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CHAPITRE II

M. Thiers avait un esprit alerte, souple, fin, étendu, d'une vaste curiosité, aisé à se retourner et à prendre toutes les formes, pétri de grâce et de charme, qui passait avec une aisance simple sans se lasser ni se contraindre d'une étude à l'autre, communiquait à tous les sujets la vie intense qui était en lui, se les assimilait au point qu'il semblait s'être exclusivement occupé de celui dont il parlait. Mais cet esprit manquait en élévation de ce qu'il avait en étendue; il apercevait beaucoup à ras de terre; à une certaine hauteur il ne voyait plus rien. Il était familier avec toutes les manifestations de l'intelligence humaine, sauf avec les spéculations synthétiques de la philosophie. Même dans le rayon moyen où il se mouvait, son aptitude à se répandre indifféremment sur tout ne lui laissait pas le loisir d'atteindre en rien à la profondeur, et son application à s'enquérir de ce que les autres avaient trouvé ne lui permettait pas de trouver lui-même. Il n'était

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qu'un miroir limpide et non une lumière. Il a méconnu tous les faits civilisateurs de notre temps, les chemins de fer (1), les télégraphes, la liberté des échanges ; il n'a eu aucune des intuitions prophétiques qui ouvrent les lointaines perspectives de l'avenir. On ne lui devra ni une idée, ni une théorie, ni une observation féconde. En 1830, il imite les whigs anglais; en 1870, il copie le Lamartine de 1848 (2). Jusque par ses petits côtés, il est le copiste de quelqu'un. Ainsi , par exemple, il est peu de discours dans lesquels il ne parle de sa fatigue, de son épuisement, lui , le plus gaillard et le mieux dispos des mortels; c'est une réminiscence des pleurnicheries sentimentales de Necker (3). Seulement, comme il n'a jamais salué d'un mot reconnaissant le maître dont il profite et qu'il croit avoir inventé ce qu'il imite, le vulgaire inattentif lui en attribue l'honneur.

(1) Discours du 10 mai 1842 : « Je n'ai jamais partagé, pour mon compte, l'engouement qu'on exprimait, il y a quelques années, pour les chemins de fer... Je ne suis pas de ceux qui croient que les chemins de fer rendront en temps de guerre tous les services

qu'on en attend Je ne sais pas si en France les ouvriers s'en

serviront, mais je sais bien que les paysans ne s'en serviront pas beaucoup, » — Discours du 17 mars 1846 : « Je n'ai pas en général le goût des réformes. »

(2) V. Le Conseiller du peuple. La polllUiue de Lamartine, avec la remarqual)le préface de M. Louis de Ronchaud. Hachette, 1879;

(3) « C'est assez d'user sa propre pensée pour guérir les maux de rp]tat; c'est assez d'aller en dépérissant, sous l'immense fardeau dont je suis continuellement chargé sans aucune distraction, etc., etc. » Necker, passim.

Celui qui n'avait pas déjà entendu sa merveilleuse parole éprouvait d'abord quelque déception. Il ne possédait, en effet, aucun des prestiges extérieurs auxquels des orateurs célèbres ont dû une partie de leur succès ; il n'avait pas la tète d'aigle de Lamartine, ou le profil sculptural de Guizot, ou l'élégance simple de Montalembert, ou l'organe irrésistible de Berryer. Sa tête était pleine, disposée pour beaucoup recevoir et pour beaucoup garder, l'œil pétillant, d'une vivacité lumineuse, la lèvre ferme et malicieuse, la physionomie toute parlante et d'où sortaient sans cesse comme des étincelles d'esprit, mais de sa stature courte et sans noblesse il dépassait à peine le marbre de la tribune, sa voix criarde était impuissante aux accents solennels ou pathétiques. Ses développements étaient d'une longueur impatientante, semés de précautions oratoires impertinentes, abondants en répétitions et en redondances, de ce ton péremptoire qui vous plante les choses comme infaillibles et vous porte à les haïr ; les inspirations subites ne les traversaient jamais; tout y était préparé, et avant d'être porté à la tribune avait été essayé sur les familiers fragments par fragments; pas un seul de ces grands coups qui soulèvent l'auditeur et le rejettent sur lui-même haletant d'émotion; une multitude de petits coups assénés avec dextérité et prestesse; ni la dialectique

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colorée de de Serre, ni l'ampleur de Lamartine, ni Télévationde Guizot, ni Timpétuosité réglée de Montalembert, ni les sublimes élans de Berryer. D'abord, c'était, plulôt qu'une action oratoire imposante, une causerie délicieuse qui donnait le plaisir de ce qu'il y a de plus sensé, de plus net, de plus vif, de plus attique dans le langage français; peu à peu les développements prenaient de l'ampleur^ les répétitions diminuaient, la diction acquérait de la force, une passion communicative animait, portait, poussait les raisonnements, la voix devenait vibrante, le geste dominateur, et le causeur se transformait en un orateur entraînant qui subjuguait les assemblées.

La valeur de l'historien dépasse encore cependant celle de l'orateur.

Dans ses compositions harmonieuses, les événements se succèdent sans se heurter et se coordonnent sans se confondre. Chacun n'obtient que sa juste part, en étant aussi bien présenté que s'il était l'objet unique du livre; de l'un on passe à l'autre par des transitions si heureusement ménagées, quoique l'art en soit invisible, que l'intérêt, changeant sans cesse de nature, ne s'épuise pas. Les mouvements secrets ou contradictoires du cœur humain sont démêlés avec autant de sagacité que les manœuvres des armées ou que les combinaisons de la diplomatie, et l'étendue d'esprit qui saisit

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rensemble des faits et les embrasse d'un coup d'oeil n'exclut pas l'analyse pénétrante qui en aperçoit les nuances les plus délicates. Le style précis, transparent, d'une justesse imperturbable, d'une souplesse prodigieuse, à l'occasion fort ou éloquent, d'un mouvement qui varie à tout instant d'allure sans se ralentir, négligé parfois mais jamais lourd, à défaut du relief des mots offre celui des choses ; il ne reluit pas, il coule ; il ne colore pas, il dessine ; il n'est pas forgé péniblement, il s'échappe avec une intarissable aisance d'une intelligence toujours ouverte ; il n'impose pas l'émotion par l'emportement concentré de quelques traits, il l'insinue par la force toujours agissante de la simplicité, de la vérité et de la vie. Tant il est vrai que l'expression naturelle d'une grande pensée fait toujours un grand écrivain !

Dans quel historien, par exemple, trouver un récit comparable à celui du séjour de Napoléon à Fontainebleau? Il ne fait aucune phrase où d'autres en auraient fait tant pour décrire l'isolement sans cesse croissant autour du grand homme, et c'est dans le style le plus nu qu'il note ce bruit do voiture, signal des dernières défections, de plus en plus rare dans la cour déserte. Et cependant l'émotion du lecteur est à son comble lorsque, empruntant une image, ce qui est rare dans son œuvre, il s'écrie : « Qui n'a vu souvent, à l'entrée de l'hiver, au milieu des campagnes déjà ravagées , un chêne puissant, étalant au loin ses rameaux sans verdure, et ayant à ses pieds les débris desséchés de sa riche

végétation ! Tout autour régnent le froid et le silence, et, par intervalles, on entend à peine le bruit léger d'une feuille qui tombe. L'arbre immobile et fier n'a plus que quelques feuilles jaunies prêtes à se dotacber comme les autres, mais il n'en domine pas moins la plaine de sa tête sublime et dépouillée. Ainsi Napoléon voyait disparaître une à une les fidélités qui l'avaient suivi à travers les innombrables vicissitudes de sa vie. »

Le don du justicier est le seul qui manque à l'historien. Sa philosophie se réduit à condamner le vaincu et à célébrer le vainqueur. Royer-CoUard avait coutume de dire : « Guizot a le sentiment du juste et de l'injuste, mais il passe outre; Thiers l'ignore, » — « R ne reconnaît le tort, a dit Lamartine, que quand le tort est puni par le revers, Ses justices semblent s'exercer plutôt sur l'insuccès que sur l'immoralité des actes (1). » Après avoir tout accordé au Napoléon des années prospères, il n'excuse plus rien, sauf le génie militaire, dans le Napoléon des jours malheureux, et il déroule avec une impassibilité presque laudative le récit des cyniques abandons.

Du reste, tout jeune, à l'âge où l'on croit encore à quelque chose, il était arrivé d'un bond à l'extrême de la perversité politique; son histoire de la crise révolutionnaire avait surpris déjà par le sans-façon d'un scepticisme précoce. A chaque instant on y rencontre des maximes comme celle-ci : «R n'existe

(1) Entretien LXIV.

qu'un moyen de détruire les vieilles superstitions, c'est rindifférence et la disette. En souffrant tous les cultes et en n'en salariant aucun, les gouvernements hâteraient singulièrement leur fin» (1). Ces défaillances ne sont, à la vérité, que la moindre partie de la composition immense de M. Thiers consacrée surtout au récit. Or Fart de raconter, au degré où il le possède, est plus que du talent, c'est du génie, et son nom restera, entre ceux de Thucydide, de Tite-Live, de Tacite, de Guicciardini, inséparable de la notion même de l'histoire.

Le renom d'homme d'Etat lui sera beaucoup plus contesté.

Dans tout homme politique il y a une méthode et des actes. La méthode est l'essentiel. En ce monde tout est au hasard et le succès suit aussi souvent la folie que la sagesse, ou, pour mieux dire, il n^ a de succès définitif pour personne. Le temps est un dominateur qui mesure la durée à nos œuvres comme il la mesure à nous-mêmes ; l'important est donc moins ce qu'on fait que la manière dont on le fait. Quelle était la méthode de M. Thiers ? Il ne croyait pas que la politique fût gouvernée par des règles infiexibles auxquelles on doit s'asservir : il la considérait comme déterminée par des circons-

' (1) Livre.

tances auxquelles il est habile de s'adapter; il prisait peu les sectaires inconséquents qui, invoquant de prétendus principes, veulent introduire dans la portion la plus mobile de la science du relatif l'absolu qu'ils mettent leur ambition à exclure du domaine philosophique. Dans la conduite, il était inépuisable en ressources, adroit, possédant au plus haut degré cette heureuse flexibilité d'esprit qui est le don propre du politique; toujours éveillé, attentif, persévérant, fertile en manèges, prompt à trouver les tours par lesquels on pousse les hommes en leur donnant des lueurs de crainte ou d'espérance; persuadé qu'un homme de parti doit soutenir avec une sincérité apparente ce qu'il ne croit pas juste (i); sous l'écorce du bien public, plein de vues personnelles et de desseins intéressés; cherchant ce qui sert, non ce qui est bien ; trop sûr de sa supériorité pour être envieux, trop sceptique pour avoir des préjugés, trop étranger aux délicatesses de la conscience pour avoir des scrupules; résolu de langage mais sans vaillance de cœur; ne s'avançant qu'à coup sur et par replis; peu enclin aux hardiesses intrépides qui exaltent ou fracassent un nom; sachant que la plupart, inattentifs, superficiels, sont conduits surtout par la force de l'affirmation, qu'on peut se tromper souvent pourvu qu'on s'affirme infaillible, professer successivement toutes les opinions pourvu qu'on se proclame immuable, que le meilleur moyen d'obtenir l'admiration des

(1) Conversations with MM. Thiers, Giiizot, etc., by the late Nassau-William Senior. London, 1878.

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autres est de se l'accorder d'abord à soi-même : on sourit, on raille, puis on finit par croire de vous ce que vous en avez dit. Dans les crises décisives il excitait, puis, au moment de l'action, il se dérobait; dès qu'il était sûr d'être dépassé, il devenait prudent; de cette manière il avait par ses amis les bénéfices de la violence, et par lui-même les profits de la modération. Dire qu'il était mauvais, ce serait faux; dire qu'il était bon, ce serait excessif; il était indifférent et, comme tous les hommes tournés au calcul, capable d'un vilain trait aussi bien que d'une bonne action, au gré de son intérêt présent. L'accuser d'avoir été un menteur serait injuste, et cependant on ne saurait le dire véridique. Y avait-il intérêt, il commençait par grossir le fait vrai; à force de répéter cette exagération, il se persuadait qu'elle était la vérité, et il la traitait en conséquence, c'est-à-dire il l'exagérait do nouveau. Il arrivait ainsi d'exagérations en exagérations à soutenir ce qui n'était pas vrai, sans avoir menti, don heureux qui n'a pas été le plus inutile de tous ceux prodigués à cette riche nature !

Un jour à l'Assemblée constituante il aborde mon père et lui dit : « Si j'étais votre ami Ledru- Rollin, je ferais un bien beau discours contre Texpédition romaine. — Que ne le faites-vous vousmême! répondit mon père surpris. — Moi, dit-il, je ne le puis; mais, si vous le voulez, je vous communiquerai mes idées et vous les rapporterez à votre ami. » Rendez-vous est pris dans la salle des conférences; et là il expose pour l'instruction de Ledru-

R(3llin, qui en profita quelques jours après, tous les arguments contre une expédition dont, ailleurs, il se déclarait le partisan. En quittant mon père, il lui dit : « Notre longue conversation a pu paraître étrange à vos amis; s'ils vous interrogent, répondez-leur que nous nous occupions des affaires de Marseille. » — Sous la Législative, le succès de la loi du 31 mai contre le suffrage universel était douteux. « Il y a un moyen de l'assurer, dit M. Thiers. Déclarons que notre but est d'exclure non pas les classes pauvres, mais la vile multitude. Ces paroles mettront la Montagne hors d'elle-même; ses fureurs épouvanteront les hésitants du parti modéré, et la loi sera votée au milieu d'une tempête. Et qui donc, lui demanda-t-on, bravera la fureur des rouges en prononçant ce mot de vile multitude? — Je m'en charge, » répondit-il. Il n^ manqua pas. « Je comprends, s'écria-t-il, que des tyrans s'accommodent do la vile multitude, parce qu'ils la nourrissent, la châtient et la méprisent. Mais des républicains chérir la multitude et la défendre, ce sont de faux républicains, ce sont de mauvais républicains. Ce sont des républicains qui peuvent connaître toutes les profondeurs du socialisme, mais qui ne connaissent pas l'histoire. Yoyez-la à ses premières pages, elle vous dira que cette misérable multitude a livré à tous les tyrans la liberté de toutes les républiques. C'est cette multitude qui, après avoir livré à César la liberté de Rome pour du pain et des cirques, égorgeait les empereurs; qui tantôt voulait du misérable Néron, et l'égorgeait quelque temps après

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par des caprices aussi changeants sous le despotisme qu'ils Tavaient été sous la république; qui prenait Galba et Tégorgeait quelques jours après; qui voulait le débauché Othon, qui prenait l'ignoble Yitellius, et qui, n'ayant plus le courage même des combats, livra Rome aux barbares. C'est cette vile multitude qui a livré aux Médicis la liberté de Florence; qui a, en Hollande, égorgé les AVitt, qui étaient, comme vous le savez, les vrais amis delà liberté; c'est cette vile multitud equi a égorgé Bailly; qui, après avoir égorgé Bailly, a applaudi au supplice, qui n'était qu'un abominable assassinat, des Girondins; qui a applaudi ensuite au supplice mérité de Robespierre; q^Lii applaudirait au vôtre, au nôtre; qui a accepté le despotisme du grand homme, qui la connaissait et savait la soumettre ; qui a ensuite applaudi à sa chute et qui, en 1815, a mis une corde à sa statue pour la faire tomber dans la boue. (1) »

A cette apostrophe accueillie }»ar les bravos enthousiastes de la majorité, la Montagne, hors d'ellemême, perdant toute dignité et tout sang-froid, répondit par des clameurs furieuses, et, comme le malin orateur l'avait prévu, la loi passa grâce à cette tempête (2). Voilà la méthode de l'homme saisie sur le vif.

Quiconque ne s'apprécie pas à sa juste valeur est incapable de produire une œuvre supérieure ou d'accomphr une action mémorable. Tant d'envieux

(1) 24 mai 18.j0.

(2) Senior, Conversatioiu.

abasourdissent de leurs sottes critiques ceux qui sortent du pair que, s'ils se rapportaient sur euxmêmes à Topinion d'autrui, ils s'arrêteraient découragés au premier essai. Si Corneille après le Cid eût écouté les censeurs, il se fût arrêté et nous eussions perdu Polyeucte et China. On ne saurait donc blâmer M. Thiers d'avoir eu le sentiment de ses forces, et la pétulance avec laquelle il le manifestait était moins choquante que l'orgueilleuse modestie sous laquelle d'autres le dissimulent. Par malheur, cette confiance légitime en lui-même n'avait pas tardé à tourner en véritable adoration ; il en était venu à une outrecuidance de présomption que rien ne déconcertait. « Gênes, disait-il à propos des fortifications de Paris, avait deux enceintes pendant son fameux siège. Mais j'y étais, répondit le maréchal Soult; il n'y en avait qu'une (1). — Et moi, je vous affirme, répondit-il imperturbablement, qu'il y en avait deux. » Le maréchal tient bon : M. Thiers persiste, et le vieux soldat exaspéré lui lance en sortant un sobriquet resté longtemps célèbre.

En toute matière, il était de même. Il provoqua tout jeune, dans une conversation, la colère d'Ingres autant qu'il avait excité celle du maréchal Soult à la tribune. Il avait commencé à irriter le célèbre artiste en laissant entendre qu'il plaçait le baron Gérard au-dessus des maîtres italiens. Il en vint à soutenir avec suffisance que Raphaël n'avait fait que des vierges et que c'était son vrai titre de

(1) Discourji (lu :il janvier 1841.

gloire (1). Ingres alors ne se posséda plus : « Que des vierges! que des vierges! Mais je donnerais toutes ses vierges, oui, monsieur, toutes... pour un morceau

de la Dispute, de Y Ecole cV Athènes, du Parnasse

Et les Loges, monsieur, et la Farnésine. » 11 n'en dormit pas de la nuit. Le lendemain, il disait à son élève Amaury-Duval : « Yous l'avez entendu hier... Yoilà les gens qui nous jugent... Sans avoir rien appris, rien vu, impudents et ignorants (2). »

Ses nombreuses erreurs sur les personnes tenaient à cette idolâtrie de lui-même. A l'exception de quelques privilégiés dont il respectait le prestige^ tous les autres hommes dans leur néant étaient égaux devant son infaillibilité. Il ne les distinguait que par la nature de leurs sentiments à son égard . Pensait-on comme lui? on était un esprit distingué ; était- on d'un autre avis? on n'était qu'un imbé-cile. Et, à tout instant, on était exposé à monter ou à descendre d'une catégorie à l'autre.

En un autre point encore, sa pénétration lui a fait défaut. Homme d'esprit, il a trop cru à la puissance exclusive de l'esprit; homme d'expansion^ il a trop dédaigné les taciturnes. Etre sans esprit n'a nui à personne en politique, et plus d'un a tiré grand profit d'être réputé n'en avoir pas ; ne rien dire a toujours été dans certaines situations une force incalculable ; parfois cela vaut l'admiration universelle (3).

(1) Plus tard, il apprit que Raphaël avait d'autres titres.

(2) Amaury Duval, l Atelier d'Ingres, IV.

(3) I popoli danno spesso più riputazione a clii la guadagua col non fare nulla e con lo star clieto, clie a chi la ha meritata col sapera fare. Guicciardini, c?eZ Tîe^^fm, di Fire?izc,\). 58,

M. Thiers a contribué à l'élévation des deux taciturnes qui ont arrêté sa destinée. « Nous en ferons ce que nous voudrons », disait-il, en 1848, du prince Louis-Napoléon. « Il n'y a rien à redouter de lui », disait-il, en 1871, du vaincu heureux de Wœrth et de Sedan. Le premier l'a mis à Mazas ; le second lui a pris ce pouvoir après lequel il soupirait depuis trente ans.

Les actes de M. Thiers sont plus malaisés à caractériser que sa méthode. A n'examiner sa longue vie que superficiellement , déconcerté par tant de mouvements opposés et par tant de soubresauts, on serait parfois tenté d'adopter à titre de jugement définitif- la boutade que j'ai recueillie un jour de la bouche de M. Cousin : « J'ai connu deux hommes d'Etat ayant des desseins, Sébastiani et Casimir Périer. Guizot n'en a jamais eu ; ïhiers en a eu cinq cents; il est comme la terre, il tourne sans s'en apercevoir. » Sa seule unité serait dans le sansfaçon avec lequel, tout entier à sa passion présente, et oubliant qu'il a aimé ailleurs, il célèbre son immuabilité en changeant sans cesse.

Cette vue ne serait pas exacte. Les hommes médiocres n'ont aucune peine à varier à tout propos ; il n'y a en eux rien de fatal qui les retienne. Cette mobilité est beaucoup plus difficile qu'on ne le suppose aux hommes supérieurs : ils sont tels parce qu'ils ont été doués, en naissant, par une disposi-

tion particulière, de tendances organiques qui sont la loi même de leur esprit, qui les poussent, quoi qu'ils en aient, du même côté, et à la domination desquelles, le voulussent-ils, ils ne sauraient se soustraire. Ils ne semblent versatiles qu'à l'observateur superficiel qui considère comme leur véritable pensée des opinions de passage dont ils ont fait des moyens.

N'exigez pas de M. Thiers la fixité de jugement sur la république ou sur la monarchie : comme Benjamin Constant, comme Lamartine, comme les esprits supérieurs de tous les temps, il croyait que ces formes, indifférentes en elles-mêmes, devenaient bonnes ou mauvaises suivant les circonstances. N'en attendez pas même une inébranlable constance à défendre la liberté; il l'a beaucoup célébrée dans l'opposition, parce qu'avec ce mot magique on remue les masses; mais il en a eu peu de souci au pouvoir, et nul n'a mieux que lui justifié le césarisme : « Les années épuisent les partis, mais il en faut beaucoup pour les épuiser. Les passions ne s'éteignent qu'avec les cœurs dans lesquels elles s'allumèrent. Il faut que toute une génération disparaisse; alors il ne reste des prétentions des partis que les intérêts légitimes, et le temps peut opérer, outre ces intérêts, une conciliation naturelle et raisonnable. Mais, avant ce terme, les partis sont indomptal)les par la seule puissance de la raison. Le gouvernement qui veut leur parler le langage de la justice et des lois leur devient bientôt insupportable, et, plus il a été modéré, plus ils le méprisent

comme faible et impuissant. Veut-il, quand il trouve des cœurs sourds à ses avis, employer la force? on le déclare tyrannique, on dit qu'à la faiblesse il joint la méchanceté. En attendant les effets du temps, il n'y a qu'un grand despotisme qui puisse dompter les partis irrités (1) ».

Sur deux vues fondamentales seulement il n'a jamais varié. La première, que la Révolution, purifiée des niaiseries emphatiques du jacobinisme et organisée par Napoléon, a été nécessaire et suffisante; que la supprimer est aussi impossible que la compléter; que retourner en arrière serait aussi insensé que s'avancer au delà. La seconde, qu'il avait été prédestiné à gouverner en chef la société née de cette révolution, et que tout régime politique qui ne lui ferait pas cette part était affecté d'une imperfection irrémédiable.

Considérée de ce point de vue, sa carrière se déroule avec une rigoureuse unité. Il grandit sous une monarchie, sa naissance ne lui permettant pas d'aspirer au trône, il concède au monarque de régner pourvu que celui-ci lui permette de gouverner. Tant qu'il espère convaincre le prince de son choix, il n'épargne aucune dureté à la république; elle tourne au sang ou à l'imbécillité (2). Le roi Louis-Philippe

(1) Révolution f livre XLIII,

(2) Discours du 17 mars 1834 : « La répnbll({ue a été essayée « d'une manière concluante, suivant nous. On nous objecte tous

s'obstine à gouverner; alors il se fâche et commence à regarder la république d'un œil adouci. Cette évolution n'a été extérieurement visible qu'après 1870, et s'il avait disparu avant cette époque de la scène du monde, il eut été, dans le débat toujours ouvert entre la république et la monarchie constitutionnelle, une des autorités les plus imposantes invoquées en faveur de la monarchie constitutionnelle. En réalité, son adhésion intérieure à la république se sent dans les discours de l'adresse de 1848 ; après

« les jours : Ce n'est pas la république sanglante comme celle de « ces temps que nous voulons ; nous la voulons paisible et modé- « rée. Eh bien ! on commet une erreur grave quand on dit que « l'expérience n'a pas porté sur deux points. Il y a eu une républi- « que sanglante pendant un an; mais, pendant huit à neuf ans, « c'était une république qui avait l'intention d'être modérée, qui « a été essayée par des hommes honnêtes, capables. Sous le « Directoire, c'étaient des hommes comme Laréveillère-Lépaux , « Barthélémy, Rewbell, Sieyès, Carnot, hommes modérés, honnéu tes, capables, qui voidaient, non pas la république de sang, <( mais la république paisible. La victoire n'a pas manqué à ces « hommes; ils ont eu les plus belles victoires : Rivoli, Castiglione « et mille autres ! La paix ne leur a pas manqué non plus, car «< Napoléon leur avait donné celle de Campo-Formio, la plus sûre et « la plus honorable. Cependant, en quelques années, le désordre « était partout ; ces hommes d'État étaient honnêtes, et cepen- « diint le Trésor était livré au pillage, personne n'obéissait; les <( généraux les plus modestes, les plus probes, des généraux comme « Championnet et Joubert, refusaient d'obéir aux ordres du gou- « vernement; c'était un mépris , un chaos universels. Il a fallu que « des généraux vinssent renverser ce gouvernement (passez-moi « l'expression) à coups de pied, et se mettre à leur i)lace. Ainsi, « dans ces dix ans, il s'est fait en France une expérience concluante « sous les deux rapports. On a eu la* république non-seulement « sanglante, mais la république clémente, qui voulait être modé- « rée et qui n'est arrivée qu'au mépris, quoique, en majorité, les « hommes qui la dirigeaient fussent d'honnêtes gens. Aussi la « France en a horreur; quand on lui parle république, elle recule « épouvantée. Elle sait que ce gouvernement tourne au sang ou à « l'imbécillité. »

la révolution, il ne la dissimule plus. « Je ne suis point, écrit-il à un de ses vieux amis de Marseille, un émigré rêvant un passé impossible; j'accepte la république et ne veux d'aucune des trois restaurations possibles. Le temps des rois est passé, mais je veux la bonne république et non la mauvaise (1). » La bonne république lui semblait incompatible avec les républicains. Il les tenait en mince estime, les considérant comme vulgaires, ignorants, inexpérimentés et violents (2) ! Il jugeait insensées les idées des plus modérés d'entre eux sur l'armée, sur l'impôt, sur l'organisation même de la république (3). Ceci le conduisit à l'axiome de sa seconde manière : « La bonne république est celle sans républicains. » En effet, ses discours de 1848 à 1851 sont dirigés contre les républicains et contre les idées démocratiques et sociales. Dans la guerre affolée qu'il fait alors, il se met derrière les jésuites, dont il avait demandé l'expulsion en 1845; « il nie que l'enseignement primaire doive être forcément et nécessairement à la portée du peuple; l'instruction est un commencement d'aisance, et l'aisance n'est pas réservée à tous. Il n'est pas désirable que Tenfant du paysan aille à l'école, car l'enfant qui a suivi l'école

(1) 22 mars 1848. Dans ce sens, discours du 13 septembre 1848.

(2) Lettre du 17 janvier 1871, reproduite avec fac-similé dans le Courrier de la Vienne : « Je suis impatient de voir cesser les incompatibilités des partis *et l'union se rétablir en France, sauf les dissidences inévitables dans tous les pays lilires. La république, en ne donnant à aucun parti le triomphe sur les autres, pourrait opérer ce miracle de pacitîcation. Par malheur, la république fait toujours surgir un personnel déplorable, ])ersonnel vulgaire, ignorant, inexpérimenté et violent. »

(3) Discours de septembre 1872.

trop souvent ne veut plus tenir la charrue (1). » Mais, dans ces sorties contre le socialisme et contre les républicains, loin de poursuivre le renversement de la république elle-même, il la déclarait le gouvernement qui nous divise le moins et il pensait à en devenir le président.

Le Deux-Décembre emporta ce rêve et lui infligea un emprisonnement et un exil. Il n'y avait pas là de quoi le ramener à la royauté. Aussi, dès ce moment, n'a-t-il cessé de vivre dans l'état d'hostilité violente qui suit un mécompte d'ambition aggravé d'un outrage. Il n'a parfois encore parlé de monarchie constitutionnelle que pour donner plus de force à sa campagne de haine contre l'Empire. Jusqu'à lui, on ne connaissait que deux manières de renverser les gouvernements. Celle des modérés : s'écarter, attendre l'usure du temps et le contre-coup des circonstances. Celle des violents : assaillir sans répit, harceler jusqu'à la lassitude. Il en a inventé une plus efficace : renoncer à l'abstention comme à l'attaque ouverte, se ranger à l'ordre constitutionnel quel qu'il soit, en exploiter les côtés défectueux; sous prétexte d'améliorer, critiquer et déconsidérer ; puis profiter d'une de ces défaillances inévitables dans la vie des gouvernements comme dans celle des individus, pour se découvrir et jeter le lacet au cou de l'ennemi. Il n'avait pas d'autre but en se déclarant constitutionnel sous l'Empire.

(1) Procès-verbaux de la Commission extraparlementaire chargée, sous le ministère de M. de Falloux, de préparer un projet de loi organique sur l'instruction publique. Correspondant du 10 mars 1879 et suivants.

XYI

Je ne m'étais pas encore rendu compte de sa tactique lorsqu'en 1863, je contribuai de toutes mes forces à sa nomination de député de Paris. Mes relations avec lui n'étaient pas anciennes. En 1848, étant préfet à Marseille, tandis que je soutenais la candidature de Berryer, j'avais combattu la sienne. Je n'avais pas tardé à reconnaître ma faute. Un peuple s'aft\iiblit en écartant certains hommes des assemblées où Ton discute ses affaires. Un orateur véritable est toujours une rareté : refuser la parole à l'un d'eux est un acte de vandalisme national. Néanmoins, en 1857, après mon discours contre la loi de sûreté générale, M. Thiers avait manifesté le désir de ïaire ma connaissance. La rencontre eut lieu à dîner chez la fille du général Ilochc, M""^ la comtesse des Roys, en compagnie de M. Mignet et de la princesse Belgiojoso. Depuis, je l'avais revu souvent chez lui le matin et j'avais été charmé, car on n'appréciait vraiment tout ce qu'il possédait de grâce, de vivacité, de souplesse, d'esprit, d'entrain, de séduction, de supériorité d'intelligence que lorsqu'on l'entendait dans ses conversations familières. Dès lors, quoique ne partageant pas un grand nombre de ses opinions, ne fût-ce que pour réparer mon hostilité de 1848, je n'eus qu'une idée, lui rendre la tribune. A cette époque, les élections étaient faites par les Cinq et par

MM. Havin, Guéroult et Emile de Girardin, directeurs des journaux le Siècle, V Opinion nationale , la Presse, les trois journaux de l'opposition. M. NefYtzer, rédacteur en chef du Temps, s'était mis à l'écart par prudence. « Si nos journaux, avait-il dit, s'accordent à soutenir le même homme, le succès sera tel que le gouvernement furieux nous supprimera. Parmi les Cinq, M. Jules Favre, absorbé par sa vie d'avocat et par la préparation de ses harangues solennelles , comptait peu dans nos résolutions. M. Darimon avait peu de goût pour l'adversaire de son ami Proudhon. M. Picard, avec lequel je vivais alors dans une intimité de chaque instant, était plein de méfiance. MM. Havin et Guéroult, tout entiers à la croisade en faveur de l'unité italienne , ne déguisaient pas leur mauvais vouloir. Je commençai par triompher des dispositions contraires de M. Darimon et des hésitations de M. Picard; j'obtins avec facilité le concours de M. de Girardin, qui n'a jamais été porté aux exclusions envieuses; enfin, je neutralisai l'hostilité de MM. Havin et Guéroult en mettant comme prix à leur candidature la résignation à celle de M. Thiers. C'est ainsi que l'illustre orateur rentra au Corps législatif en 1863.

Un instant il faillit, par son esprit de ruse^ rendre vains mes efforts. Il sentait bien que sans notre concours il ne pouvait rien, mais il voulait paraître ne nous rien devoir. Après quelques hésitations il s'était décidé, lorsque tout à coup il devint perplexe, agité. « Sa famille, me dit-il, s'opposait à sa rentrée dans la vie publique. Sa candidature serait une lutte

de gouvernement à gouvernement. » Bref, il nous priait de publier notre liste en laissant en blanc la seconde circonscription. A la nouvelle de cette volteface dont l'intention était trop évidente, M. Emile de Girardin s'emporte et déclare qu'il n'entend se poser en suppliant vis-à-vis de qui que ce soit, et il est décidé que la liste paraîtra avec le nom de M. Laboulaye au lieu de celui de M. Tbiers. Celui-ci alors se ravise et vite il accepte. Mais il fût resté dehors, joué pour avoir voulu jouer les autres, si M. Laboulaye ne lui eût généreusement cédé sa place.

Ses déclarations constitutionnelles furent des plus explicites. Il me disait : « Je ne me présente pas comme orléaniste; je respecte ceux que j'ai servis, je ne serais pas fâché de leur retour, mais ce n'est pas pour amener cet événement que j'entre à la Chambre. J'accepte la constitution; le gouvernement Qous appelle à la discussion, j'arrive. Afin qu'il n'ait aucun doute sur nos intentions, nous assisterons à la séance d'ouverture et nous irons aux Tuileries le premier de l'an; il faudra nous pourvoir d'un uniforme. » — Il m'écrivait : « Mon cher monsieur Ollivier, A Besançon, l'élection de M. de Montalembertdépend de M. Oudet, avocat, membre du conseil municipal de Besançon. Une lettre de vous à M. Oudet pourrait avoir une grande influence. Je n'ai pas, et vous n'avez pas toutes les opinions de M, de Montalembert; jnais^ comme il s'agit, dans le cercle tracé j)ar la constitution actuelle d'obtenir tout ou partie de nos libertés, il me semble

que l unanimité peut régner entre nous^ et je vous demande de faire ce que vous pourrez pour M. de Monlalembert. Recevez mes amitiés, actuellement déjà anciennes (27 mai 1863). »

La circulaire violente que M. de Persigny lança contre sa candidature, sans l'aveu de l'empereur, changea un instant ses bonnes dispositions. Ce jourlà, je le trouvai marchant à grands pas dans son cabinet, hors de lui. ^ 0 les coquins! Ils me le payeront en janvier. Je sais par oii les prendre; je les écraserai. Nous serons vingt; il faut que nous nous placions les uns à côté des autres, à la gauche, à l'extrême gauche ; vous me soutiendrez, n'est-ce pas? Oh! je suis délié envers eux; nous ne nous ferons pas faire d'uniforme! ))

Le succès le calma, et il approuva ma résolution de répondre à celui qui, grand ou petit, tenterait de donner à notre opposition un caractère factieux. « Yous avez raison, me dit-il, il faut une opposition pour les fous et une pour les gens raisonnables. »

Il me pria d'aller choisir sa place, en mettant deux personnes entre nous, et il me témoigna les dispositions les plus conciliantes. « Je vous ferai des concessions, me dit il; je n'attaquerai pas l'Italie, mais je défendrai le Pape. Je ne suis pas dévot; je suis, philosophe, mais philosophe spiritualiste. Nous autres, nous suppléons avantageusement à la religion par la culture intellectuelle, nous pouvons lire le Phédon et Descartes; mais la religion est le seul moyen par lequel les idées morales puissent descendre dans le peuple de plus en plus avide de

jouissances matérielles. Ensuite nous avons assez d'affaires sur les bras, nons autres libéraux, sans nous embarrasser encore de celle-là. Le denier de saint Pierre rend dix millions, dont cinq en France : quelle est l'idée assez forte pour susciter une pareille ferveur? Après la mort du général Foy, il a fallu trois ans pour réunir près d'un million, et sans Lafitte nous n'en serions pas venus à bout. D'ailleurs, vous êtes-vous i-endu compte de ce que serait un Pape non contenu par le pouvoir temporel? Supposez un capucin fanatique dans une telle situation, il bouleverserait le monde ! » Il m'engageait ensuite doucement à renoncer à une partie de mes anciennes idées, et, une fois que je parlai de démocratie, il m'interrompit : « Ne prononcez pas ce mot! » Je fus récompensé de mon initiative le jour où j'entendis l'admirable discours sur les libertés nécessaires (1). Par malheur, M. Thiers ne se maintint pas longtemps à cette hauteur sereine. Tandis que dans ses discours il demandait la liberté et qu'il reconnaissait à la tribune les droits de la dynastie (2), il déclarait aux républicains que lui et ses amis étaient avec eux. « Faites seulement votre république, ajoutait-il, telle que nous puissions l'accepter sans nous

(1) Janvier 1864.

(2) « Quant au droit de la dynastie, il est indiscutable ; aucun de nous ne songe a le discuter, parce qu'aucun de nous ne sonrje à le mettre en question. Nous sommes gens de bon sens et de bonne foi. Le but que nous poursuivons, c'est le rétablissement de la liberté en France, ce but uniquement, et nous savons que toute révolution nouvelle serait pour la liberté un nouvel ajournement et une difficulté capitale de plus; car ce qui rend en France la liberté si difficile, ce sont les nombreuses révolutions que nous avons traversées. » Discours du 2G lévrier 186G.

déshonorer (1) ; » puis il exploitait avec art tous les événements extérieurs ou intérieurs pour tourner le sentiment public à l'hostilité. Il me notifia ce changement d'attitude par un de ces traits qui lui étaient familiers : sans me rien dire il abandonna la place que je lui avais choisie et se glissa à un banc éloigné du mien.

XYII

La délivrance de l'Italie était une entreprise généreuse à laquelle nous avions aussi un véritable intérêt d'équilibre. « Achever raffranchissement territorial de l'Italie était conforme assurément à la saine politique (2). » Mais on n'alTranchit pas un peuple d'une servitude pour lui en imposer une autre. L'Italie délivrée avait voulu se constituer dans l'unité sous le sceptre de la maison de Savoie. Quoi qu'on pensât de ce dessein, il était moralement

(1) Extrait d'une conversation qui eut lieu en juin 1865 entre M. Thiers et M. Madier de Montjau. dans une visite que celui-ci fit à M. Thiers (reproduite par un journal de Valence) : « Monsieur Madier, nous n'avons pas, en politique, le même idéal, vous le savez. Le vôtre a toujours été la république. Le mien, c'est ce <i beau » gouvernement anglais que Montesquieu louait il y a un siècle, que tant de grands hommes d'Etat ont admiré, où tous les pouvoirs sont si sagement équilibrés. Mais, je le reconnais, les folies des princes l'ont rendu et le rendent de plus en plus impossible. L'Europe est entraînée vers la démocratie, elle coule à pleins bords. Je ne vois plus de gouvernement possible pour la France que celui de la république. Quelques-uns de mes plus sages amis et moi, Jious sommes, d'ores et déjà , prêts à l'accepter. Nous ne vous demandons , à vous et aux vôtres , — vous pouvez le leur dire , — que de la faire telle que nous puissions l'accepter sans nous déshonorer. »

(2) Histoire du Consulat et de CEfnpirc, t. VII. p. G74.

86 THIERS DANS KHISTOIRE.

impossible de s'y opposer. La sécurité de la France et l'indépendance spirituelle de la papauté étaient les seuls intérêts que l'Empereur eût à sauvegarder et à tenir hors de l'atteinte ambitieuse des Italiens : il n'a pas manqué à ce double devoir (1). Néanmoins M. Thiers ne cessa de provoquer le soulèvement des inquiétudes religieuses et d'alarmer nos susceptibilités patriotiques en présentant l'unité italienne comme messagère de l'unité allemande. Il n'y avait, cependant, aucune connexité entre l'unité naturelle de l'Italie et la concentration artificielle de l'Allemagne sous la dictature prussienne. Un jour, il est vrai, un calcul politique dont Machiavel avait signalé déjà la fausseté (2) rendit réel un péril jusque-là imaginaire, créa, sans aucune nécessité française, uniquement pour procurer la Yénétie à l'Italie, une alliance entre la Prusse et le Piémont, que d'un mot notre gouvernement aurait empêché de se nouer et à laquelle il aurait dû s'opposer par la force, si on l'avait tentée en dehors de lui. M. Thiers fut sagement inspiré lorsque, dans un discours applaudi par l'assemblée presque entière, il s'opposa à cet asservissement de notre politique aux intérêts de l'Italie. Toutefois il se trompa sur l'issue de la guerre et il fut de ceux qui crurent au succès de l'Autriche. La grandeur de la Prusse sortit du champ de bataille de Sadowa.

L'Empereur s'efforça alors de faire bon visage à

(1) V. l'Église et l'État au Concile du Vatican, par Emile OUivier, tome II page 452.

(2) Dei discorsi, lib. IL cap. xv et xxii. Del Principe, cap. xxi.

un fait irrévocable et de ne pas éveiller en France les susceptibilités et en Allemagne les alarmes. En même temps, il demanda aux députés du pays de mettre à sa disposition une force militaire imposante, à Taide de laquelle, le cas échéant, il pût résister aux projets ambitieux que déguisait à peine la Prusse enflée de sa victoire et irritée de ce que notre médiation l'eût arrêtée aux portes de Vienne et lui eût arraché la Saxe. Que fît M. Thiers? Il refusa comme inutile l'armée de douze cent mille hommes réclamée par l'Empereur (1), et, tandis que

(1) « On dirait qu'il n'y a que la garde nationale pour défendre le pays, et que, la garde nationale mobile n'étant pas constituée, la France est découverte. Je vous le demande, à quoi vous servirait donc cette admirable arinée active qui nous coûte 4 à 500 millions par au? Vous supposez donc qu'elle sera battue dès le premier choc, et que la France sera immédiatement découverte?... On vous présentait, l'autre jour, des cliitïres de douze cent, de treize cent, de quinze cent mille hommes, comme étant ceux que les ditîérentes puissances de l'Europe pouvaient mettre sur pied. Eh bien, ces chilïres-là sont parfaitement chiinériques ! La Prusse, selon M. le ministre d"Etat, nous présenterait treize cent mille hommes ! Mais, je le demande, où. a-t-on jamais vu ces forces formidables? Combien la Prusse a-t-elle porté d'hommes en Bohême, où était le théâtre décisif des événements en 1866? Trois cent trente mille hommes environ. C'est que, messieurs, il ne faut pas se fier à cette fantasmagorie de chiffres qui sont étalés dans toute l'Europe aujourd'hui. Sans doute, il y a une funeste impulsion vers les armements exagérés; mais il ne faut pas, cependant, nous présenter comme réels des chiffres qui sont tout à fait chimériques. Et je le dis, parce qu'il faut enfin rassurer notre pays. Il ne faut pas que les paroles qui sont prononcées ici lui persuadent

qu'il est dans des périls tellement effroyables Eh bien, quand

nous voyons que l'armée que notis pourrions présenter à Tennemi serait, dépôts déduits, n'oubliez pas cela ! de cinq cent quarante mille hommes avec sept ans de service , de six cent mille avec huit ans, et de six cent quatre-vingt mille avec neut ans, je dis que la France aurait le temps de respirer derrière U7ie aussi puissante armée, et j 'ai la contiance, moi, que cette armée donnerait le temps à la garde nationale mobile de s'organiser. Et maintenant est-ce que

d'autres de ses collègues s'elforçaient de pacifier les cœurs, il ne cessait de les troubler en se lamentant plusieurs fois par session sur la perte de la grandeur nationale. Cette lamentation était d'autant plus poignante qu'elle était toujours accompagnée de l'exaltation de l'armée française. A l'entendre, rien n'était au-dessus de ses forces (1). Le 30 juin 1870, il disait encore : « Grâce aux armements du maréchal Niel, nous sommes forts, nous sommes imposants (2). »

Ces discours étaient une excitation permanente à la guerre. On ne répète pas à tout propos à un peuple qu'il vient d'être abaissé et, en même temps, qu'il

c'est donc une chose si difficile que d'organiser la garde nationale mobile? Mais vous vous défiez beaucoup trop de votre pays, beaucoup plus qu'il ne le faudrait. Le principe sur lequel ont été basées les lois de 1831 et de 1851 a été celui-ci : c'est que, au moment de la guerre , grâce à la nature de notre pays, il s'allume sur-le-champ une vive ardeur dans tous les cœurs, ardeur que j'ai trouvée en 1840, quand la guerre était infiniment peu probable, et je suis convaincu que, en se servant de cette disposition sans l'avoir fatiguée d'avance par des exercices puérils et inutiles, vous trouveriez un zèle dont vous pourriez tirer grand l)arti. Je dis que c'est se défier étrangement de notre pays que de raisonner comme vous le faites. » (Thiers, 31 décembre 1867, Loi militaire.)

(1) 10 déc. 1867, interrtiption dans un discours de M. Guéroult.

(2) « Savez-vous pourquoi la paix a été maintenue? P^rce que vous êtes forts... Lors de Tallaire du Luxembourg la France n'était pas dans l'état où elle doit être pour être respectée. Ce qui l'y a replacée, ce sont les armements dus au maréchal Niel, avec lequel on peut différer sous le rapport du système d'organisation militaire, mais avec lequel on ne peut que se trouver d'accord sur l'ardeur qu'il a mise à précipiter nos armements... Si donc vous voulez la paix, croyez-moi, restez forts. »

ÏHIERS DANS L'HISTOIRE. 89

possède une armée d'une vaillance irrésistible, sans lui donner et surtout sans donner à cette armée qu'on exalte le désir passionné de relever le drapeau humilié et la patrie amoindrie. Et toutefois, malgré la contradiction évidente, il concluait ses harangues belliqueuses par des conseils de paix. Exciter les susceptibilités du sentiment national et empêcher qu'on leur donnât satisfaction, tel était son jeu. Se rappelant combien l'humiliation de 1840 avait contribué à la chute de Louis-Philippe, il voulait, après 1866 et le Luxembourg, un empire avili mais résigné , parce qu'il n'ignorait pas où conduisent ces résignations.

Je relevai les inconséquences de cette conduite : « Vous acclamez en toute occasion la paix, m'écriai-je alors à la tribune ; en toute occasion vous l'affirmez; entente occasion vous formez des vœux pour son maintien et, en réalité, vous votez tous les jours la guerre. Chaque fois qu'un orateur se lève dans cette assemblée pour vous démontrer qu'après tout, les événements accomplis en Allemagne ne sont ni menaçants ni humiliants pour nous, vous couvrez sa voix de murmures; au contraire, dès qu'un orateur affirme que la victoire de Sadowa est pour la France une espèce de défaite, un affaiblissement, une diminution de prestige, vous applaudissez Eh bien! dans un pays tel que celui-ci,

fier, susceptible, sensible au point d'honneur, il est impossible qu'à la tribune, dans la presse, on pense, on soutienne, on répète tous les jours, sous toutes les formes, dans toutes les occasions, que nous

sommes amoindris, compromis, abaissés... sans qu'une véritable émotion ne se manifeste; il est impossible que lorsque celui qui préside au gouvernement s'appelle Napoléon, quels que soient ses sentiments d'humanité, quels que soient sa compréhension, son désir de maintenir la paix, il est impossible qu'il résiste longtemps, qu'il résiste toujours à une pression aussi constante, aussi répétée, aussi impérieuse. — Il faut donc que cette Chambre, que cette nation, non seulement se résignent à ce qui s'est accompli, mais qu'elles l'acceptent sans arrière-pensée, ou bien qu'elles envisagent d'une manière virile la nécessité, tôt ou tard inévitable , d'une guerre sérieuse, d'une guerre terrible avec l'Allemagne. Vous me contredirez, vous affirmerez que vous voulez la paix , cela ne changera pas ma conviction. Yous avez beau vouloir la paix, si vous ne changez pas votre politique actuelle, la guerre vous saisira malgré vous, et je ne vois d'autre issue à tout ce qui se passe que le champ de bataille (1). »

Le Dix-neuf Janvier avait surpris et déconcerté M. Thiers. Peu de jours auparavant, il était venu voir M. Walewski, président de la chambre, avec lequel il avait toujours conservé des relations cordiales, pour lui déclarer que, s'il l'arrêtait dans un grand discours qu'il comptait prononcer lors de la discus-

(1) Discours du 23 décembre 1867.

sion de l'adresse, il ferait appel à la France. « Il était, me dit M. Walewski en me racontant cette entrevue, d'une infatuation inexprimable. « La France, lui avait-il dit, n'est pas avec l'Empereur, elle est avec moi ; jamais je n'ai reçu plus de satisfactions d'amourpropre que depuis trois ans ; on m'écrit de tous les coins du pays. — Mais, objecta M. Walewski avec la fermeté de son rare jugement, qui étes-vous? Étesvous la dynastie d'Orléans? — Non, répondit-il, vous savez bien que je suis Thomme le moins dynastique qu'il y ait; je représente l'instinct national, le bonsens. » Alors M. Walewski, le fixant bien, lui dit : (( Et que diriez-vous si l'Empereur accordait des réformes libérales? — Avant la session? » dit-il en se levant dans un trouble visible; puis, se calmant un peu : « C'est impossible, et, d'ailleurs, c'est trop tard. » Il avait laissé échapper sa pensée dans un premier moment de surprise; les hommes les plus habitués à composer leur visage ont de ces oublis. Richelieu se mit à danser devant le messager qui lui apporta sa promotion de cardinal. A la réflexion, M. Thiers comprit l'imprudence de ce langage si peu d'accord avec ses déclarations constitutionnelles ; il vint revoir le lendemain M. Walewski : « Après tout, lui dit-il, si ce que vous annoncez se réalise, je ne vous créerai pas de difficultés. »

J'allai lui conter le détail de ce qui s'était passé entre l'Empereur et moi , afin de le disposer par cette marque de déférence à appuyer les arrangements nouveaux.

J'étais autorisé à compter sur le succès de cette

confidence. Le 27 mars 1865, j'avais dit : « Mon parti est pris : le jour où le souverain entrera dans la voie libérale au point de vue politique avec autant de décision qu'il y est entré au point de vue social, je serai favorable. Car, je n'hésite pas à le déclarer hautement, dès aujourd'hui mon vœu le plus sincère, mon vœu le plus ardent, c'est que le gouvernement de l'Empereur se consolide par la liberté. J'ai cru pendant un temps que la forme du gouvernement importait au plus haut point, et qu'elle primait toutes les autres questions. C'était une erreur. Le meilleur gouveruement est celui qui existe dès que la nation l'a accepté. La raison profonde qui m'a entraîné si résolument dans ce -sentiment, c'est que, lorsqu'on subordonne le progrès à une forme de gouvernement déterminée qui n'existe pas, fùton l'esprit le plus modéré, on est obligé d'avoir recours aux moyens révolutionnaires. Et par les moyens révolutionnaires je n'entends pas seulement les séditions et les violences auxquelles certains esprits ne se décident jamais; j'entends aussi le dénigrement, l'exagération des griefs et Tamoindrissement des réparations, la critique pour déconsidérer et non pour redresser, et toutes ces mille manœuvres subalternes à l'usage de ceux qu'animent des hostilités implacables. » A la suite de ce discours, M. Thiers m'avait chaudement féUcité. « Vous venez de rendre, m'avait-il dit, un grand service à votre pays. Qui sait? vous les entraînerez peutêtre, et alors je serai avec vous. » J'avais rempli ma promesse en répondant à l'appel de TEmpereur : je

venais lui demander de remplir la sienne en m'appuyant.

Il me reçut très familièrement dans sa chambre à coucher, pendant qu'il se faisait la harbe (1) ; il m'écouta avec attention; mais comme il évitait de se prononcer, s'étendant outre mesure sur les inconvénients de la suppression de l'adresse, je le ramenai au sujet et lui dis : « Est-ce qu'à ma place vous n'auriez pas agi comme je l'ai fait? » Il n'osa pas répondre non. Comment l'aurait-il pu après les assurances que je *viens de rapporter? Il ajouta aussitôt : « Pour moi, c'est différent, je me réserve, car nous sommes à la veihe d'événements graves. » Et comme quelque surprise perçait sur mon visage, il ajouta : « En politique ce n'est pas comme à la guerre. A la guerre on ne peut faire de grandes choses que jeune; en politique c'est tout différent. »

Le rétablissement de la tribune fut au nombre des changements qui s'opérèrent alors. Depuis ISoi, elle avait été détruite et remplacée par le banc des commissaires du gouvernement, et chaque orateur parlait de sa place. Cet arrangement avait paru très commode à M. ïhiers qui, au lieu de se fatiguer en restant debout, avait pris l'habitude de s'asseoir pendant qu'il parlait sur le banc placé derrière lui.

{\) D'après Henri Heine, c'était le bon moment. « Les paroles de M. Tliiers coulent sans cesse, comme le vin dun tonneau dont on aurait laissé le robinet ouvert, mais le vin qu'il donne est toujours exquis. Quand M. Thiers parle, aucun homme ne peut placer un mot, et c'est tout au plus, comme on m'a dit, pendant qu'il fait sa barbe qu'on peut espérer trouver chez lui une oreille attentive.» Lutèce, I.

94 ÏHIERS DANS L'HISTOIRE.

Quand il apprit qu'on lui retirait cette commodité , il entra dans une exaspération aussi violente que s'il s'agissait du salut de la France, et il écrivit lettres sur lettres à M. Walewski, protestant contre ce changement agréable à l'opinion, qui lui était personnellement désagréable. M. Walewski ayant persisté, il se rabattit à ce que la tribune fut adaptée à son usage particulier; avec l'assentiment de l'excellent président, il la fit refaire plusieurs fois jusqu'à ce qu'elle fût à la portée de sa petite stature : elle ne pouvait servir de rien aux hommes de taille ordinaire, elle leur arrivait à mi-corps. De pareils traits peignent un caractère.

La déception qui suivit le Dix-neuf Janvier lui rendit toute sa confiance. Dès 1868, il disait dans la salle des Conférences à un groupe de députés, en montrant du doigt la statue de l'Empereur : « Yous voyez cette statue, eh bien ! elle disparaîtra, et à la place nous verrons une tète grecque avec cette inscription autour: République française. » «Il faudra peut-être, me dit-il encore dans ce temps-là du ton dégagé d'un homme qui a pris son parti, passer par l'impôt progressif. » Dans sa pensée, la catastrophe, qu'il prévoyait et qu'il appelait, devait sortir des difficultés que le régime parlementaire créerait au gouvernement et des facilités qu'il donnerait à ses ennemis. L'Empereur, d'humiliations en humiliations, serait acculé au point où le plus patient se

révolte, et, son système ancien détruit, son système nouveau se retournant contre lui, comme Charles X, sous d'incessantes provocations, il se précipiterait dans un coup d'Etat où il disparaîtrait avec sa dynastie. « Quel effet, lui demandait en octobre 1869 une de ses confidentes, produira le régime libéral sur les destinées de l'empire? — Il accélérera sa chute, » répondit-il. Aussi mit-il une véritable passion à nous pousser au ministère. « On n'est pas déshonoré, disait-il sans cesse, pour avoir été le ministère Marlignac. » Sa pensée était transparente; à trav^ers le masque, on apercevait à plein le dessein. Dans rimpatience de voir surgir Polignac , il appelait son avant-coureur Martignac.

Quoique je n'eusse pas la moindre envie de re-* commencer Martignac, et que bien autre fût ma visée, nos relations pendant cette période furent des plus cordiales; parmi mes lettres de cette époque^ j'en trouve une de lui qui ]e marque bien. Je lui avais écrit à la mort de madame Dosne ; il me répondit de Bagnères : « Mon cher collègue , je vous remercie de vous être détourné un instant de vos légitimes préoccupations pour donner un témoignage de sympathie à ma douleur. Cette douleur est grande comme le coup qui vient de me frapper. Madame Thicrs , sa sœur et moi , en som^ mes atterrés. Je n'ai pas la force de vous en dire davantage, et je vous souhaite le bonheur qu'on peut se promettre à votre âge, mais qu'on ne peut plus espérer au mien. Croyez à mes sentiments les plus affectueux. » (17 septembre 1869.)

Antérieurement, lors de Finterpcllation des 116, afin de causer avec moi plus à l'aise, il me conduisit à son jardin de Passy, rue des Belles-Feuilles (9 juillet 1 869) . Au milieu d'un vaste terrain orné de fleurs, il avait fait élever un petit pavillon de repos. Nous nous promenâmes longtemps, revenant souvent sur les mêmes idées, presque dans les mêmes termes, selon son procédé. Il me dit en substance : « La responsabilité ministérielle ne peut être qu'une pratique : aussi je considère qu'il n'y aura rien de fait sans un changement de personnes. Vous ne pouvez le dire, vous; moi, je le dirai. Comment faire ce changement? Le maréchal Niel devrait être nommé président du conseil; je le connais : c'est un homme d'esprit, et il ne veut pas la guerre. Rigault devrait être conservé aussi à la marine. Il ne faudrait pas renvoyer La Valette des affaires étrangères : il a du bon sens, il veut la paix , il a des attaches à la cour, de l'influence dans les journaux et il inspire confiance aux hommes d'affaires. Vous à la justice, ce serait très bien. A l'intérieur, le mieux serait Picard ; à défaut, Buffet ou Talhouët. Aux finances, on pourrait garder Magne ou mettre, soit Talhouët, soit Buffet. Il faudrait séparer les cultes de la justice et les donner à Keller. A l'instruction publique, il serait urgent de renvoyer Duruy. On le remplacerait par Segris ou Maurice Richard. Ces deux mesures feraient plaisir aux catholiques. Aux travaux publics, on pourrait placer, soit Segris, soit Talhouët, soit Maurice Richard. Seulement, sans changer la philosophie de vos idées libre-échangistes, puis-

que ce sont les vôtres, il serait bon de donner satisfaction aux protectionnistes en modifiant quelques tarifs. Enfin , Jules Favre pourrait être désigné comme président de la Chambre. Oh! alors, ce serait parfait. Je suis à votre disposition pour faciliter ces arrangements de personnes. En ce qui me concerne, je vous serai favorable ; déjà deux fois j'ai empêché la gauche de gêner votre interpellation. Je ne vous soutiendrai pas en parlant, si ce n'est lorsqu'on s'en prendra à l'impôt ou à l'armée : mais je désarmerai et je garderai le silence, w

Le ministère du 2 janvier se constitua selon ses désirs. Or il se trouva qu'au lieu d'achever l'Empire aux abois , la liberté le releva , lui donna une vigueur nouvelle et lui permit de traverser des épreuves comme celles du meurtre de Victor Noir, qui, sans ce rajeunissement, l'eussent emporté. D'autre part, les ministres, tout en se montrant pleins de respect envers M. Thiers, se refusèrent à devenir les instruments de ses pensées de derrière ; et à sa vanterie : « Mes opinions sont assises sur ces bancs », je répondis fièrement en leur nom : « Nous sollicitons et nous acceptons le concours do tous, mais nous n'acceptons la protection de personne (1). » Cela le refroidit sans l'éloigner pour-

(1) 28 janvier.

tant. Il accueillit avec bienveillance ma candidature à l'Académie. A la lettre par laquelle je la lui annonçais, il répondit : a Mon cher ministre, vous me trouverez toujours résolu à soutenir le ministère tant qu'il sera dans les voies libérales dans lesquelles il s'est engagé, et, pour ce qui concerne votre personne, toujours bien amical. Quant à l'Académie, personne ne vous y verra plus volontiers que moi. Je ne m'en occupe jamais; hier au soir, pourtant, j'ai vu par hasard deux académiciens, qui m'ont parlé de la situation. Attendez-moi à cinq heures et je vous la ferai connaître. Tout à vous. » (13 mars.)

Yint le plébiscite. Il essaya de me gagner à l'idée qu'il avait suggérée à MM. Daru et Buffet de se résigner au plébiscite actuel, et d'exiger comme garantie que les plébiscites futurs fussent soumis au préalable à l'assentiment des chambres : « Mon cher collègue, j'ai assisté hier à la réunion du centre gauche (où je ne vais que très accidentellement) parce que je n'ai pu résister aux pressantes invitations qui m'ont été adressées. J'ai trouvé toutes les opinions faites; je n'ai parlé, d'ailleurs, que le dernier, et exclusivement sur le plébiscite qu'on dit prochain. On a formé une commission pour vous faire part de ce qui s'était passé, et j'ai refusé d'en faire partie par un sentiment de réserve envers le ministère que vous comprendrez. Mais je suis à votre disposition pour vous dire, de mon côté, l'état vrai des choses. Je me borne à vous l'offrir, car je ne suis pas, vous le savez, doniifur de conseils. Je n'ai parlé qu'à vous de vos affaires, qui sont aussi les nôtres,

je ne vous ai parlé que d'une seule, celle de Rome, qu'un hasard de conversation avait fait naître entre nous. Ne voyez donc, dans ce que je vous écris, que ce qui s'y trouve, une démarche de loyauté et non d'ingérence. J'ai désiré, je désire et ne cesserai de désirer le maintien du ministère. Recevez mes cordiales amitiés. » (2 avril.)

J'écoutai avec empressement ses conseils , sans pouvoir les suivre. Aussi, quelques jours après, à l'Académie (7 avril), au dernier moment, il hésita à me donner son vote et celui de ses amis. Il vint cependant à la Chamhre m'annoncer aussitôt ma nomination. « J'ai agi sur neuf personnes, me raconta-t-il. J'ai promis que je vous dirais une malice : en votant pour vous, nous n'avons pas voulu manquer à notre parole. » Quelques jours après, il eut certainement voté contre. A l'égard du plébiscite, il n'hésita pas. La question ne fut pas posée alors entre la paix et la guerre, comme l'ont dit ceux qui font de l'histoire une fausse monnaie qu'ils jettent au peuple pour le capter (1), elle se débattit entre la liberté et la révolution. Toutefois il le combattit de son mieux dans la crainte que

(1) Emile de Girardin (Fronce du 17 mai 1875) : « C est faiissemP}it et yneiisonyèrenient que Ton a prétendu après le 4 septembre 1870 qu'il (le plél)iscite) avait posé la question du maintien de la paix ; // ii'a jamais posé que la grave question de l'extension de la liberté. »

Laijoulaye [Lettres politiques., 1872) : « On n'a pas oublié avec quelle vivacité on a combattu le plébiscite de 1870. Ses adversaires sont aujourd'hui les maîtres de l'opinion. A les en croire, le plébiscite serait la cause des désastres qui nous ont accablés. Selon moi, le plébiscite est aussi innocent de la guerre de 1870 que de la révolution du 4 septembre.

l'Empire ne reprît Tassiette solide qu'il paraissait avoir perdue.

Le résultat du vote lui prouva que la France était avec l'Empereur plus qu'avec lui. Cela le ramena en apparence. Il m'assura que sa campagne contre le plébiscite n'avait pas détruit ses bons sentiments envers le ministère, et il consentit à s'entretenir avec le maréchal Lebœuf de la question du contingent. En réalité, il ne cessa pas de nous être défavorable . Il attendait l'occasion de retirer son appui à des hommes dont la conduite loyale et résolue n'avait pas répondu à ses secrètes espérances. Mais voilà que tout à coup surgit dans l'Europe tranquille la fatale candidature Ilohenzollern.

L'Empire ne s'est pas jeté, comme l'ont dit les Prussiens et leurs avocats parmi nous, sur cet incident pour en faire sortir une guerre qu'il désirait. Est-ce lui qui avait suscité cette candidature? S'il avait voulu la guerre, aurait-il attendu un prétexte qu'on aurait pu ne pas lui fournir? N'aurait-il pas suffi de réclamer l'exécution toujours différée du traité de Prague? Le premier et le dernier acte, celui qui a ouvert l'incident comme celui qui l'a clos tragiquement, n'étaient-ils pas deux provocations manifestes auxquelles nous n'avons eu aucune part? N'était-ce pas une provocation que ce complot dirigé à mettre derrière les Pyrénées

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un lieutenant de la Prusse, avec mission à l'heure de l'attaque méditée sur l'Alsace de jeter une armée sur nos talons, comme en 1866 l'Italie avait été chargée d'en attacher une aux flancs de l'Autriche assaillie en Bohème. N'était-ce pas une provocation que cette nouvelle vraie ou fausse, notifiée officiellement par le gouvernement prussien, non à quelques agents de C Allemagne à titre d'information, mais à tous les gouvernements étrangers, affichée sur les murs des villes, jetée dans les journaux, dans les rues, dans les chancelleries, dans l'Europe entière : « Que le roi avait refusé de recevoir de nouveau notre ambassadeur, et lui avait fait savoir par l'aide de camp de service qu'il n'avait rien à lui communiquer (1). » Qu'on reproche aux ministres de s'être montrés des négociateurs mal habiles ou trop exigeants, je le conçois sans l'admettre. Qu'on leur reproche d'avoir sciemment provoqué, par servilité à une fantaisie dynastique, une guerre sans motifs, c'est une des plus impudentes inventions de la sottise ou de la déloyauté.

A la nouvelle de cette candidature de guerre, le

(1) Il ne peut plus y avoir de doute sur le caractère de cette dépêche télégraphique depuis que le gouvernement anglais en a publié le texte, conforme à celui que j'ai lu à la tribune, avec cet intitulé : Telegi-nm addressed hy the Prussian Govo-nfne/it to forcig?i Governments. — Voici ce qu'on lit dans le Moniteur royal prussien, 13 juillet : u Le comte Benedetti aborde le roi sur la promenade d'Ems, en lui demandant d'approuver la renonciation du prince de HohenzoUern et de donner l'assurance qu'à l'avenir cette candidature ne se reproduirait plus. Le roi rejette péremptoirement cette demande et refuse ensuite de donner audience au comte Benedetti. » Chronique de la g-uorre franco-allemande; d'après le Moniteur prussien. Berlin, 1870, R. de Decker.

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gouvernement français, avant de faire un éclat, essaya de négocier. L'astuce des négociateurs de la machination lui refusa les entretiens à voix basse de la diplomatie (1) : il fut contraint, sous peine de devenir une dupe ridicule, de s'expliquer publiquement à la tribune. Personne, absolument personne ne soutint alors que la France , le mauvais procédé mis à part, dût tolérer l'installation au delà des Pyrénées d'un des lieutenants de la Prusse. M. Thiers, dans la fameuse séance du 18 juillet, ne fut pas d'un autre avis. Quoique interrompu parfois avec vivacité par des hommes dont il froissait les légitimes susceptibilités, il ne fut ni insulté ni arrêté. Le gouvernement lui répondit avec déférence et il put aller jusqu'au bout de sa pensée (2). « Sans

(1) Le chargé d'affaires de France à Berlin au ministre des affaires étrangères : «Berlin, le 4 juillet 1878. Visiblement embarrassé, M. de Thile (représentant aux affaires étrangères de M. de Bismarck absent) m'a dit que le gouvernement prussien ignorait absolument cette affaire et qu'elle n'existait pas pour lui. » — La chronique du Moniteur royal prussien confirme cette information de notre chargé d'affaires : « 4 juillet. Le chargé d'affaires de France à Berlin se présente à l'office des affaires étrangères pour faire connaître l'impression pénible que la candidature au trône d'Espagne acceptée par le prince Léopold Hohenzollern a causée à Paris. Le sous-secrétaire d'Etat répond au représentant français que cette affaire n'existe pas pour le gouvernement prussien et que celui-ci nest pas en position de donner des éclaircissements srir les négociations à ce sujet. »

(2) La légende du mensonge a fait de cette séance du 15 juillet une véritable scène de mélodrame. Il suffît de se reporter au Journal officiel pour en rabattre. Du reste, M. Thiers, président de la Réi)ul)lique, s'est chargé lui-même de justifier les interruptions patriotiques qui, à certains moments, l'arrêtèrent. On discutait à l'Assemblée de Versailles, non la paix ou la guerre, mais l'interprétation d'un traité de commerce. Un député libre-échangiste, M. Johnston, avait émis un avis dont l'Angleterz'e aurait pu se prévaloir. M. Thiers s'indigna et s'écria : « Ce n'est pas à nous de

aucun doute, dit-il, la Prusse s'est mise gravement dans son tort, très gravement. Depuis longtemps, en effet, elle nous disait qu'elle ne s'occupait que des affaires de l'Allemagne , de la destinée de la patrie allemande, et nous Tavons trouvée tout à coup sur les Pyrénées, préparant une candidature que la France pouvait ou devait regarder comme une offense

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