infligeât ainsi une cruelle défaite diplomatique, il résolut de précipiter les événements. Avant de savoir comment nous accueillerions Téchec de la dernière tentative de M. Benedetti auprès du roi, il télégraphia aux cours et aux journaux le refus du roi de recevoir notre ambassadeur et fit afficher cette nouvelle sur les murs des villes. C'était une véritable déclaration de guerre. Personne ne s'y méprit nulle part. A Berlin, la foule s'ameuta dans les rues eh criant : (( Au Bhin ! » — Dans un livre remarquable, la France et la Prmse devant
r histoire, on trouve un extrait du Journal de Genève, qui révèle le sentiment de Topinion européenne : « C'était le 14 juillet 1870, entre onze heures et midi. J'étais au palais fédéral pour assister aux débats des Chambres alors réunies. — Lh bien! me dit un député, c'est la guerre. Avez-vu lu le Biindl — Non ; qu'y a-t-il? — Lisez les dépèches : le roi Guillaume a fermé sa porte à M. Benedetti. — Je voulus aussitôt me rendre à la salle de lecture pour y lire le Bund^ mais en route je rencontrai M. le ministre de la Confédération de l'Allemagne du Nord, qui sortait du cabinet du président de la Confédération et avec lequel j'échangeai quelques propos sur la nouvelle du jour et sur les probabilités de la guerre, à son avis certaine. Nous causions au premier étage en face du grand escalier. Tout à coup nous vîmes le ministre de France, M. de Cominges- Guitaut, qui montait. Le ministre allemand s'élança au-devant de lui pour lui serrer la main pendant qu'il le pouvait encore, avant qu''ils devinssent officiellement ennemis. » Eh! quoi! dit M. de Cominges-Guitaut, y a-t-il quelque incident nouveau? — Oui , voilà le télégramme que f ai été cJiargé de communiquer au président de la Confédération. » — Or ce télégramme était précisément celui qui a fait tant de bruit; M. le ministre allemand l'avait reçu cliiffré, et, comme le dit M. de Gramont, il était venu le communiquer au président, avec la traduction en regard. M. de Cominges en prit connaissance, échangea encore quelques paroles d'un air indilïérent, puis les deux diplomates se quittèrent, et je me dis
que j'avais assisté à une scène historique. » — A Paris, avant même que le gouvernement eût eu le temps de délibérer, se produisit une tempête d'indignation, niée depuis par les hommes de parti, mais attestée par tant de témoignages indestructibles que l'impartiale histoire les retrouvera (1), et TEmpereur fut placé dans Talternative de faire un coup d'Etat contre l'opinion publique du pays, qui, lui disait-on, doit être la règle du gouvernement libre, et dont ses conseillers, son parlement et lui-même partageaient l'émotion, ou de reprendre malgré ses répugnances l'épée qu'il espérait avoir déposée pour toujours.
Ces faits, systématiquement obscurcis, s'éclairciront, et le bon droit de la France deviendra plus éclatant que la lumière du jour. En répondant par une explosion de colère à peu près unanime à des procédés qu'à aucune époque elle n'a tolérés, la France a été digne d'elle-même, de son passé et de son avenir. La victoire a trahi sa juste cause. Que ce soit le sujet d'une inconsolable affliction! Et cependant la défaite est moins dure que la honte. L'une se répare, l'autre est ineffaçable. Certaines nations ont vécu de trafic, ou de diplomatie, ou d'intelligence, ou d'art; nous, depuis la Gaule guerrière, nous avons vécu d'honneur. « Les Romains
(l; Lord Lyoïis, ambassadeur d'Angleterre, à son gouvernement. : « On sentait que, lorsque l'article prussien paraîtrait dans les journaux du soir, il serait difficile d'arrêter la colère de la nation, et l'on pensait généralement que le gouvernement se verrait obligé d'ai)aiser l'impatience, en déclarant formellement son intention de tirer vengeance delà conduite de la Prusse. ^> (Du 14 juillet.)
disaient : L'amour de la patrie; nous disons : L'honneur de la patrie (1). » Malheur à nous si jamais s'afTaiblissait dans les cœurs ce sentiment sacré, inspiration constante de nos grands hommes et qui nous a portés à la tète de la civilisation : voilà le jour qu'il faudrait marquer de noir et déclarer néfaste, car il serait le dernier de notre action nationale!
Aussi, quant à moi, après neuf années d'un examen de conscience solitaire, je reprends avec assurance, et sans en rien retrancher, le langage que j'adressai le 15 juillet 1876 à M. ïhiers :
(( Plus un courant d'opinion est unanime et violent, plus il y a de grandeur d'âme, quand on le croit erroné , à se mettre en sa présence et à tenter de l'arrêter en disant ce qu'on croit la vérité ! (Assentiment.) Aussi, après avoir écouté respectueusement l'honorable M. Thiers, selon mon habitude, n'aurais-je pas demandé la parole pour lui répondre, si dans son discours il n'y avait des appréciations que je ne puis accepter (2).
Nous aussi, messieurs, nous avons le sentiment de notre devoir, nous aussi nous savons que cette journée est grave, et que chacun de ceux qui ont contribué, dans une mesure quelconque, à la déci-
(1) Chateaubriand, Réflexions politiques, ch. xii.
(2) Rien ne ressemble moins ù un outrage ([iie ces paroles respectueuses. Dans la légende du mensonge, il n'est pas moins admis que le gouvernement a insulté et fait insulter M. Thiers.
sion qui va êlrc adoptée, contractent devant leur pays et devant l'histoire une grave responsabilité.
Nous aussi, pendant les huit heures de délibération que nous avons eues hier, nous avons constamment pensé à ce qu'il y avait d'amer, de douloureux, à donner dans notre siècle le signal d'une rencontre sanglante entre deux grands Etats civilisés.
Nous aussi, nons déclarons coupables ceux qui, obéissant à des passions de partis ou à des mouvements irréfléchis, engagent leur pays dans des aventures.
Nous aussi, nous croyons que les guerres inutiles sont des guerres criminelles, et si, l'ame désolée, nous nous décidons à cette guerre, à laquelle la Prusse nous appelle, c'est qu'il n'en fat jamais de plus nécessaire. (Yives et nombreuses marques d'approbation.)
Nous le déclarons ici solennellement : aucun des membres du ministère n'a cherché une occasion de faire la guerre. Nous n'avons pas délibéré si le moment était opportun ou inopportun pour assaillir la Prusse; nous ne vouhons assaillir ni rAllemagne ni la Prusse ; nous nous sommes trouvés en présence d'un affront que nous ne pouvions pas supporter, en présence d'une menace qui, si nous l'avions laissée se réaliser, nous et\t fait descendre au dernier rang des Etats. (Très bien! Très bien! — C'est vrai!) Nous avons relevé l'affront et nous avons pris nos précautions contre la menace. (Très bien! Très bien! — Bravos et applaudissements.)
Dans la négociation, nous avons été, au début, décisifs et rapides, parce que, si nous avions perdu une minute, nous nous fussions trouvés en présence d'un fait accompli, et qu'étant obligés de faire la guerre, nous eussions eu à nos pieds le boulet qu'on voulait y mettre, l'Espagne prussienne..
Ce premier moment passé, nous avons été modérés, patients, conciliants, équitables. Si on nous avait accordé une satisfaction réelle, nous eussions accueilli cette satisfaction avec joie; mais cette satisfaction nous a été refusée.
Le roi de Prusse, il faut que l'histoire ne l'oublie pas, a constamment refusé d'intervenir pour amener ou faciliter la renonciation du prince de Hohenzollern. Quand elle a été obtenue, il a affecté de s'y considérer comme étranger; et quand enfin, voulant obtenir des assurances pour l'avenir, nous lui avons dit dans les formes les plus respectueuses : (( Déclarez-nous que cette renonciation est définitive », comment s'est conduit le roi de Prusse?
Il nous a refusé.
Est-ce nous qui nous sommes montrés susceptibles? Est-ce nous qui nous sommes emportés, en face d'une réponse négative? (Non! non!) Nous sommes venus ici, et malgré les impatiences du dedans et les impatiences du dehors , et quoiqu'on commençât à dire que nous étions le ministère de la lâcheté et de la honte, nous avons continué a négocier, et l'honorable M. Thiers a tort de l'oublier, au
MILIEU MEME DE CES NÉGOCIATIONS, IIOUS aVOUS appris
que, dans toute l'Europe, les représentants prus-
siens annonçaient et faisaient annoncer dans les journaux que le roi de Prusse avait envoyé un aide de camp à notre ambassadeur pour lui déclarer qu il refusait de le recevoir. (Bravos et applaudissements au centre et à droite. — Interruption à gauche.)
Il peut arriver qu'un roi refuse de recevoir un ambassadeur; ce qui est blessant, c'est le refus intentionnel, DIVULGUÉ DANS DES SUPPLÉMENTS DE JOUR- NAUX, DANS DES TÉLÉGRAMMES ADRESSÉS A TOUTES LES
COURS DE l'europe. (Mouvomeuts en sens divers.) Et ce fait nous a paru d'autant plus significatif que Taide de camp qui a annoncé à M. Benedetti le refus d'audience na manqué à aucune des formes de la courtoisie. (Interruptions à gauche.) De telle sorte que notre ambassadeur n'a pas d'abord soupçonné la signification qu'on attacherait à un refus qui, accompli de certaines manières, eût pu être désagréable, sans devenir offensant. L'offense résulte d'une publication intentionnelle (1)
Et vous trouvez que ces faits rapprochés, que ces faits successifs, que ces faits réunis sont sans importance?
Yous ignorez donc la vivacité du point d'honneur chez deux nations placées depuis des années dans
(1) Je ne faisais donc pas résulter l'ortense des termes insuUmits de la dépêche, mais du fait de la divulgation i)dentionjielIe du relus de recevoir notre ambassadeur. La légende du mensonge n'en répète pas moins tous les jours (jue nous avons suppose dans les termes de la dépèche une injure qui ne s'y trouvait pas. — Je n'ai pas dit que la personne même de notre ambassadeur ait été outragée. La légende du mensonge n'en répète pas moins que nous avons invo(pié faussement des manquements personnels envers M. Benedetti.
la situation faite à la Prusse et à la France par des excitations perpétuelles? Et d'où sont venues ces excitations? N'est-ce pas de vous, messieurs de l'opposition? N'est-ce pas vous qui, depuis 1866, n'avez cessé de représenter l'œuvre de Sadowa comme une déchéance intolérable qu'il fallait effacer,... (C'est vrai! c'est vrai!)... qu'il fallait détruire? N'est-ce pas vous qui, toutes les années, une fois au moins par session, vous êtes levés pour répéter cette humiliante démonstration, que la France était descendue de son rang, qu'elle devait préparer la lutte qui le lui rendrait? (C'est vrai! C'est vrai !)
Je ne me suis jamais associé à ce langage; je l'ai combattu, j'en ai démontré le péril ; je vous ai dit : (( Tant que vous exciterez ainsi deux puissants Etats l'un contre l'autre, renoncez entre eux à toute paix durable et digne. ^> Comme député, il n'est pas d'efforts que je n'aie faits pour calmer les inquiétudes, dissiper les malentendus et amener un rapprochement et un apaisement. Depuis mon avènement au pouvoir, j'ai mis une vigilance attentive et infatigable à ne pas éveiller, à ne pas accroître les susceptibilités réciproques, de manière que la paix se faisant dans les esprits put être maintenue dans les faits. Qui pourra dire que nous avons manqué à ce devoir? Qui pourra nous signaler l'occasion dans laquelle nous n'avons pas été vis-à-vis de la Prusse soucieux d'éviter même ce qui pouvait avoir les apparences d'une provocation? (Interruptions à gauche.)
Comment! vous m'interrompez! Est-ce que vous
avez oublié qu'il y a eu récemment, dans cette assemblée, une discussion de laquelle, si nous cherchions des prétextes et des occasions, nous aurions pu profiter pour allumer dans les âmes des irritations nationales? L'avons-nous fait? Répondez. (Très bien! Très bien !)
Quand il s'est agi de l'affaire du Saint-Gothard, sommes-nous venus vous exciter? Sommes-nous venus vous dénoncer les manœuvres de la Prusse? Estimant l'action de nos voisins légitime, quoiqu'elle parût gênante à d'autres , ne l'avons-nous pas respectée, défendue? (C'est vrai! C'est vrai!) Le Gouvernement a-t-il prononcé une parole de nature à blesser en Prusse l'âme la plus susceptible ou le patriotisme le plus exigeant?
Que de fois n'a-t-on pas appelé mon attention sur le malheureux sort des Danois du Sleswig ! Que de fois ne m'a-t-on pas pressé de réclamer en leur faveur l'exécution du traité de Prague ! Je l'ai toujours refusé, malgré l'intérêt que nx'inspirent ces nobles populations. « Ne touchons pas, disais-je, à ces sujets brûlants. Il en résulterait des animosités, de la mauvaise humeur, puis un choc; or nous ne voulons pas de lutte, nous ne voulons pas de choc; dans cette assemblée, je vous fais appel, à vous que j'ai détournés de ces débats! Dites, n'ai-je pas toujours essayé de conjurer tout ce qui pouvait alimenter l'excitation des esprits? » (C'est vrai! C'est vrai!)
Il n'est pas une occasion, une circonstance, un jour dans lesquels, depuis que nous sommes aux affai-
res, nous ayons été non pas timides, non pas pusillanimes, non pas incertains, mais circonspects, mais prévoyants, mais attentifs à ce que nos relations avec la Prusse fussent correctes. La guerre est un tel fléau que nous n'avons rien néglii^é pour Fépargner à notre pays et à l'Europe.
Vous parlez de l'avenir. Eh bien, moi aussi, je fais appel à l'avenir et je lui dis : « Avant de nous juger, n'oubliez pas les susceptibilités, les émotions au milieu desquelles nous vivons. » C'est au milieu de ces susceptibilités, de ces émotions, que de gaieté de cœur, sans provocation de notre part, dans un sentiment que je ne puis pas qualifier, la Prusse affiche une prétention pour laquelle la France de Louis XIV a lutté pendant plusieurs années... (Nouvelles interruptions.)
Écoutez, messieurs, je vous en prie... une prétention pour laquelle, pendant le règne de Louis- Philippe, les ministères sont tombés, pour laquelle on a négocié pendant des années !
Il y a deux axiomes dans la politique du monde à l'égard de l'Espagne ; deux axiomes qui ont la solidité et l'évidence qui naît de la force des choses et qui peuvent se confondre dans une même formule : c'est qu'il ne doit y avoir en Espagne, pour roi, ni un prince régnant en France, ni un prince de l'une des maisons régnantes rivales de la France. C'est là, messieurs, un principe de politique élémentaire. (Mouvement prolongé.) Eh bien, je le demande, qui de nous ou du roi de Prusse a méconnu ce principe élémentaire, et qui a tenté de le violer?
Il y a quelques semaines, comme l'Europe était paisible et heureuse! Partout la tranquillité et la confiance. L'esprit le plus chagrin n'aurait pu découvrir nulle part une cause raisonnable de conflit; aucun de nous qui ne fût assuré pour l'Europe d'une longue paix! Qui donc tout à coup a fait surgir au milieu de cette situation paisible une difficulté grosse de tempêtes? Est-ce nous, ou bien ceux que vous défendez? (Réclamations à gauche.) Est-ce nous qui avons préparé des éléments de trouble? Est-ce nous qui avons inquiété une susceptibilité quelconque? Est-ce nous qui avons méconnu un des droits de cette grande et noble Allemagne dont nous ne sommes pas les ennemis? Est-ce nous qui avons réveillé des souvenirs que nous voudrions ensevelir à jamais dans le passé? Est-ce nous qui avons eu la coupable fantaisie d'approcher la flamme d'un foyer de poudre, et puis de nous étonner qu'une explosion ait lieu?...
Oui, de ce jour commence pour les ministres, mes collègues, et pour moi, une grande responsabilité. (Oui, à gauche.) Nous l'acceptons le cœur léger... (Vives protestations à gauche.)
Oui, d'un cœur léger, et n'équivoquez pas sur cette parole, et ne croyez pas que je veuille dire avec joie; je vous ai dit moi-même mon chagrin d'être condamné a la guerre; je veux dire d'un CŒL'R OUE LE remords n'aloiudit PAS, d'uu cœur confiant, parce que, la guerre que nous ferons, nous la subissons, parce que nous avons fait tout ce qu'il était humainement et honorablement possible de tenter
pour Féviter; et enfin parce que notre cause est juste et qu'elle est confiée à l'armée française (1). (Nombreuses marques d'approbation. — Nouveaux applaudissements.) »
XXIY
Après l'événement, M. Thiers a voulu donner à son opposition un caractère prophétique : il s'est targué d'avoir annoncé que notre armée n'était point prête et d'avoir prévu ses revers. Dans sa déposition devant la commission d'enquête, il raconte qu'il réunit quelques ministres dans un bureau, et il ajoute : « Je passai plus de deux heures à les entretenir. Jamais, je crois, je n'ai fait plus d'efforts pour convaincre des hommes. Je parlai avec une véhémence extraordinaire; j'étais haletant, baigné de sueur. Je dis à ces ministres que, s'ils hésitaient, ils perdaient la dynastie, ce qui ne me regardait
(1) Dans la même séance, M. Jules Favre ayant relevé contre moi le mot, je l'interrompis : « Pas d'équivoques, monsieur! J'ai dit : « cœur léger », parce que quand on remplit son devoir on n'a pas le cœur troublé. »
Il ne peut donc exister aucun doute sur mon intention. Je n'ai voulu parler ni d'un cœur inconsidéré ni d'un cœur joyeux, mais d'un cœur qui n'est pas lourd de remords. Mon exjjression, irréprochable dans le sens (jue j'y ai attaché, est-elle du moins incorrecte? Je consulte le plus récent des grands dictionnaires, Littré, au mot lége7\ J'y lis ce qui suit : « Léger.... 4° Qui n'accable pas par un poids moral; et, à titre d'exemple, ce passage de la lettre huitième de Pascal à Mi^e de Roanne/ : « Sachez, dit-il (Jésus- Christ), que mon joug est doux et léger. (Mathieu, xi, 29, 30.) Il n'est léger qu'à lui et à sa force divine. » Ceux (pii se sont armés contre moi de cette expression ont prouvé leur mauvaise foi ou leur ignorance de la langue française.
point, mais ce qui les regardait spécialement, eux chargés de la défendre , mais qu'ils perdaient aussi la France, ce qui était bien plus grave, et que, pour ma part, je n'en doutais pas. »
Or voici le fait tel qu'il' s'est passé. M. Thiers, rencontrant un des ministres dans les couloirs de la Chambre, peu d'instants avant la séance, lui avait exprimé le désir de causer avec lui et quelques-uns de ses collègues dans l'un des bureaux. Quatre ou cinq ministres, avertis successivement et sans autre concert préalable, se rendirent de suite à cette invitation; c'étaient MM. Mège, Maurice Riciiard, Louvet, Ségris et Chevandier de Yaldrome. M. Thiers leur dit : (( J'ai voulu causer avec vous... les circonstances sont graves. On veut vous entraîner à la guerre. Le moment n'est pas encore venu. La Prusse assurément s'est mise gravement dans son tort. Je désire autant que vous la réparation des événements de 1866... mais l'occasion est mal choisie... vous n'avez pas d'alliances. La guerre mettra l'Europe en feu et contre vous. Le moment n'est pas encore venu. » En un mot, il reproduisit le langage qu'il avait tenu à la tribune le 30 juin : « Ce serait une grande imprudence d'être aujourd'hui les auteurs de la guerre. On répandrait sur le monde des calamités effroyables parce que la guerre ne pourrait pas être isolée, ce serait une guerre universelle, et coupables seraient aux yeux de l'histoire , coupables aux yeux de la France qui en souffrirait cruellement, coupables aux yeux du monde entier, ceux qui déchaîneraient la guerre
sur notre pays, car elle s étendrait à tous les autres. » L'entretien ne dura qu'un quart d'heure; il ne parla point avec véhémence, il n'était ni haletant, ni baigné de sueur; il n'eut pas à faire des efforts extraordinaires pour persuader des hommes qui avaient plus horreur de la guerre que lui et qui ne songeaient, ni maintenant ni plus tard, à prendre une revanche de 1866. 11 ne fit entendre sur la France et sur la dynastie aucune des prophéties qu'il a arrangées depuis. Surtout il ne prononça pas une parole de nature à faire supposer que nous ne fussions pas en état de supporter la lutte.
Si telle eût été sa conviction, il eût été criminel de ne l'avoir pas manifestée. On ne pouvait exiger qu'il dévoilât à la tribune le secret de notre faiblesse militaire (1). Mais si, comme il le prétend faussement, les ministres étaient restés sourds à ses avertissements confidentiels, pourquoi n'être pas allé frapper à la porte de la commission? pourquoi n'avt)ir pas exigé d'être confronté devant elle avec le ministre de la guerre? pourquoi à huis clos n'avoir pas dévoilé la vérité et dissipé les illusions? M. Thiers s'est calomnié. Il n'a pas douté de la force invincible de notre armée. Sans cela, il ne se serait pas contenté de justifier son opposition par des arguments diplomatiques sans valeur; il aurait dit aux commissaires
(1) Il s'agit de M. Thiers dans celte étude, et non de moi. C'est pourquoi je ne m'explique pas sur l'attitude qu'il m'a prêtée dans ses dépositions. Je n'y manquerai pas ailleurs. Il me suffit ici d'affirmer qu'il ne m'a jamais tenu un langage ditl'erent de celui qu'il fit entendre à nos collègues, et qu'il ne m'a jamais dit que nous n'étions pas prêts.
THIERS DANS LHIbiOlRE. 121
de l'assemblée ou à l'assemblée elle-même réunie en comité secret : u Nous ne sommes pas prêts! » Deux des ministres, MM. Rigault de Genouilly et Pliehon, étaient allés interroger le plus pessimiste des généraux d'alors, le général Trochu, sur les chances de la lutte qui s'engageait. « Soyez sans inquiétude, répondit le généra] ; rien ne résiste au premier coup de dent de l'armée française. Le péril ne commencera que lorsqu'il faudra soutenir un long effort. » M. Thiers pensait de même. L'événement trompa ses prévisions : il avait prévu une guerre universelle, la lutte resta limitée : il avait cru à la victoire de la France, comme en 1866 il avait cru à celle de l'Autriche, et la Prusse remportait. Alors il essaya de se retourner.
Il avait trop d'esprit pour dire platement et cyniquement, comme quelques-uns de ceux qui ont voulu et voté la guerre : « On nous a trompés en nous disant que nous étions prêts. » Il savait qu'un homme sérieux peut, à la simple lecture du budget, juger si l'armée est prête ou ne l'est pas (1). Il fit mieux, il se posa audacieusement en Cassandre dédaigné. Il aflirma à la tribune le 12 août : « Qu'il n'y avait pas un ministre qui ne l'eut entendu dire avec passion : « Je suis convaincu que nous ne sommes pas prêts. » Après les défaites, cette parole était un véritable encouragement donné à l'enuemi, un cri de sauve-quipeut jeté à nos soldats découragés. Eùt-elle été vraie,
fl) <t J'ai la prétention, à la lecture liu budget seulement, de savoir si l'on est prêt ou si on ne l'est pas. » i^Tihkrs. discours du 9 juin 1S72.^
le devoir était de l'étouffer sur les lèvres. Quand il eut fallu la dire, il l'avait tue : il la disait, quand il fallait la taire. Et cela pour se préparer un piédestal par une indigne vanterie. Plus patriotes que lui, les ministres ainsi désignés à la haine publique ne voulurent pas , en un pareil moment, soulever un débat personnel. Néanmoins ils le firent avertir que, s'il prétendait de nouveau leur avoir tenu ce langage dans la réunion improvisée sûr sa demande, il recevrait un démenti unanime. 11 n'y revint plus, et ne reprit son thème que lorsqu'il n'eut plus de contradicteurs en sa présence. Tout ce qu'il a avancé depuis repose sur une équivoque.
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Dans une première acception, n'être pas prêt signifie manquer d'armes, de munitions, d'approvisionnements, de soldats. Cela, M. Thiers ne l'a jamais soutenu ni publiquement ni à l'oreille des ministres. D'autres l'ont prétendu à l'heure des récriminations et ils ont été réfutés par leurs propres enquêtes (1). N'être pas prêt peut aussi signifier simplement qu'on est sur le pied de paix. Cela, M. Thiers l'a dit sans mystère à la tribune, le 30 juin, avant l'affaire Hohenzollern et le ministre de la
(1) Le général F'avé, M. le duc (ï Aiidiffret-Pasquier et la réforme administrative du département de lu guerre : « Tous les états fournis au Corps législatif par le gouvernement impérial étaient sincères et véridigues. Le rapport de la commission le prouve sans le dire peut-être assez haut. » (Page 8.)
guerre, loin de le contredire, l'a interrompu, disant : (( C'est parfaitement vrai. » Yoici où commence l'équivoque. Même étant sur le pied de paix, on est prêt, si on a pris les dispositions nécessaires pour passer rapidement du pied de paix au pied de guerre. Quand est-on dans ces conditions, d'après M. Thiers? Quand on peut en six semaines ou deux mois, porter un régiment de l'effectif de paix àTeffectif de guerre (1). Toujours d'après M. Thiers, combien a-t-il fallu aux Prussiens pour cette opération? Vingt et quelques jours. Et nous, combien avons-nous employé à réunir autour de Metz au moins deux cent cinquante mille hommes (2)? Vingt et quelques jours. Avec l'organisation que nous avions alors, un tel résultat est extraordinaire (3). Quant aux revers, M. Thiers les avait crus si peu inévitables, qu'après l'événement, dans ses déposi-
(1) « Quand peut-on. par exemple, passer rapidement du pied de paix au pied de guerre? C'est quand on peut en très peu de temps, en six semaines ou deux mois, porter un régiraent de l'effectit de paix à l'efifectif de guerre... Le ministre pourrait vous dire que les régiments ne sont pas de plus de quinze cents hommes aujourd'hui.
(i M. le ministre de la guerre. C'est vrai. — 3/. TJiiers. Je proteste contre cette idée que nous sommes sur le pied de guerre. Nous sommes sur le pied de paix nécessaire pour que l'armée française, si elle y était forcée dans l'intérêt de la sécurité ou de l'honneur du pays, puisse rapidement passer du pied de paix au pied de guerre. Voilà ce que disent les hommes qui savent compter, et ceux-là sont l)ien rares. Heureusement nous avons devant nous un ministre de la guerre qui sait compter, cela me rassure. »
(2) C'est le chifiFre de M. Thiers. En réalite, à la fin de juillet, nous avions 278,882 hommes.
(3) Discours du 9 juin 1872 : u Nous avons été prêts en vingt et quelques jours. Je dois le reconnaître, on a déployé toute l'activité possible... La réunion de deux cent cinquante mille hommes autour de Metz en vingt jours est une chose extraordinaire. »
lions au milieu de tant de propos contestables, démise en scène toute d'imagination, de langage composé après coup, de contradictions manifestes, emporté par son instinct d'historien , il a prononcé ce grave jugement, dans lequel on retrouve le narrateur des batailles de l'empire : « Si, au début, on avait agi avec vigueur et présence d'esprit, si, au lieu de de- J meiirer vingt jours immobiles, sans plan, sans vues I arrêtées, dispersés sur une ligne de cinquante lieues, " de Thionville au bord du Rhin , en cinq corps qui ne pouvaient pas se secourir les uns les autres; si au lieu d'accumuler ces fautes, on avait laissé cinquante mille hommes sur la crête des Vosges pour observer la vallée du Rhin, et que, avec deux cent vingt-deux mille hommes, on eût marché vigoureusement sur Trêves, on aurait rabattu les Prussiens, peut-être percé leur ligne, rejeté leur énorme masse sur Mayence, et changé la face des événements. On le croyait tout à fait en Prusse, et j'ai acquis à Saint- Pétersbourg la preuve que le roi de Prusse luimême et l'empereur de Russie, convaincus que les choses se passeraient ainsi , s'étaient entendus dans cette hypothèse. Le prince Gortschakoff, qui se trouvait en ce moment en Allemagne, avait reçu avis de se hâter, car autrement, disait-on, il serait pris par les Français qui arrivaient au pas de course. » — Or tel était le plan que l'intrépide maréchal Lebœuf, auquel Thistoire accordera d'amples réparations , essaya en vain de faire prévaloir. M. Thiers aurait pu ajouter que, le lendemain de notre victoire à Rezonville (16 août), si, au lieu d'un
mouvement en arrière inattendu, l'armée pleine de confiance et d'élan avait poursuivi son avantage de la veille, les Prussiens eussent été jetés dans la Moselle. Même après cette faute, si, le 18 août, à Saint-Privat, nos réserves, immobiles toute la journée, avaient soutenu le maréchal Canrobert, cette bataille, la plus grande du siècle, se serait terminée par la défaite de l'armée prussienne.
Ayons enfin le courage de le dire nettement : M. Thiers s'est opposé à la guerre parce qu'il redoutait les résultats politiques d'une victoire dont il ne doutait pas (1). Le plébiscite avait compromis le grand rôle en vue duquel il se réservait; une victoire sur le Rhin l'eût rendu impossible, et emporté à jamais cette présidence de la république après laquelle il ne cessait d'aspirer depuis qu'aucun monarque n'avait consenti à régner pour le faire gouverner.
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Les revers arrivent, aussi foudroyants qu'imprévus. A ce moment il n'eût tenu qu'à M. Thiers de sauver véritablement la France, et de conquérir à son nom, comme homme d'Etat, l'immortalité qu'il lui a assurée comme historien. Si le 9 août, d'où date véritablement la chute de l'Empire, il était monté cà la tribune, s'il avait tenu à l'égard du gouvernement
(1) Déposition de M. de Kératry, qui se prononça pour la guerre : « J'ai été blâmé d'avoir voté la truerre parce qti'un succès pouvait réconforter l'empire. »
de l'Empereur le raisonnement qu'il fît le 4 septembre au profit des envahisseurs du Corps législatif : (( L'ennemi approche, pas de divisions, pas de luttes intestines^ pas de révolution; faisons tous le sacrifice de nos sentiments personnels aux dangers que court la France », son autorité eût été d'autant plus irrésistible qu'il s'était opposé à la guerre ; il eût été acclamé, béni, suivi; on lui eût offert de prendre la direction des affaires ou de s'y associer avec autant d'unanimité qu'on le supplia quelques jours après d'entrer au comité de défense. La volonté de la chambre n'eût trouvé aucune résistance auprès des ministres, heureux de s'adjoindre un tel auxiliaire, et pas davantage auprès de l'Empereur, car celui-ci, quelques jours avant, à la veille d'aller à l'armée, malgré la séance du lo juillet, avait envoyé au maréchal Lebœuf la note autographe suivante : " Mettez tous vos soins à chercher qui pourrait le mieux vous remplacer. A mon avis, ce serait M. Thiers. »
Les conséquences heureuses de cette conduite eussent été incalculables. Une crise ministérielle, véritable désaveu de la guerre et prélude de la déchéance, faite sous la menace de la rue, n'eut pas désorganisé les ressorts du gouvernement (l).Une révo-
(l; L'Empereur, avec son jugement si droit, ne se méprit pas sur les conséquences de cette crise; il en fut consterné, et, malgré les angoisses de sa situation personnelle, il le marqua par une lettre touchante adressée à M. Emile Ollivier. A'. Prmcipes et Conduite^ préface. — Seul, M. Granier de Cassagnac père, je n'hésite pas à rendre cette justice à un adversaire, fit entendre de vaillantes paroles dans cette aftiigeante séance du 9 août.
lution n'eût pas brisé le gouvernement lui-même, détruit nos alliances et empoché la concentration méthodique de nos ressources. Se fût-on décidé à la paix immédiate , les conditions en eussent été tolérables, puisque, de l'aveu de M. Jules Favre àFerrières, après Sedan, on pouvait traiter moyennant l'abandon de Strasbourg et de sa banlieue (!}. Eût-on préféré la continuation de la lutte, nos ressources eussent été employées avec ordre, vigueur et compétence : l'armée, que les bouillonnements à chaque heure grossissants de l'émeute a poussée à Sedan, malgré l'avis de l'Empereur, du maréchal Mac-Mahon, du général Troclm, de M. Thiers, fût restée l'armée de secours destinée à dégager Paris, si, dans de telles conditions, l'ennemi eût osé l'in-
(1) M. de Valon, dont la parole loyale n'admet pas de contradiction, a plusieurs fois raconté cet aveu de M. Jules Favre fait dans un bureau de la chambre. M. Thiers lui-même a reconnu l'aggravation que nous devons au gouvernement de la défense nationale. Discours du 20 juin 1871 : « A mon avis, la faute de la guerre poursuivie à outrance a commencé sur la Loire, lorsqu'il n'y avait plus d'espérance raisonnable de former au-delà de ce iieuve des armées capables de dégager Paris. Je crois que, si l'on s'était arrêté sur la Loire, la dépense aurait été alors à peu près de 12, 13 ou 1,400 millions. J'ai la conviction que, si nous avions fait la paix à ce moment, nous aurions moins perdu en territoire et moins donné en indemnité de guerre!... Au lieu de 5 milliards, nous aurions pu obtenir la rançon de la défaite pour 2 milliards et demi. (Mouvement.) Oui, messieurs, c'est ma conviction ! Eh bien, à mon avis, on a poussé la guerre à des extrémités désastreuses, et c'est ainsi qu'on a dépensé encore 1,500 millions de plus environ et même plus de 1,500 millions! Ceux qui ont fait la guerre nous ont condamnés à la dépense nécessaire de 4 milliards. Ceux qui l'ont prolongée trop tard ont doublé le désastre et la dépense. Je le dis pour être complètement juste. » — Pour être complètement juste, M. Thiers aurait dû reconnaître que, sans la Révolution commencée le 9 août, nos aflaires auraient pu se rétablir et que nous n'aurions eu à payer aucune rançon.
vcstir. Une incurie d'autant plus incompréhensible, qu'un décret interdisait de donner les nouvelles militaires, n'eût pas permis à des journaux français d'instruire l'ennemi d'un mouvement stratégique (1) qui, pour réussir, avait besoin d'un profond secret. La victoire aurait pu revenir sous nos drapeaux; nous n'eussions pas déploré le massacre d'hommes tels que le président Bonjean, M^^" Darboy, le Père Ollivaint , l'abbé Deguerry ; la lie de nos grandes villes, déshabituée des scélératesses depuis 93, n'en eut pas repris le goût (2); et pour la liberté quel avenir assuré ! Qu'aurait pu lui refuser un souverain ainsi secouru et sauvé?
Un des plus constants ennemis de l'Empire jusque-là, le vieux général Changarnier comprit ainsi le devoir patriotique. Retrouvant l'inspiration de Carnot, il oublie son emprisonnement, son longexil, sa carrière brisée, et, ne pouvant à la tribune conseiller le sacrifice, il court au quartier général, serre la main de l'Empereur, et s'enferme à Metz,
(1) Voici ce qu'on lit dans le compte-rendu officiel des opérations de l'armée allemande : Le «général de Moltke au prince royal : « On me télegrai)hie que le journal français le. Temps, dans son numéro de mercredi soir, 23 août courant, affirme (pie le maréchal Mac-Mahon a pris tout à coup la résolution de marcher au secours de Bazaine et a déjà quitté Reims avec toute son armée. « A six heures du soir, le 26 août, la deuxième division de cavalerie prussienne envoya au jjrince royal la confirmation du départ pour Reims de l'armée du maréchal Mac-Mahon; elle se trouvait dans un article du journal français le Siècle, daté du 24 août. »
(2) Quant aux mouvements politiques du 31 octobre et du 18 mars, ils ne sont ni plus ni moins coupables que le 4 septembre. Les hommes du 4 septembre poursuivant, traquant, traitant comme des révolutionnaires les hommes du3roctobre et du 18 mars, c est une des audaces les plus surprenantes de IhistDire!
pour lutter et souffrir avec notre armée ! Magnanime exemple à proposer à l'admiration du temps présent, car si, ayant tant à nous pardonner réciproquement, personne ne donne Texemple de Toiibli généreux, que deviendrons-nous?
M. Thiers ne songea qu'à sou emprisonnement à Mazas et à sa vengeance. Dès le 9 août, il reprit le rôle de Lafayette en 1815, et il dit dans les couloirs : « 1] y a un mot que jai déjà prononcé à une autre époque et que je commence à répéter : « La république est le gouvernement qui nous divise le moins. » Et comme à ce langage un député de haute valeur répondait : « En ce qui me concerne, fidèle à vos leçons, je respecte le gouvernement légal », il répondit : « Ne voyez-vous pas que votre gouvernement légal est le gouvernement illégal? »
A mesure que la situation s'aggravait, il dissimulait moins sa pensée intime. Le 23 août, dans la commission chargée d'examiner divers projets de loi sur l'adjonction de certains députés au comité de la défense, il dit : << Dans huit jours, il arrivera probablement un de ces événements qui font cesser toutes les situations fausses. » A ces mots, le secrétaire de la commission, M. Huet, rinterpelle vivement et lui demande ce qu'il doit mettre dans son procès -verbal. M. Thiers fait une pirouette et répond : « Mettez ce que vous voudrez. » M. lluet riposte : « Mais vous venez de prophétiser une révolution devant l'ennemi, et c'est là ce que je mettrai ! — Non. non, réplique M. Thiers. je n'ai
pas dit cela; j'ai dit ce que j'ai dit, mais pas cela. » Qu'avait-il donc dit?
Le 24 août, c'est du haut de la tribune même qu'il lance le propos séditieux : « Ne nous parlez pas des institutions. »
Le 26, nommé au comité de défense par l'Impératrice, il n'y entre que sur la prière de la Chambre, faisant ainsi un acte d'hostilité contre le gouvernement en péril .
De son rôle dans ce comité, que pourrais-je dire de plus expressif que ce qu'en a noté le maréchal Vaillant dans son journal de chaque jour? « 29 août. Comité de défense jusqu'à minuit. M. Thiers est im dissolvant, rien de plus ; il nous fait perdre notre temps. — 31 août, 8 heures. Comité de défense jusqu'à dix heures et demie. M. Thiers n'y vient pas : est-ce une pièce qu'il veut nous jouer? — 2 septembre. Séance du comité de défense, de huit heures à minuit. M. Thiers parle, parle; on se chamaille, on ne conclut pas. La politique domine chezM. Thiers tous ses bons instincts. »
Enfui le 4 septembre, sur de l'impunité, il dépose le masque derrière lequel il se cachait depuis 1863, et il renouvelle contre Napoléon III les propositions de Lafayette contre Napoléon I". Une sent pas qu'abandonner un souverain tombé l'épée de la France à la main, c'était plus que perdre ime bataille, que perdre une armée, que perdre une province, c'était perdre l'honneur, c'était infliger à la nation la souillure ineffaçable d'une trahison!
Le Corps législatif n'opposa pas à la déchéance
de Napoléon III plus de résistance que la chambre de 1815 n'en avait fait k celle de Napoléon P^ Il demanda seulement qu'on se contentât de la chose en lui épargnant le mot. M. Thiers y consentit; la foule n'y consentit pas. Pendant que dans les bureaux on parlementait sur les formules (1), elle mit à la porte une assemblée qui, ayant détruit de ses propres mains son titre légal, n'avait pas plus que la cohue débraillée ou gantée qui se pressait côte à côte dans les salles du Corps législatif, le droit d'instituer un gouvernement quelconque en face du gouvernement plébiscitaire, seul légal.
M. Thiers, en réprouvant pour la forme un acte de violence qui, à la vérité, n'était pas plus répréhensible qu'une déchéance illégale prononcée par le Corps législatif, laissa voir le fond de son cœur. x\ux députés qui se plaignaient de l'envahissement de la Chambre il répondit : « Ne sentez-vous pas que, si vous opposez ce souvenir comme une protestation, il rappellera aussitôt celui de la violation d'une autre assemblée? N'oubliez pas que vous parlez devant un prisonnier de Mazas. » Changarnior aussi était un prisonnier de Mazas, et devant le
(1) Voilà la transaction qui, après avoir été adoptée dans les bureaux, fut votée à rrxAxiMiTÉ ! dans une séance tenue à la présidence après renvahissement : « Vu les circonstances, la Chambre nomme une commission de gouvernement et de défense nationale. Cette commission est composée de cinq membres choisis par le Corps législatif. Elle nommera les ministres. Dès que les circonstances le permettront, la nation sera appelée par une assemblée co7istituante à se prononcer sur la forme de gouvernement. » — C'est à la fois la déchéance de l'Empire et l'abandon de sa doctrine plébiscitaire sur le pouvoir constituant.
désastre national il n'avait permis à personne de se rappeler et il l'avait oublié lui-même. « Nous n'avons qu'une chose à faire, dit M. Tliiers en concluant : ni les reconnaître, ni les combattre, nous retirer avec dignité. »
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On a tenté de justifier M. Thiers en disant que le Deux-Décembre était un de ces crimes inexpiables avec lesquels sous aucun prétexte on ne doit pactiser. S'il en était ainsi, il ne fallait pas prêter serment à ce crime et reconnaître les droits de la dynastie. Les massacres du 2 septembre 1792 constituaient sans doute un crime bien plus horrible que celui du 2 décembre. Or écoutez ce que pense à ce sujet le dernier et le plus enflé des panégyristes de M. Thiers : « Tout pouvait être sauvé encore par la conciliation de Danton et de la Gironde. Où était l'obstacle? — Sur l'avenir on pouvait s'e-ntendre; mais le passé? — Ce terrible passé d'hier. — Le passé du 2 septembre? — Danton voulait qu'on jetât un voile sur ce passé. Les Girondins voulaient en poursuivre le châtiment. — Il n'est jamais permis de participer à une injustice ou à un crime, sous prétexte de salut public; mais doit-on invariablement repousser la main de celui qui en a été, à un deg-ré quelconque, le fauteur ou le complice, s'il vous tend cette main pour vous aider à réparer le mal auquel il a contribué, ou pour empêcher ce mal de se renouveler ou de s'aggraver? Doit-on repous-
ser cette main, si le salut public nous commande de l'accepter? — Faut-il tout sacrifier à la pensée de poursuivre à tout prix et en tout cas toute action criminelle, lors même que cette poursuite peut amener pour la société, pour la patrie, de nouvelles calamités? — Après quatre-vingts ans, Fhistoire, interrogée dans le silence des passions, prononce que les Girondins auraient dû, malgré tout, s'entendre avec Danton (1). » Le même homme qui a écrit ces observations loue M. ïhiers de n'avoir pas oublié le 2 décembre en présence de l'invasion. 0 logique des partis, voilà de tes coups ! Tl ne sera pas nécessaire d'attendre quatre-vingts ans pour que l'histoire condamne la conduite de M. ïhiers du 9 août au 4 septembre.
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Après le 4 septembre, M. Thiers comprit que les affaires ne se relèveraient pas. Ne voulant ni blâmer un mouvement qui comblait ses désirs, ni l'approuver dans la crainte de compromettre son renom et son rôle prochain, sa situation à Paris devenait pleine d'impossibilités. Convaincu que quand on est nécessaire on peut se faire attendre, il laissa ses amis à leur joie d'être délivrés de TEmpire (!2), et il
(1) Henri Martin, Histoire populaire, t. IV, p. 20.
(2) ViTKT, Ciiiquicfne Lettre sur le siège de Paris : u Quand je mets en regard les maux qu'elle me rap» elle, cette désastreuse année, et les biens qui, je l'espère, découleront de ces maux, (|ue dis-je?
se déroba, selon sa coutume, par le célèbre voyage diplomatique. Qux seciita sunt magis defleri quani defendipossimt. Les événements qui suivirent demanderaient des larmes et non un récit. On sait maintenant par lui-même et par les autres ce qu'il fit dans sa course à travers l'Europe. Il alla partout, aux frais de notre trésor épuisé, plaider le bon droit de la Prusse et répandre des calomnies contre le prisonnier de Wilhemshoë et contre ses ministres. 11 alla partout, pendant que le Prussien foulait notre sol, répéter que ni la France, ni même la Chambre n'avaient voulu la guerre, qu'elles avaient cédé à la pression et aux mensonges du gouvernement (1). De nos malheurs nous pouvions tirer un profit qui nous eût valu le respect du monde : c'eut été de démontrer
ceux-là même que nous goûtons déjà, j'hésite à la maudire, et j'entrevois un temps où, au milieu de nos tristesses, tout compte fait, tout bien pesé, nous la bénirons. Et d'abord n'a-t-elle pas vu tomber l'Empire?... L'année qui a cet honneur de porter à son compte une telle délivrance, si meurtrière et si fatale qu'elle soit d'ailleurs, n'est pas une année stérile, il ne faut la maudire qu'à demi et ne lui lancer l'anathème qu'en y mêlant la gratitude. »
M. Hyacinthe Loyson parlait de tnétne à Londres le 20 décembre 1870 : « Oui, Dieu nous a sauvés, et pour moi je ne me sens pas le droit de lui demander compte du moyen terrible dont il a fait choi?t. Merci, Dieu des miséricordes et des justices, vous avez rendu la France à elle-même : vous seul pouviez savoir au prix de combien de larmes et de combien de sang devait s'opérer une telle rédemption! »
(1) M. T hier s à M. Jules Favrc. Londres, le 13 septembre 1870 : « J'ai d'abord mis du soin à prouver par un récit véridique des événements qui avaient amené la guerre, que cette guerre, la France ne l'avait pas voulue^ que la Chambre elle-tnême ne l'avait pas votilue davantage et n'avait cédé qu'à la pression du pouvoir toujours irrésistible auprès d'elle, et que, le dernier jour notamment, c'est-a-dire le lo juillet, elle ne s'était laissé entraîner que par le mensonge fort coupable d'un prétendu outrage fait à la F'rance. d
que nous n'étions plus les hommes de 1815 et « que les joies des partis n'étouffaient pas en nous les douleurs légitimes de la patrie. » Nous avons fait pis qu'à cette époque. Non contents de frapper par derrière un souverain malheureux que, sauf une imperceptible poignée effrayée dans la guerre surtout de la victoire, nous avions poussé à la bataille (1 ), nous nous sommes constitués les défenseurs d'office de nos envahisseurs. Les Prussiens eux-mêmes n'ont pas osé écrire tout d'abord ce que chez nous l'on débite couramment en leur faveur ; ils se contentent de nous copier, et, tandis que dans l'Europe entière les hommes informés et attentifs nous donnent raison, en France il est intrépide de se risquer à soutenir le bon droit de la France ! M. Thiers a le premier commencé ce funeste plaidoyer contre nous-mêmes.
Par un fait on jugera de l'effet de son langage. Un membre de la Chambre des communes, M. Torrens, avait annoncé un discours favorable à notre cause. La veille de la séance on lui dit : « Les ministres connaissent à peu près votre argumentation : vous allez démontrer qu'en réalité la Prusse a provoqué la guerre, ce qui est parfaitement vrai; mais, au moment où vous formulerez cette proposi-
(1) u Les résolutions de guerre que nous allons apprendre n'émanent prui du gouvernement. Le gouvernement était irrésolu; il voulait, dans (juelques-uns de ses chefs du moins, se laisser arrêter par des concessions dérisoires. Les résolutions sortent des entrailles mêmes du pays. » {La Presse.) Voir les citations accumulées par M. Giraudeau dans son livre courageux, la Vérité sur la campagne de 1870.
lion, on vous répondra que le représentant de la France, M. Thiers, a reconnu lui-même que la provocation était venue de la France, et vous n'aurez qu'à vous asseoir. » Le discours ne fut pas prononcé. Le résultat obtenu fut le même partout : partout l'on jugea qu'une nation assez irréfléchie pour accorder huit millions de suffrages à un Empereur capable de se jeter par fantaisie dynastique sur un voisin paisible ne méritait aucun intérêt. M. de Bismarck n'en continua pas moins à croire et à dire que la nation entière avait voulu la guerre avec passion (1); on combla d'égards le messager qui venait ainsi mettre tout le monde à son aise, et chacun s'arrangea pour assister en spectateur à notre catastrophe. Cette capitulation diplomatique de M. Thiers nous fut aussi fatale que nos capitulalions mihtaires.
Pendant qu'à l'extérieur M. Thiers servait ainsi son pays , l'événement, seul juge selon lui des actions humaines, démontrait combien avaient été fausses ses prévisions sur la puissance des fortifications de Paris, et combien l'orateur aux clartés prophétiques avait mieux entrevu l'avenir.
D'après le maréchal Soult appuyé sur l'opinion de Dumouriez, de Carnot et de Napoléon, la défi) «Toute la France, avec ses trente-cinq millions d'habitants, a approuvé la jiuerre actuelle, et cela avec passion. » Btscn, 17 sep- ^einl>re.
fense de Paris devait être tout extérieure; elle devait consister dans un fort retranché bien fortifié, porté au loin dans les terres, ayant comme appui les doubles tètes de pont de Saint-Denis et de Charenton, par où des sorties pourraient être faites avec avantage, quelle que fût la force des ennemis. M. Tliiers avait entraîné le vieux maréchal à consentir à son système de forts reliés par une enceinte continue. D'après lui, « Paris rendu capable de résister à une attaque en règle était à tout jamais délivré des terreurs et des dangers d'un siège; il ne pouvait être bombardé. Jamais un ennemi ne pourrait rester soixante jours devant Paris. Ce serait lui, et non Paris, qui serait atfamé. Aucune armée ne pourrait le bloquer sans se disséminer à tel point qu'elle pourrait être battue de partout (1) ». — « Tout cela est chimérique, avait répondu Lamartine. Si la France avait perdu deux ou trois de ces grandes journées qui décident du moral des peuples, si des armées de ligne étaient vaincues, traversées, démembrées, démoralisées au point de ne plus présenter d'obstacle solide à l'invasion du territoire, dans un pareil dénuement des forces vives, dans un pareil abandon de la fortune, Paris ne sauverait ni la France, ni l'armée, ni lui-même. Vous dites : — La France se lèverait derrière, recomposerait ses forces, une armée nouvelle sortirait de ses garnisons et de son sol et viendrait débloquer Paris. — Quoi ! ce que n'aurait pu faire la force organisée
(1) Rapport du 13 janvier. — Discours des -H) et 29 janvier 1811.
du pays, son armée, son matériel, ses généraux, son gouvernement, quelques lambeaux épars, coupés, disloqués de notre population le feraient! Vous dites : — La nationalité se réveillerait plus puissante, plus invincible. — En 1813, en 1815, la coalition a-t-elle attaqué la nationalité? Elle l'a respectée en apparence; elle s'est adressée aux mauvaises passions du pays; elle a déployé ou plutôt laissé déployer le drapeau de tous les partis, et c'est avec ces armes, que nos propres dissidences lui fournissaient, qu'elle a combattu notre pays. Yoilà ce que le passé a vu ; craignez que l'avenir ne puisse encore le voir (1)! » Mais à certains moments rien ne nuit, comme à d'autres rien ne sert.
De retour en France, M. Thiers, sans trop s'exposer cependant, mina sans relâche le gouvernement de la défense nationale. Dans ses nombreuses conversations, il ne ménage aucune épithète désagréable à ceux qui le dirigent. Ce sont des aveugles, des despotes, des usurpateurs, des fous furieux; ils emploient les moyens les plus mal conçus qu'on ait employés à aucune époque dans aucune guerre ; leur résistance est criminelle ; leur prétention de se substituer, quelques-uns qu'ils étaient, à tous contre la France elle-même quand il s'agissait de son sa-
(1) Discours des 21 et 28 janvier 1841.
THIERS DANS L'HISTOIRE. t39
lut, était anti-nationale, atroce par ses résultats, arrogante, insolente (1); leur prétention à épuiser le pays sous prétexte de garder l'Alsace et la Lorraine était intolérable : « les xAlsaciens ont été Allemands, ils le redeviendront, c'est le jeu de la guerre » (2). Pendant ce temps, ne s'oubliant pas lui-même , il préparait son avènement au pouvoir et faisait organiser par ses amis sa candidature dans un grand nombre de départements.
La manœuvre réussit parce que le pays avait le désir passionné d'obtenir la paix, et l'assemblée l'éunie à Bordeaux lui remit le gouvernement.
Tout était arrêté dans le mouvement des choses ; grâce toutefois à notre intelligente bureaucratie, qui elle aussi a bien mérité de la patrie, rien n'était brisé, le pendule était immobile mais intact; il suffisait d'une impulsion intelligente pour lui rendre son balancement régulier. M. Thiers donna cette impulsion avec vigueur, et aucun juge impar-
(1) Discours du 8 juin 1871.
(2) M. Gambetta se plaignait vivement de cette conduite dans une dépêche adressée à M. Jules Favre : « La persistance avec laquelle M. Thiers et ses amis ont depuis lors traité notre gouvernement d'usurpateur, la guerre d'insensée, la prolongation de la résistance de criminelle, l'héroïsme de Paris de batailleries sans résultat; l'adhésion hautement donnée aux propositions de M. de Bismarck offrant de garantir la liberté des élections sans armistice ; l'exagération de tous nos revers, l'apologie timide, mais sans cesse reprise en sous-œuvre, de l'abominable Bazaine, le dénigrement systématique de toutes les mesures politiques, financières et militaires de votre gouvernement, la défiance et l'inertie partout encouragées, les prédictions les plus sinistres sur l'avenir de la France et l'impuissance du régime républicain, telles sont les pratiques et les manœuvres familières aux serviteurs de la branche cadette. )> 31 décembre 1870.
tial ne refusera son admiration à ce vieillard infatigable, jour et nuit au travail, passant du conseil à la tribune, au champ de bataille, aux conférences avec un ennemi implacable. L'histoire, néanmoins, rabattra beaucoup des éloges qu'il s'est généreusement accordés. Elle constatera que, berné par les Prussiens auxquels, toujours crédule lorsqu'il s'agissait de sa personne, il croyait en imposer, il n'a rien obtenu. Se raidissait-il contre les exigences brutales, M. de Bismarck lui parlait de ramener l'Empereur, et aussitôt il se calmait. Belfort nous est resté parce que le roi de Prusse voulait englober dans la nouvelle frontière les champs de bataille sur lequel l'héroïque maréchal Canrobert avait couché une partie de la garde royale (i). Un négociateur quelconque aurait traité aux conditions que nous avons dû subir et qui s'aggravaient à chaque nouveau traité. Il est extravagant d'honorer du titre de libérateur du territoire celui qui a signé,* contraint et désespéré, je le veux, l'abandon de Metz et de Strasbourg. Le libérateur véritable, celui auquel la France devra ses couronnes, ses acclamations et ses statues, sera celui qui nous rendra nos deux cités captives !
(1) Déposition du maréchal Canrobert dans le procès Bazaine (Audience du 21 octobre) : <c Le président de la république m"a dit que, lorsqu'il fut question d'établir la délimitation de la nouvelle frontière, le roi de Prusse a insisté pour que dans la nouvelle frontière on englobât les champs de bataille du 10 et du 18, surtout celui du 18, où la plus grande partie de la garde prussienne avait trouvé son tombeau. Pour qu'il ne fit pas difficulté d'accorder ce qu'il désirait, le roi de Prusse avait donné l'ordre d'être plus coulant du côte de Belfort. »
Les traités cruels étaient une nécessité dont aucun génie politique ne pouvait nous affranchir, puisque nous étions à la merci de l'ennemi. Du moins Fhomme d'Etat avait un vaste champ où démontrer sa supériorité par la manière de réunir notre rançon. « La conduite du Sénat romain, si forte contre les ennemis, a dit Bossuet, n'était pas moins admirable dans la conduite du dedans. Ces sages sénateurs avaient quelquefois pour le peuple une juste condescendance, comme lorsque, dans une extrême nécessité, non-seulement ils se taxèrent eux-mêmes plus haut que les autres, ce qui leur était ordinaire, mais encore qu'ils déchargèrent le menu peuple de tout impôt, ajoutant « que les pauvres payaient un assez grand tribut à la république en nourrissant leurs enfants (1) ». Yoilà l'exemple qu'il fallait imiter. Dans tous les pays sérieux, à Venise, comme en Angleterre, comme à Rome, les classes dirigeantes ont acheté leur prééminence en s'imposant la plus lourde part des devoirs communs. Les peuples ne respectent le pouvoir et ne l'acceptent avec amour que lorsqu'il se révèle par le dévouement (!2). M. Thiers n était pas de la trempe des sénateurs romains. Au lieu de susciter l'esprit de sacrifice, il a découragé les tentatives de
(1) Discours sur C Histoire îinicerselle, troisième [jartio, chapitre \i.
(2) M. Braniscki a publié sur ce thème une excellente l)r()chure.
souscription volontaire et s'est adressé aux convoitises de la cupidité. Loin de demander aux classes riches de s'imposer à elles-mêmes le fardeau de la détresse nationale, il en a rejeté la plus lourde partie sur les déshérités en surchargeant les impôts de consommation. Il s'est montré un très habile directeur du mouvement des fonds, un maître en réclames financières et en agiotage : il n'a pas été un citoyen animé de la passion du bien public. Grâce à ses combinaisons, la calamité nationale, écrasante au pauvre, au petit bourgeois, à l'homme qui vit du labeur intellectuel ou matériel, est devenu pour le monde de la plutocratie une occasion inespérée de profits extraordinaires et une riche aubaine. Il est vrai que par une politique plus désintéressée il ne se fût pas acquis la gratitude du peuple, toujours ingrat envers qui le sert sans le corrompre, et il se serait attiré les rancunes des classes bourdonnantes, implacables chez nous envers qui menace leurs jouissances. Surtout il n'aurait pas pu, en enrichissant par ses emprunts usuraires des milliers de spéculateurs, laisser derrière lui une bande dévouée de thuriféraires.
L'histoire, si elle n'admire pas le calcul égoïste, le comprendra. Elle ne s'expliquera pas l'abandon subit de Paris à la Commune et l'ordre effaré d'évacuer les forts. Heureusement l'intelligent général Yinoy conserva le sang-froid et lui arracha la permission de réoccuper le mont Yalérien (1). Sans
(1) Déposition du général Vinoy. Enquête sur le 18 mars :
celte mesure, le séjour de Versailles fût devenu impossible à l'Assemblée. De même, malgré ses beaux plans, l'auteur des fortifications n'aurait retrouvé Paris qu'en cendres, sans l'intervention heureuse de M. Ducatel, qui indiqua à nos troupes comment on pouvait rentrer dans la ville.
Devenu le maître, soit qu'il n'eût point encore pris son parti, soit qu'il ne jugeât poini habile de le divulguer trop tôt, M. Thiers parut incertain. On le vit caressant à la fois ceux qui l'avaient nommé et ceux qui juraient de le maintenir, ne répondant ni oui ni non à aucun d'eux, ou plutôt répondant oui à tous les deux, mais à voix basse, semblable à don Juan promettant à la fois à Mathurine et à Charlotte de les épouser. Vainement la gauche et la droite l'interpellent : « Videz la querelle, mettez-nous d'accord, parlez. » Il répond comme don Juan : « Que voulez-vous que je vous dise? Vous soutenez également toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qu'il en est, sans que je m'explique davantage? Pourquoi m'obliger là-dessus à des redites? Celle à qui j'ai promis effectivement n'a-t-ello
K M. Thiers me donna Tordre d'évacuer Paris le 18, et surtout de llii envoyer la brigade Daudel, qui occupait tous les forts du siul et même le mont Valérien et Courbe voie.... A mon arrivée à Versailles, j'appris que le mont Valérien était évacué par le général Daudel. J'écrivis alors à M. Thiers et je lui expliquai qu'il était impossible d'évacuer cette forteresse; je lui dis que, les deux bataillons qui s'y trouvaient devant la quitter le lendemain (19), je lui demandais de la faire réoccuper. Je lui répétai de vive voix ce que je lui avais écrit. Il ne s'est pas rendu d'abord à nos instances^. Il ne s'est décidé qu'à une heure du matin. »
lii THIERS DANS L'HISTOIRE.
pas de quoi se moquer des discours de rautre?... (Bas à Mathurine.) Laisse-lui croire ce qu'elle voudra. (Bas à Charlotte.) Laisse-la se flatter daus son imagination. (Bas à Mathurine.) Je vous adore. (Bas à Charlotte.) Je suis tout à vous. » Ayant dit ainsi, non toutefois avec la bonne grâce du séducteur, mais du ton irrité d'un despote hors de lui-même à la moindre contradiction, il allait à Trouville jouer au soldat, et assister, un parasol à la main, à des expériences d'artillerie sur la plage. A la longue cependant il se découvrit, et, abusant de la confiance de la majorité dont il tenait ses pouvoirs, malgré la neutralité à laquelle il s'était engagé, par transitions insensibles, il la jeta dans la république définitive.
L'Assemblée monarchique, candide, patiente sous des outrages sans précédents (1), vit où on l'avait conduite, quand il n'était plus temps de se dégager. Elle eut du moins la force de renverser un guide trompeur, et, puisqu'elle était condamnée à la république, elle en créa une qui fut aussi peu républicaine que possible : elle y mit des sénateurs inamovibles, un président irresponsable armé du droit de dissolution; elle en fit une véritable monarchie avec un roi de sept ans, afin de tenir la place préparée au roi héréditaire. Elle espérait que les républicains se tiendraient éloignés d'une constitution aussi peu d'accord avec \c?> principes. Loin de là, ils s'en em-
(1) 11 mai 1871 : »( Attendez encore huit jours. Il n'y aura plus de périls. La tâche sera alors à la hauteur de votre intelligence et de votre courai-e. »
parèrent, s'y installèrent, s'y trouvèrent bien, et, calmés par les satisfactions auxquelles ils se résignèrent fort opportunément, ils déclarèrent que les conservateurs seuls s'entendaient à fabriquer de bonnes républiques, et qu'eux-mêmes étaient en fonds de présidents irresponsables et de sénateurs inamovibles.
XXXH
Après sa chute du pouvoir M. Thiers ne resta pas inactif; il ne cessa surtout de suivre attentivement tout ce qui touchait à la réorganisation de notre armée. Ses derniers eiforts législatifs furent consacfés à la défense de la loi militaire, déjà attaquée au lendemain même de sa promulgation. Un de mes amis, l'ayant rencontré quelques semaines avant sa mort (11 août 1877) sur la plage de Dieppe, lui demanda s'il pensait qu'avec vingt ans d'une bonne administration militaire , nous pourrions entrer en campagne. « Vingt ans! s'écria-t-il : avec six ans de bonne et sage administration nous pourrions nous refaire entièrement, mais pour cela il faudrait rejeter toutes les théories, toutes les imitations de modèles pris à l'étranger, et ne pas se fier au nombre. — Mais, répliqua mon ami, ne faudrait-il pas en outre une armée forte, un bon capitaine?— Un grand capitaine , répliqua-t-il , n'est pas nécessaire; de bons manœuvriers sont suffisants. » — Le fanfaron surnageait h tout. Au bout des six ans et même bien longtemps après, si quelqu'un avai{
parlé de rentrer en campagne, il se fut aussitôt retrouvé rhomme de 1840 et 1870 : après avoir excité il aurait reculé. Il avait dit à une éminente personne de qui je le liens : <( Les rois constitutionnels sont faits pour être lâches, et le roi Louis-Philij^pe a usé de la permission. » Il aurait proposé cet exemple au président de la République, comme il l'avait proposé h l'Empereur en 1870.
La mort le surprit la plume à la main, rédigeant un manifeste d'opposition. Il finissait comme il avait commencé. Dans ce manifeste, sans aller encore à la république des principes républicains, il s'avança jusqu'à celle des républicains. Aussi obtint-il l'apothéose, et fut-il triomphalement conduit à sa dernière À demeure par cette multitude que, pendant toute sa |fl vie, il avait fait profession de mépi*iser (1) !
(1) Mort de Louis XVI : « A peine le sang a-t-il coulé que des furieux y trempent leurs piques et leurs mouchoirs, et se répandent dans Paris en criant : Vive In république! Vive la nation! et vont jusqu'aux portes du Temple montrer la brutale et fausse joie «jjUe la multitude manifeste à la naissance, à l'avènement, à la chute de tous les princes. » {Révolution, livre xii.)
« Mais quand le peuple est-il de bonne foi ? Quand est-il capable de compren(h*e les dogmes qu'on lui donne à croire? Ordinairement que lui faut-il? De grandes réunions qui satisfassent son besoin d'être assemblé, des spectacles symboliques où on lui rappelle sans cesse l'idée d'une puissance supérieure à la sienne. » [liévoltction, livre xvi.)
<c Depuis ces temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, la vile populace n'a pas changé. Toujours bruscpie en ses mouvements, tantôt elle élève l'autel de la patrie, tantôt elle dresse des échafauds, et n'est belle et noble à voir que lorsque, entraînée dans les armées, elle se précipite sur les bataillons ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses crimes à la liberté, car, sous le despotisme, elle fut toujours aussi coupable que sous la république ; mais invoquons sans cesse les lumières de l'instruction pour ces barbares pullulant au fond des sociétés et toujours prêts
Eu résumé, comme orateur, M. Thiers gardera uue belle place dans la pléiade glorieuse des orateurs de ce siècle.
Comme historien, il marchera de pair avec les historiens immortels admirés par tous les siècles.
Comme homme d'Etal, il restera célèbre et ne sera pas grand. Ea véritable grandeur tient à l'ordre niQral. et, selon une remarque de Chateaubriand, il a tout compris, sauf la grandeur qui vient de Tordre moral (1). 11 n'y a pas eu dans ses conceptions intellectuelles de quoi le relever de cette inféïibrité. Il n'a su concevoir qu'une monarchie d'où il excluait le roi, ou une république d'où il excluait le peuple. Sa maxime : Ee roi règne et ne gouverne pas, négation du pouvoir royal, n'a pas fait fortune (:2). Sa république sans républicains est déjà
à les souiller de tous les crimes, à l'appel de tous les pouvoirs et pour le déshonneur de toutes les causes. » ilbid.)
" Il n'y a que l'élite d'une nation qui soit sensible à la gloire, à la liberté, aux idées nobles et généreuses, et qui consente à leur faire des sacritîces. La masse veut du repos et demande à faire le moins de sacritîces possible. » [Rt-colufiori, livre xv.)
't Je ne suis point, je ne serai jamais le flatteur de la multitude. Je me suis promis, au contraire, de braver son pouvoir tyrannique, car il m'a été infligé de vivre en des temps où elle domine et trouble le monde. » [Empire, Baylen.)
<> Qui est-ce qui réfléchit? siu-tout parmi les masses. » [Empire, t. XVII. p, 816.)
(1; Mémoires d'outre-tombe.
(2) En ce qui me concerne, jai devant lui combattu cette maxime, qu'il est fabuleux de voir inscrire dans une constitution républicaine. Discours du 2V. janvier ISGi : «. Je ne .désire pas ressusciter.
morte. Sa république sans principes républicains ne lui survivra pas beaucoup. Ou la France conservera la république, ei alors elle l'entourera (Finstitutions conformes aux principes et elle la débarrassera des langes monarchiques dans lesquels on l'a emmaillotée; ou elle reviendra à ses vieux instincts monarchiques, et alors elle ne se contentera pas de la monarchie sans le monarque, elle voudra le monarque avec la monarchie. M. Thiers ne s'est montré original que dans Fart de renverser les gouvernements. Sous l'Empire , étant allé visiter Manzoni, il se lamentait beaucoup de la chute de la monarchie de Juillet. A quoi Manzoni répondit : « On juge un établissement par sa durée : comment celui de Louis-Philippe est-il tombé au premier choc? — Que voulez-vous? repondit M. Thiers, ce n'est pas notre faute ; lorsque Farchitecte a bien construit son édifice, il n'est pas responsable si la foudre tombe dessus. — Sans doute, répliqua Manzoni, pourvu que l'architecte ne soit pas allé tripoter dans les nuages. » La main de M. Thiers se retrouve dans toutes les ruines de no-
dans ce pays qui ne Ta jamais comprise, la fiction en vertu de laquelle celui qui gouverne est inviolable et indiscutable. J'admire l'instinct profond de cette nation qui, dans le fait comme dans la logique, a toujours placé la responsabilité là oii elle a vu ou supposé l'action. Je désire (pie le chef de TP^tat, quebpie nom qu'il porte, soit et reste responsable. Le développement que je demande à notre constitution, le perfectionnement que j'espère, c'est qu'à la responsabilité naturelle, légitime, logique, démocratiqvie du chef <lc l'Etat, «'ajoute la responsabilité logique, nécessaire, utile pour tous, des ministres qui, sous ses ordres, dirigent les affaires pupliques. Je réclame la responsabilité des ministres, mais sans exclure celle du chef de l'Etat. »
TlllERS DANS L'HISTOIRE. 1 iO
tre temps, et, quand il n'a plus eu à démolir un l*ouvernement autre que le sien, il s'est démoli luimême .
I] n'a eu aucune notion de la véritable politique moderne, qui doit être avant tout sociale, c'est-àdire, tendre sans cesse et par tous les moyens justes à l'amélioration matérielle, intellectuelle et morale du sort du plus grand nombre (1). Il n*a pas aimé le peuple : il ne lui a donné ni une pensée, ni un mouvement de tendre sympathie. Le spectacle de la misère ne lui a jamais arraché un de ces accents pathétiques qu'on retrouve dans la plupart de nos célèbres contemporains. Selon lui, il n'y avait que deux sortes de gens, ceux qui mangent les autres et |reuxi qui sont mangés : l'esprit consiste à se ranger parmi les mangeurs. Tout entier à ses intrigues politiques et au soin de se pousser, il n"a pas ressenti le misereo)' super turbam, la pitié sur la foule : il n'a su que la mitrailler, la déporter et la duper.
Enfin, quoiqu'il ait eu le désir et le sentiment de la prépondérance nationale (2), par ses calculs égoïstes de 1870 , il s'est exclu aux yeux de la postérité du nombre des patriotes consacrés !
« Les gens d'esprit, a dit une femme judicieuse, font beaucoup de fautes parce qu'ils ne croient pas
1) Emile Ollivier. UEylise et rEtat nu concile du Vaticna. T. II, p. o32.
(2) Discours du 27 novembre 1840 : « J";ii toujom'S été dans Topposition à cause do la faiblesse supposée de notre politique au dehors. » — 20 janvier 1842 : u L'amliition des nations est la mesure de leur grandeur. Une nation qui n'est pas ambitieuse a perdu son principe vital. »
loO THIKRS DANS LHISTOIRE.
Je monde aussi bète qu'il est. » M. Thiers araremeut commis de ces fautes que Retz appelle de bomie conduite, et c'est à cette appréciation du monde autant qu'à son mérite qu'il a dû ses succès pratiques. Sous un air sérieux, il s'est moqué pendant toute sa vie d'Athènes, et Athènes Fa applaudi. Applaudissez encore, ô Athéniens ! Mais, si décidément c'est votre héros, ne visez plus à la primauté; ne vous ruinez pas à entretenir des soldats dont vous ne ferez jamais rien; contentez-vous d'être les amuseurs, les maîtres de rhétorique et de danse, les romanciers de l'Europe, et de lui fournir ses meilleurs cuisiniers. Quand vous recevrez un nouveau soufflet Hohenzollern, vous essuierez votre joue en disant : Cela fai ^ peu de bruit et ne laisse pas de trace. Et à ceux qu l^ troubleraient votre allègre résignation à la pîati tude, vous répondrez : « Ne sommes-nous pas riches? Nos emprunts n' ont-ils pas été couverts des milliers de^fois? Notre exposition n'a-t-elle pas réussi? »
Je ne veux pas croire que nous soyons tombés à ce point. Non, M. ïhiei's ne sera pas le héros de la France. Une nation démoralisée par le malheur ou abêtie par la haine, ayant rejeté d'elle l'idéal au point de confondre ce qui est tortueux avec ce qui est sage» dépourvue de bon sens jusqu'à ne pas distinguer U^ calcul du désintéressement, ne s'animant plus qu'au tumulte des petites passions ou des intérêts vulgaires, habituée à compter l'honneur dans celte partie du superflu qu'on se refuse, une nation en décadence pourrait seule placer un tel homme, quel qu'ait été l'éclat extraordinaire de ses facultés, dans le Pan-
théon étroit des fondateurs et des sauveurs d'Etats. Et cela même serait le témoignage le plus accusateur qu'elle put élever contre elle-même. Tôt ou tard l'idéal méconnu, auquel les nations pas plus que les individus ne retranchent impunément sa part, se vengerait, et l'avenir, réformant une erreur passagère, emporterait dans ses justices Fidole et ses adorateurs !