L*ÉTUDIANT
à 1877, mêlée à tous les grands événements politiques, est l'histoire môme de la France au xix' siècle. De 1821 à 1877, son rôle grandira d'année en année, parce qu'il sera, dans les bons comme dans les mauvais jours, aux époques de prospérité et de paix comme aux époques de crise et de ruine, l'incarnation même de la patrie. Nul ne la personnifiera, ne la représentera mieux que lui, et sa fin, en plein 16 Mai, sera comme un deuil national.
CÏIAPITIÎE II.
LE JOURNALISTE. l'hISTORIEN DE LA RÉVOLUTION.
C'est au mois de juillet 1821 que M. Mignet arrivait à Paris. C'est au mois de septembre que M. Thiers l'y rejoignit. Ils occupèrent deux petites chambres contiguës, dans un modeste hôtel du passage Montesquieu. Sur une page d'album^ recopiée par Sainte-Beuve et que nous reproduisons, M. Thiers a retracé ses impressions, au premier aspect de la grande ville.
« Bientôt, courant dans les rues, l'impatient étranger ne sait où passer. Il demande sa route et, tandis (ju'on lui répond, une voiture fond sur lui; il fuit, mais une autre le menace. Knfermé entre deux rues, il glisse, et se sauve par miracle. Impatient de tout voir, et avec la meilleure volonté d'admirer, il court çà et là. Chacun le presse, l'excite, en lui recommandant un objet; il voit pèle mêle des tableaux noircis, d'autres tout brillants, mais qui offusquent de leur éclat ; des statues antiques, mais dévorées parle temps ; d'autres conservées et peutêtre belles, mais point estimées par un public superstitieux; des palais immenses, mais non nrhevés ; des tombeaux qu'on dépouille de leur vénérable dépôt, oudonton
efface les inscriptions; des plantes, des animaux vivants ou empaillés; des milliers de volumes poudreux et entassés comme le sable ; des tragédiens, des grimaciers, des danseurs. Au milieu de ses courses, il rencontre une colonnade, chef-d'œuvre de grandeur et d'harmonie c'est celle du Louvre.... 11 recule pour pouvoir
la contempler, mais il heurte contre des huttes sales et noires, et ne peut prendre du champ pour jouir de ce magnifique aspect. On déblayera ce terrain, lui dit-on, etc., etc. Quoi! se dit l'enfant, nourri sous un ciel toujours serein, sur un sol ferme et sec, et au milieu des flots d'une lumière brillante, c'est ici le centre des arts et de la civilisation. Quelle folie aux hommes de se réunir ici, dans un espace trop vaste pour ceux qui ont à le parcourir, trop étroit pour ceux qui doivent l'habiter ; où ils fondent les uns sur les autres, s'étouffent, s'écrasent, avec la boue sous les pieds et l'eau sur la tête ! etc., etc. »
G'estlà, Sainte-Beuve Ta spirituellement remarqué, sa satire des embarras de Paris ; c'est aussi le premier cri d'efïarement du provincial, perdu dans l'immensité d'une ville nouvelle. Patience, le provincial sera vite acclimaté et aussi parisien que pas un.
Du mois de septembre 1821 au mois de juillet 1 830, la vie d'Adolphe Thiers fut singulièrement remplie. Recommandé à Manuel, son compatriote, par le docteur Arnaud, et présenté par lui à Laffilte, à Etienne, il entra au Constitation^ nel^ le plus répandu des journaux hostiles à la
monarchie restaurée ; il y traita, en dehors de la politique courante, les sujets les plus variés : beaux-arts (Salon de 182!2), littérature, histoire. En même temps, son activité infatigable se dépensait dans un recueil libéral, les Tablettes universelles^ où W se chargea du bulletin politique; dans le Globe, où il fit le Salon, en 1824 ; dans V Encyclopédie progremve, où il donna sa belle étude sur le système de Law, un chef-d'œuvre de lucidité et de science ; dans la Revue française, où il publia, en 1829, un remarquable article sur les Mémoires de Gouvion Saint-Cyr; enfin dans le National, son œuvre maîtresse, sa création, dont le premier numéro parut le 3 janvier 1830.
Il faut citer encore, pour montrer l'étonnante diversité d'aptitudes dujeuneetbrillant polémiste, dans cette période de production ininterrompue, l'article biographique sur Miss Bellamy, du Théâtre de Covent-Garden ; l'article sur la belle publication que Boisserée avait consacrée à la cathédrale de Cologne. Il faut noter aussi, en même temps que la variété d'aptitudes, l'adresse et la prudence qdi permettaient à M. ïhiers, si engagé dans l'opposition libérale, d'éviter les poursuites pour délits de presse, auxquelles n'échappaient
pas les sages comme MM. Mignet et Dubois. Il poussait pourtaat la hardiesse, dans le bulletin politique des Tablettes universelles, jusqu'à citer Madame du Cayla, TEgérie de Louis XVIII, jusqu'à critiquer le royal auteur du Voyage à Bruxelles et à G and.
M. deVillèle, pour mettre fin à cette opposition, légalement insaisissable, acheta les Tablettes universelles. Il n'y gagna rien : les rédacteurs se dispersèrent, et la Revue perdit toute importance, toute action sur le public.
D'ailleurs, à défaut des journaux et des revues, la « jeune garde » aurait eu les chansons de Déranger, si populaires en ces années, et, à défaut des chansons, le livre. En 1823 paraissaient les deux premiers volumes de V Histoire de la Révolu^ tion française, sous la double signature de Thiers et de Félix Bodin, auteur de résumés historiques qui eurent quelque vogue. Lesvolumes suivants, très supérieurs aux deux premiers, ne portèrent plus que le nom de leur unique auteur.
Au milieu de ces occupations, qui eussent absorbé l'homme le plus actif, le jeune journaliste trouvait le temps de voyager en Italie, en Suisse, en Provence, en Languedoc, en Espagne, et de donner, en 1823, la relation de son excursion
sur la frontière de ce dernier pays, sous le titre : Les Pyrénées et le Midi de la France^ pendant les mois de novembre et de décembre 1822.
Entre temps, ilfréquentaitassidûmentles salons de M. Lafïilte, de M. Ternaux, de M. de Flahaut, où il avait été admis dès son arrivée à Paris ; il y séduisait les hommes politiques les plus graves par la vivacité de sa conversation, les saillies de son esprit sans cesse en éveil, et surtout par sa curiosité de savoir et d'apprendre, « sa fraîcheur de curiosité )),adit Sainte-Beuve. Le vieux Talleyrand disait déjà de lui : « Il n'est pas parvenu, il est arrivé ». Il recherchait avidement toutes les distractions, tous les plaisirs, surtout ceux qui mettent un homme en vue ; il fréquentait les foyers et les coulisses des théâtres ; il montait à cheval ; il apportait à sa toilette une recherche qu'autorisait sa fortune déjà assurée. Il possédait, en eflet, une part d'action du journal le Constitutionnel, Cetteaction avait été acquise par le libraire allemand Cotta, éditeur de la Gazette d Augsbourg, qui en abandonnait généreusement la moitié au brillant polémiste.
Sommes-nous donc en présence d'une sorte de roi de la mode, d'un mondain préoccupé de ses succès de salon ? Non certes. Embarrassé, gauche,
la démarche sautillante, les yeux, ces yeux si pétillants de malice, cachés sous de vastes lunettes, d'une taille fort au-dessous de la moyenne, M. Thiers n'avait rien de ce qui fait Thomme à bonnes fortunes. Ce qu'ilcherchait dans le monde, comme au théâtre, comme dans les études où il s'absorbait dès Taube, c'était un libre champ pour l'action, pour le déploiement de toutes ses facultés. Même après la fondation du JSational, avec Mignet et Armand Carrel, la politique et le monde l'absorbaient si peu, l'étude^ le développement de ses connaissances en tout genre le passionnaient si bien qu'il fut sur le point de quitter Paris et la France, pour entreprendre un voyage autour du monde. M. Hyde de x^euville, ministre de la marine, le seul ministre de la Restauration qu'il eût jamais vu, l'avait autorisé à accompagner le capitaine La place, dans son voyage de circumnavigation sur la Favorite. Les préparatifs de M. Thiers étaient terminés : il allaits'embarquer, quand la chute du ministère Martignac changea ses destinées et celles de la France. Quelques années après, le capitaine Laplace, de retour en France, était convié à la table du ministre de l'intérieur : ce ministre s'appelait Adolphe Thiers. Nous ne retracerons pas, après M. Thureau-
Dangin et après Sainte-Beuve , la vie politique et littéraire deM.Thiers de 1821 à 1830; nous ne le suivrons pas dans tous les journaux, dans toutes les revues, dans tous les recueils, dans toutes les brochures, dans tous les livres où il a consigné ses vues sur tous les sujets : politique courante, littérature, beaux-arts, voyages, histoire. Nous Tétudierons seulement sous trois formes de son talent multiple: comme journaliste, comme écrivain, comme historien.
« Je n'ai connu dans ma vie, disait M. Thiers. que trois journalistes : Rémusat, Carrel et moi. » On pourrait étendre la liste d'une demi-douzaine de noms ; on ne pourrait guère y ajouter d'homme ayant eu, plus que M. Thiers, les qualités qu'exige le journalisme : les connaissances étendues nécessaires àqui doit aborder tous les sujets, la décision du caractère et la netteté du coup d'oeil qui permettent au journaliste, comme au général d'armée, de saisir le point faible de l'ennemi et d'y porter tout son etïort ; entla le style simple, aisé, naturel, coloré par instants pour frapper l'imagination, logique pour frapper la raison, abondant surtout eu phrases précises qui résument toute une siliiation et que l'on n'oublie plus quand on les a lues.
Ces qualités, M. Thiers ne les révéla pas toutes dans le Constitutionnel, où sa pétulance, ses hardiesses inquiétaient un peu les plus anciens rédacteurs, représentants du vieux libéralisme traditionnel, impérialiste et classique. Elles ne prirent tout leur développement, elles ne brillèrent de tout leur éclat que dans le National. Au Constitutionnel M. Thiers, qui débutait dans la politique, devait passer la main aux vieux lutteurs, aux survivants des assemblées révolutionnaires, et, quand il donnait de sa personne, avec quelque originalité qu'il le fît, il ne pouvait guère que rajeunir les thèses de l'opposition. 11 jouait mieux, mais il jouait le môme jeu.
Une seule fois la griffe du maître se révèle : c'est dans le long article, article ministre, comme on Ta spirituellement appelé, que M. Thiers consacra à la brochure de M. de Montlosier: De la Monarchie française au l*"" mars 1 822. Dans « ce long cauchemar de 300 pages, » M. de Montlosier, inaugurant un paradoxe souvent reproduit, prétendait que nous avions déjà, avant 17b9, tout ce que nous avons eu depuis.
« Songez, répond M. Thiers, en s'adressant directement à son contradicteur, comme il aimait à le faire, songez qu avant 89 nous n'avions ni représentation annuelle,
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ni liberté de Ja presse, ni liberté individuelle, ni vote de l'impôt, ni égalité devant la lui, ni admissibilité aux charges. Vous prétendez que tout cela était dans les esprits, mais il fallait la Révolution pour le réaliser dans les lois; vous prélendez que c'était dans les Cahiers, mais il fallait la Révolution pourl'émission des Cahiers. »
On sent dans ces lignes, écrites au lendemain de la (( Terreur blanche, » le futur apologiste de la Révolution française ; l'admirateur enthousiaste de a ce grand phénomène de passions, de guerre, d'économie publique, d'administration », qui fut la Convention nationale.
AuNatioïial, Tliiers donna enfin toute sa mesure. Dès le premier jour, il exposait cette idée neuve et hardie, qu'avec la Charte, la France pouvait conquérir toutes ses libertés. Il fallait s'y renfermer, y enfermer avec soi le gouvernement, et, s'il voulait en sortir, l'obliger « à sauter par la fenêtre. » La Charte, en laissant à la royauté toute l'autorité nécessaire, réservait au pays, en possession du vote des lois et du vote de l'impôt, une influence suHisante. Il fallait donc conserver la Charte, « fruit de cette Révolution aux bienfaits de laquelle nous devons tout ce que nous sommes », et qui liait aussi bien la royauté qui l'avait donnée que le peuple qui l'avait reçue. C'était un contrat bilatéral.
On ne songeait pas, au début, bien que M. de Polignac et ses collègues eussent, comme disait Royer-Collard, les ordonnances écrites sur la figure, à changer la dynastie. Les plus hardis parmi les opposants, les survivants des sociétés secrètes et des conspirateurs le souhaitaient peutêtre, M. Thiers et ses amis du National, qui devaient admettre cette idée quelques mois plus tard, croyaient encore qu'avec des élections franches, une majorité sincère, un ministère pris dans cette majorité et une presse libre, on aurait toutes les garanties désirables. Peu lui importait le monarque, pourvu que le roi régnât sans gouverner. (( La France, disait-il, veut se gouverner elle-même, parce qu'elle le peut. Appellera-t-on cela un esprit républicain ? Tant pis pour ceux qui aiment à se faire peur avec des mots. Cet esprit républicain, si l'on veut, existe, se manifeste partout et devient impossible à comprimer. » •
On le voit, tout en restant, suivant le mot de Talleyrand, un esprit très monarchique, sans penser encore à la possibilité d'un changement de dynastie, M. Thiers, dès 1830, prévoyait que l'on pouvait amener le pays, par une politique inintelligente, à passer l'Atlantique. On ne passera
rAllanlique que dix-huit ans plus tard, en 1848; on était à la veille de passer la Manche, et M. ïhiers ne fut pas des derniers à faire le voyage. Sa vigoureuse polémique, couronnée par la célèbre protestation des journalistes , au bas de laquelle il mit sa signature, c'est-à-dire sa trte, détermina le mouvement qui emporta le trône de Charles X.
Nous ne reproduirons pas d'extraits du National : M. Thiers a trop bien suivi les conseils de son collaborateur Armand Carrel, qui disait que lorsqu'on fait de la politique dans un journal, c'est comme si l'on criait au milieu d une foule. M. Thiers a souvent forcé la note et attaqué la branche aînée avec une âpreté que le ministre de l'intérieur de la branche cadette n'eût pas tolérée. Le National fut une machine de guerre. Les actes les plus louables du Cabinet furent critiqués avec la même amertume que les plus condamnables. Il faut regretter que l'expédition d'Alger etla politique du ministère Poiignac dans les atlaires de Grèce n'aient pas trouvé grâce devant les jeunes et hardis écrivains.
Le talent égalait la hardiesse dans ces articles improvisés, dans ces phrases courtes qui cinglaient comuKMlos i)alles, et frappaient à tout coup,
comme des cibles vivantes, les ministres de Charles X.
A ces articles meurtriers nous préférons une autre œuvre de jeunesse, où le brillant polémiste s'est montré doué de toutes les qualités de l'écrivain; œuvre déplus lonp;ue haleine, moins connue et qui mérite mieux que la brève mention que nous lui avons accordée.
C'est un an après son arrivée à Paris, aux mois de novembre et décembre 1822, que M. Thiers faisait dans le Dauphiné, la Provence, le Languedoc et les Pyrénées, le voyage qu'il a raconté sous ce titre ; « les Pyrénées et le midi de la France w. C'était un voyage politique. Les absolutistes delà Régence d'Urgel, révoltés contre le gouvernement constitutionnel de l'Espagne, avaient du se retirer en France, oii le gouvernement de Louis XVIÏl leur avait fait un accueil empressé, prélude de l'intervention française au sud des Pyrénées : on devine de quel œil les libéraux français devaient voir ces Espagnols faméliques , ces moines mendiants et assassins, les mêmes qui avaient reçu les Français à coups de fusil et à coups de couteau , pendant les guerres de l'Empire. C'est pour étudier sur le vif ces intéressants réfugiés que M. Thiers avait entrepris son
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voyage. Il vit les divers personnages qui conslituaienl la Régence ; il traça le portrait le plus piquant du fameux roi Matta Florida et de ses ministres, « chefs de bande sans renom ou célèbres seulement par d'atroces cruautés ; un avocat sur le déclin de Tâge, un moine, deux bourgeois obscurs » que certains journaux de Paris transformaient en hommes puissants et célèbres. M. Thiers ne s'oublie pas, on le pense bien, dans la compagnie de ces prétendus défenseurs de la foi. Il poursuit sa route et, chemin faisant, rencontre de charmants ou de grandioses paysages qu'il a rendus avec la fidélité d'un clairvoyant observateur, la chaleur et le mouvement d'un écrivain de profession, aussi maître de sa langue que de sa pensée. Ce croquis d'auberge pyrénéenne ne rappelle-t-il pas, dans un cadre un peu élargi, quelque tableau de peintre hollandais?
«J'arrivai, à l'entrée de la nuit, dans ce bourg, que je viens d'appeler la Tour de Carol. Je vis d'abord quelques habitations couvertes de neige, groupées confusément, et otTrant un aspect de saleté qui me frappa encore après ce que je venais de voir en ce genre. Mon cheval, vieil habitué du pays, me transporta de lui-même dans une cour où étaient appliqués, sur des murailles, des lambeaux de bœuf et des peiux encore toutes sanglantes. Celte cour s rvait d'abattoir à l'un des foiirniss.'urs de Tarmce, et le fumier qui en recouvrait le sol était formé
de sang et de paille. Cet aspect me révolta. Mon guide me prêta de grands sabots, dans lesquels j'enfonçai le pied de mes bottes, et je traversai celte cour puante pour me rendre, par une petite porte, au pied d'une échelle qui conduisait à l'étage supérieur. La société, que j'avais jugée nombreuse, par les mulets qu'on déchargeait dans la cour, l'était, en effet, beaucoup. Dans une grande et vaste salle, se trouvait un feu, où brûlait un arbre presque entier. La flamme montait le long de la muraille et allait sortir par un trou pratiqué au toit. Tout autour de ce feu étaient assis sur des pierres carrées, ou sur des rouleaux de bois, des muletiers, des moines, des contrebandiers, toujours appelés commerçants, des féaux et amés qui prenaient la fuite, et des femmes qui, pressées de se chauffer, n'avaient pas encore quitté leurs mantes noires. Il régnait là une parfaite égalité, et la place appartenait au premier occupant. Plusieurs rangs de voyageurs gelés attendaient leur tour. Dès que l'un de ceux qui étaient en première ligne commençait à sentir sa peau se brûler, il se retirait et son serre-file prenait sa place. Le premier soin était d'ôter les spartilles ou les sabots, et de les pendre aux branches de fascines qui n'étaient pas encore enflammées. Il y avait ainsi une vingtaine de chaussures fumantes, et de pieds montagnards, rangés tout nus, autour de ce foyer. C'est au milieu de cette galerie qu'il me fallut prendre place. Heureusement mon guide s'était fait mon chargé d'offaires, et il eut soin d'occuper un siège pour me le transmettre ensuite. Je me trouvai bientôt assis auprès d'un chef de bande, dont la face me promettait beaucoup d'histoires curieuses, si je pouvais me faire entendre, et surtout accueillir, de sa fierté castillane. Il avait un ^rand manteau roulé en bandoulière autour du corps^ une ceinture de cuir où ne pendait plus de sabre. Mais, en revanche, je voyais un manche grossier sortir de la poche de son pantalon. Il venait de bri'iler une pipe, et, portant la main
à cette poche, il en sortit un instrument d'une longueur extrême qui, se déployant tout à coup, me laissa voir un poignard déguise' en couteau. Tl se servit de la pointe pour nettoyer le fourneau de sa pipe, et, cette opération faite, il regarda son arme un instant et la retourna plusieurs fois avec complaisance, comme un homme qui contemple son dernier écu. Un brigadier de gendarmerie, qui était là, y porta la main aussitôt, en lui disant qu'il n'était pas permis d'entrer en armes sur le territoire français.
— Eh bien ! dit l'autre, n'est-il pas permis de couper son tabac et son pain?
— Fort bien, reprit le brigadier, mais il y a là plus qu'il ne faut pour couper du tabac et du pain.
— Et les loups et les chiens, ne faut-il pas se défendre contre eux ?
Le guérilla disait cela avec une attitude indolente, mais si fière, que mon gendarme, habitué à demander des passeports, et non des poignards, n'osa pas insister. Il y avait là un vieux sergent, le seul peut-être de son âge et de sa figure que j'aie rencontré dans notre armée, qui se serait, je crois, volontiers chargé de désarmer le guérilla. Il avait l'air de connaître beaucoup ces sortes de couteaux. Je l'entendis murmurer entre les dents et demander avec humeur si on venait en France pour y assassiner. Cependant la pdice ne le concernait pas ; il s'en alla boire dans un coin, tandis que l'autre continua de fumer dans le sien ; et ils se séparèrent ainsi, comme deux dogues d'égale force, qui s'éloignent en grondant.
Je me rapprochai de la table où buvait le vieux sergent. La face de ce brave homme s'éclaircit tout à coup, il m'offrit franchom(Mit à boire, et, de suite, me demanda, avec étonncment, ce-que je faisais au milieu de ce monde, Mon pauvre Monsieur, me dit-il, je vous plains ; vous mani:erez mal, vous })nssoi'ez une fort mauvaise nuit, et vous ferez demain un plus mauvais voyai^o encore.
LE JOURNALTVrE 43
Pour nous, ajouta-t-il, ce n'est rien. Il y a un an que nous gardons ici ces Espagnols, qui font le diable chez eux, et qui viennent ensuite se mettreà l'abri chez nous Il y en a un là !...
— Eh bien, mon ami, qu'en pensez-vous?
— Ce que j'en pense, c'est qu'il est aussi vieux au service que moi, et que ce couteau a tué plus de Français qu'il n'a coupé de tabac.
— Et comment devinez-vous cela?
— Pour Dieu, je les connais bien ! je devine ces visages-là, moi, comme nos pêcheurs, en regardant l'horizon, devinent le mistral (1).
— Vous êtes donc né sur les bords de la mer?
— Eh oui, bon Dieu ! Ma mère ouvre des huîtres à Cette. Et quoique j'aie toujours couru les montagnes, je vous assure que ce brave homme aurait déjà pris une poignée de neige sur le Ganigou, que je n'y aurais pas encore arraché une toufî'e d'herbe. Tenez, voyez-moi ces pieds;iln'y a pasune chèvre quiles ait aussi fourchus. Et ce poignard ! je parie qu'il a bu de notre sang à tous. Est-ce qu'une méchante arme comme celle-là devrait entrer en France ?.. Si le brigadier voulai t !
— Vous la redoutez donc beaucoup ?
— Oh ! mon bon monsieur, quand je là vois, je ne la crains pas, et, grâce à Dieu, mon briquet ne craint personne. Mais mon briquet ne peut aller quedansune main et ce serpent de couteau passe d'une main dans l'autre ; il vous voit, quandvousnele voyezpas, et il entre comme dans la mie de ce pain.
— Vous vous êtes longtemps battu contre les guérillas? c'est une mauvaise guerre.
— Mauvaise ! on ne sait pas où elle est. Le chemin est toujours ouvert, et il n'y a jamais d'ennemis devant ; mais c'est derrière... Quand on veut seulement aller
(l) Vent qui souffle dans la Méditerranée. (Note de M. Thiers.)
boire à un trou, ou couper du bois, il faut se garder de toutes les pierres. Tout à coup, il en sort un de ces bons gardons que vous voyez là, et vous n'avez pas le temps de crier vive l'Empereur, que vous êtes mort. — Pardon, ajouta le bon sergent, vous savez que quand nous nous battions contre ces gens-là, cesivive l'Empereur que l'on criait alors. Et lui, savez-vous. n'entendait pas que nous eussions peur. Dans la campagne d'Iigypte... Vous vous souvenez, Monsieur, de la campagne d'Egypte?
— Pas tout à fait; car je n'y étais pas, mais j'en ai ouï parler.
— Eh bien, je vais vous dire... Les sabres de ces Turcs vous coupaient un homme, comme ici nous faisons sauter la tête d'un petit sapin. Ces sabres nous faisaient peur d'abord ; mais le général nous la fit passer bien vite. Il disait que nous étions des enfants. Cependant nous étions plus vieux et plus grands que lui; j'avais, moi, quatre ans de plus. Eh bien, il nous dit tant de choses, ([ue nous n'eûmes plus peur. Cependant, ces couteaux..
— Ne vous y a-t-il pas habitués ?
— Habitués!... on dit bien plus, c'est que lui ne voulut plus revenir ici à cause de ça, et, je vous demande, cjuandlui avait peur... nous autres!
— Croyez-vous réellement que Bonaparte ail eu peur de retourner en Espagne, à cause des couteaux?
— Ma foi, on l'a dit. Et puis, voyez-vous, il venait de se marier; et c'est fâcheux, la première année d'un mariage, de venir faire celte guerre-là. Moi, j'ai cru plus dune fois ne plus revoir ma vieille mère. Tenez, Monsieur, buvons un coup, ajouta ce brave homme ; tout cela est bon à dire quand on n'y est plus. Et se retournant en même temps vers déjeunes soldats, avec lestiuols il choqua le verre: Mes pauvres enfants, leur dit-il, Dieu vous préserve de l'Espagne!
On nous préparait le souper, pendant cet intervalle
C'étaient des lambeaux de viande qu'on faisait griller à la flamme, et qui succédaient aux spartiltes pendues aux branches brûlantes. Je demandai des œufs, il n'y en avait pas; du beurre, pas davantage. 11 fallut se résigner. Chacun s^empara de l'un de ces lambeaux bru. lants, et, avec un petit flacon qui passait à la ronde, fit couler un peu de vin dans son gosier. Pendant le repas, on s'entretenait du voyage et de Fétat du port. Chaque muletier donnait son avis.
— 11 fait froid.
— 11 fait vent.
— Il tombera delà neige.
— On ne pourra pas passer.
— Tenez, entendez-vous le bruit qui se fait dans la montagne?... Il y a de quoi être emportés tous. Nous ferons encore un déjeuner ici, demain.
— Et un souper, ajoute un autre.
Je m'adresse à l'un d'entre eux. Est-on retenu pour longtemps, lui dis-je^ quand il fait mauvais?
— Oh! me répondit-il, quelquefois une quinzaine de jours. Et, en disant cela, le plaisant regarde son voisin avec un sourire assez gai. »
De celte jolie description, faite comme en badinant et sans que le voyageur insiste trop sur aucun détail, pas même sur les souvenirs du vieux sergent qui devaient pourtant lui aller au cœur, il faut rapprocher une autre description, où l'on retrouvera l'émotion qui a dû remplir l'âme et, qui sait ? peut-être mouiller les yeux de M. Thiers, quand la vallée d'Argelès s'est offerte à ses yeux :
« La vallée d'Argelès est un bassin rond, entouré de
hautes montagnes. Mais, quand j'ai dit cela, on ne sait que ce que j*ai déjà répété, à propos de vingt autres sites, et on n'a pas vu, comme je le voudrais, ce fond admirable de bois, de prairies, de torrents, de villages, enfermé par des montagnes ou verdoyantes jusqu'à leur cime, ou blanches et ardues comme des glaciers. Il y a des choses qu'on a le courage de décrire, mais pour celle-ci, on déplore la pauvreté des langues humaines. Le pinceau même ne peut représenter cet effet d'immensité, ni rendre ces bruits confus et délicieux, ni faire respirer cet air si vif, et qui éveille tant les esprits. Il faut envoyer là le lecteur et renoncer à reproduire une nature inimitable.
Je n'avais encore circulé que dans le fond du bassin, et arrivé même à Argelès, je ne m'étais pa> assez élevé pour juger de l'ensemble de la vallée ; je n'avais vu pendant la route que la belle découpure des montagnes, lorsque, le lendemain matin, je m'acheminai, dès la pointe du jour, vers l'abbaye de Saint-Savin, qui est de la plus grande antiquité, car on fait remonter ses fondements au fort Emilien bâti par les Romains, et ses murailles à Charlemagne. Ainsi, les quartiers de noblesse ne lui manquent pas, mais elle a mieux que cela: c'est sa forme et sa position que je vais tâcher de faire comprendre, désespérant de la faire voir. La vallée d'Argelès s'ouvre à. Lourdes. Un peu après se trouvent des coteaux extrêmement élevés, qui sont comme un mur de clôture, placé à l'entrée de cette grande rnceinte. Après ces coteaux chargés des plus beaux bouiiuets de hêtre, le bassin s'arrondit, et l'on conçoit qu'il doit être vaste, puisqu'entre le fond et les hauteurs on compte trente-trois villages. Mais que ceux qui aiment les lieux recueillis se rassurent, car les montagnes environnantes sont si élevées que la vallée ne présente, pour ainsi dire, qu'une gorge énorme. L'enceinte se referme, et une terr:i^-e adossée au fond, et vis à-vis les coteaux d'entrée, porte
comme sur un promontoire les gothiques murailles de Saint-Savin. Des deux côtés de cette terrasse se trouvent deux issues assez étroites, dont Tune forme la vallée d'Ossun, et l'autre celle de Luz, par laquelle on se rend à Gavarnie. Ainsi, comme on le voit, un paysagiste n'eût pas mieux ouvert et fermé cette admirable vallée. Tandis que je gravissais, par une matinée très froide, le sentier escarpé qui conduit à Saint-Savin, un brouillard épais remplissait l'atmosphère. Je voyais à peine les arbres les plus voisins de moi, et leurs troncs se dessinaient comme des ombres, à travers la vapeur. A peine arrivé au sommet, je fus ravi de me trouver au pied d'une gothique chapelle ; et ses ogives, ses arcs si divisés, ses fenêtres en forme de rosaces, ses vitraux de couleur, à moitié brisés, me charmèrent. Enfin, me disje, en passant sous l'antique porte, voici une véritable abbaye ; c'était pour mon imagination un ancien vœu réalisé. Des Espagnols travaillaient dans la cour. Ces robustes ouvriers remuaient avec gravité d'énormes pierres ; et j'appris qu'à cause de leur patience et de leur sobriété, on les employait, dans nos Pyrénées françaises, aux travaux les plus difficiles. Mon compagnon de voyage demanda le propriétaire ; et tout à coup un petit homme vif et gai se présenta en disant: — - Voici le prieur ; que lui demande-t-on ?
— Voir la vallée et son prieuré.
— Bien venus, nous dit-il, bien venus, ceux qui veulent voir la vallée et le prieuré. Il nous ouvrit alors une porte qui, de cette cour, nous jeta sur une terrasse. Tenez, ajouta-t-il, vous venez au bon moment ; regardez et taisez-vous. Je regardai, en effet, et de longtemps je n'ouvris la bouche. La terrasse, sur laquelle nous nous trouvions, était justement à mi-côte, c'est-à-dire dans la véritable perspective du tableau, en outre sous son vrai jour, car le soleil, se levant à peine, donnait un relief extraordinaire à tous les objets. Le brouillard, que j'avais
an instant auparavant sur la tête, était alors au-dessous de mes pieds, et il s'étendait comme une mer immense, et allait flotter contre les montagnes et jusque dans leurs moindres sinuosités. Je voyais des bouquets d'arbres dont le tronc était plonge' dans la vapeur, et dont la tête paraissait à peine ; des châteaux à quatre tours, qui ne montraient que leurs cônes d'ardoise. La moindre brise, qui venait soulever cette masse, l'agitait comme une mer. Auprès de moi, elle venait battre contre les murs de la terrasse, et j'aurais été tenté de me baisser pour y puiser comme dans un liquide. Bientôt, le soleil la pénétrant, l'agita profondément, et y produisit une espèce de tourmente. Soudain elle s'éleva dans Tair comme une pluie d'or, tout disparut à travers cette vapeur de feu, et le disque même du soleil fut entièrement caché. Ce spectacle avait le prestige d'un songe; mais un instant après, cette pluie retomba, l'air se retrouva aussi pur, le brouillard aussi épais, mais non moins élevé. Grâce à cet abaissement, de nouveaux arbres montraient leurs têtes; des coteaux, inaperçus tout à l'heure, présentaientleurs cimes grises ou verdoyantes. Ce mouvement d'absorption se renouvela plusieurs fois; et, à chaque reprise, le brouillard, en retombant, se trouvait abaissé, et une nouvelle zone était découverte. Nous rentrâmes alors chez le possesseur, qui, en vertu des lois de la Constituante^ a succédé aux riches oisifs qui s'ennuyaient autrefois de ce beau spectacle, et n'y voyaient que des rochers et d'humides vapeurs. C'est le médecin de Cauterets qui a fait cette acquisition, et qui est le patron naturel de ces montagnard;^, leur conseil dans toutes leurs affaires, leur organe auprès de l'autorité, leur médecin quand ils sont malades. 11 s'est nomme le prieur de Saint-Savin ; les habitants lui en ont donné le titre, et il a obligé Tévèque même à le lui conserver. Lorsque cet évêque, qui n'aime pas trop les acquéreurde biens nationaux (on s'en convaincrait si je le nom
mais), arriva dans le pays, l'usage voulait qu'il visitât les Quatres Vallées; on s'impalienlait de ne pas l'y voir. Le nouveau possesseur de Saiiit-Savin se rend chez lui, enveloppé d'un grand manteau. On le prend pour un curé pétitionnaire, et il fait la queue. Son tour arrivé, on lui demande ce qui l'amène. Il jette alors son manteau, et montrant à découvert son habit laïque: Monseigneur, dit-il, je suis prieur de Saint-Savin, et je viens réclamer le privilège dont jouirent autrefois mes prédécesseurs, celui de recevoir Monseigneur, quand il visite les Quatre Vallées. L'évêque, charmé, lui pardonna sa nouvelle dignité ei lui accorda ce qu'il demandait. Cet homme, aussi adroit que spirituel, a été ainsi le conciliateur de ces contrées, où le sentiment de l'indépendance est très profond, et s'y joint en même temps à une imagination très religieuse et à un grand besoin de culte public. 11 faut ajouter que le nouveau possesseur, sans changer la forme si originale de cette abbaye, y a fait construire intérieurement une maison de santé des plus commodes, et qu'il a su remplacer assez utilement pour tout le monde l'ancienne hospitalité monastique. De pareils acquéreurs valent bien les anciens abbés, et peuvent nous réconcilier avec les décrets de 1790.
Je me rendis de nouveau sur la terrasse, pour jouir d'un spectacle tout différent, celui de la vallée délivrée des brouillards, fraîche de la rosée et brillante du soleil. Dans ce moment le voile était tiré; je voyais tout, jusqu'à l'écume des torrents et au vol des oiseaux; l'air était parfaitement pur; seulement, quelques nuages qui se trouvaient sur la direction ordinairement plus froide des eaux ou des courants d'air, circulaient encore dans le milieu du bassin, se traînaient peu à peu le long des montagnes, remontaient dans leurs sinuosités et venaient se reposer enfin autour de leurs pointes les plus élevées, où ils ondoyaient légèrement. Mais la vallée,
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comme une rose fraîchement épanouie, me montrait ses bois, ses coteaux, ses plaines vertes du blé naissant, ou noires d'un récent labourage; ses étages nombreux couverts de hameaux et de pâturages; ses bosquets flétris, mais conservant encore leur feuillage jaunâtre; enfin des glaces et des rochers menaçants. Mais, ce qu'il est impossible de rendre, c'est ce mouvement si varié des oiseaux de toute espèce, des troupeaux qui avançaient lentement d'une haie à l'autre, de ces nombreux chevaux qui bondissaient dans les pâturages ou au bord des eaux ; ce sont surtout ces bruits confus des sonnettes des troupeaux, des aboiements des chiens, du cours des eaux et du vent, bruits mêlés, adoucis par la distance, et qui, joignant leur eff'et à celui de tous ces mouvements, exprimaient une vie si étendue, si variée et si calme. Je ne sais quelles idées douces, consolantes, mais infinies, immenses, s'emparent de l'âme à cet aspect, et la remplissent d'amour pour cette nature et de confiance en ses œuvres. Et si, dans les intervalles de ces bruits, qui se succèdent comme des ondes, un chant de berger résonne quelques instants, il semble que la pensée de Thomme s'élève avec ce chant, pour raconter ses besoins, ses fatigues au ciel, et lui en demander le soulagement. Oh! combien de choses ce berger, qui ne pense peut-être pas plus que l'oiseau chantant à ses côtés, combien de choses il me fait sentir et penser ! Mais cette douce émotion passe comme un beau rêve, comme un bel air de musique, comme un bel effet de lumières, comme tout ce qui est bien, tout ce qui nous touchant vivement ne doit, par cela même, durer qu'un instant. »
A cette richesse, àcelle abondance, à celte prodigalité de description, opposons un tableau, à peine esquissé, d'un autre écrivain qui obtient, Iri aussi,
LE JOUHNALlSTfi:
de grands effets, mais par un procédé toutcontraire. M. Taine, dans son Voyage aux Pyrénées (1858), a vu le même spectacle que M. Thiers ; il ne lui consacre que ces quelques lignes :
et Sur une colline, au bord de la route, sont les restes de l'abbaye de Saint-Savin. La vieille église fut, dit-on, bâlie par Gharlemagne ; les pierres croulent rongées et roussies ; lesdalles, disjointes, sont incrustées de mousse ; du jardin, le regard embrasse la vallée brunie par le soir ; le Gave, qui tourne, élève dans l'air sa traînée de fumée pâle. »
Et c'est tout. M. Taine scrute ensuite lésâmes des moines qui vécurent à Saint-Savin, au Moyen- Age, âmes perdues dans des extases, ou noyées d'une langueur divine. A ces mystiques de Tan 1000, M. Thiers préfère, non sans raison, le prieur de 1822, qui n'était autre que le médecin de Cauterets, devenu acquéreur d'un bien national, où il a remplacé les riches oisifs.
11 n'y a pas, dans le Voyage de M. Thiers aux Pyrénées, beaucoup de morceaux de cette valeur; on y trouve vingt autres pages qu'il serait intéressant de citer, et particulièrement celles que l'auteur consacre à la France. Le Grésivaudan, que M. Thiers visitait pour la première fois, est aussi frappant de ressemblance, aussi vu et aussi rendu, que le golfe de Marseille, qu'il avait admiré
cent fois, qui était resté dans ses yeux, dans son imagination éblouie, comme la première contemplation consciente de la terre natale.
Chacune de ses descriptions forme comme un tableau; les dimensions en sont plus ou moins grandes, les contours plus ou moins accusés; le tableau est sous nos yeux ; détail ou ensemble, rien n'y manque. Est-il étonnant que l'écrivain qui savait ainsi regarder la nature ait pu juger, comme en se jouant, ceux qui ont essayé de la reproduire, et composer des 5a/on5 que l'on relit encore avec plaisir? Il ne s'est exercé dans la critique d'art que deux fois, en 1822 et en 182i; il y a réussi comme Diderot, l'inventeur du genre, auquel on a pu le comparer sans injustice, et, pour son coup d'essai, il a deviné le génie de Delacroix.
N'abandonnons pas cet aimable volume, sans rappeler l'opinion de M. ïhiers sur une question bien actuelle : celle de l'enseignement secondaire. Dans ses discours ou dans ses livres, il est e\(rèmemcnt rare que M. ïhiers aborde cet ordre d'idées. La rencontre n'eu estqueplus précieuse. Non svenons de dire que l'on a comparé M . Thiers, autour de Salo?îs, h Diderot; le passage que nous allons citer (ait encore pensera Diderot et à son plan d^i'jiivcrsité pour Catherine U : on y verra
comme une esquisse ou, si Ton veut, une prévision de l'enseignement spécial moderne et de la réforme de 1880. C'est la première fois que le jeune Thiers fait preuve dece don de seconde vue, qu'il aura plus tard, après l'expérience acquise, à un si haut degré et qu'il appliquera à tant d'autres sujets.
t Je me rendis un matin sur les coteaux de Mont- Fleury ; le temps était aussi doux que dans les plus beaux mois de printemps. Le ciel répandait une brillante lumière sur l'enceinte des montagnes, et éclairait, sans la fondre, la neige répandue sur leurs sommets. La vallée du Grésivaudan s'arrondit à Grenoble, comme un cirque, et présente un bassin parfaitement uni et d'une admirable richesse ; l'Isère s^ engage, le parcourt lentement, en revenant plusieurs fois sur lui-même, et semble ne plus pouvoir trouver d'issue ; mais on le voit enfin s'échapper par une ouverture des montagnes et traverser Grenoble, qui semble garder sa sortie.
J'étais placé à Mont-Fleury dans une habitation fort spacieuse, où j'apercevais, çà et là, des instruments de gymnastique, qui semblaient destinés à l'instruction d'une jeunesse différente de la nôtre. Le bâtiment était silencieux et fermé. Un jeune enfant, parlant très bien le français, quoique avec un accent étranger, m'apprit que c'était le beau collège de Mont-Fleury, récemment fermé par un arrêté de l'Instruction publique, et ajouta de plus qu'il était Suédois, et qu'il était demeuré le dernier, à cause de l'éloignement de ses parents.
Ce bel établissement, formé depuis deux ans, et le premier de ce genre qui eût été importé de Suisse en France, comptait déjà cent dix élèves français et étrangers On
TlllKRS
avait tâché d^y appliquer l'éducation physique de r^'mt/e à une réunion de jeunes gens. L'éducation y précédait l'instruction, qui, à son tour, n'était pas négligée. Les premières langues qu'on enseignait étaient les langues étrangères et vivantes, et c'était en les parlant que les élèves allemands, français, anglais et italiens se les communiquaient réciproquement. Les maîtres avaient le soin de les employer alternativement dans chaque exercice. Les langues anciennes venaient ensuite, et, dans deux ans, plus d'un élève savait déjà le latin, aussi bien que nos latinistes rachitiques, qui ont passé huit années en traduisant Tite-Live, Tacite, Virgile et Horace, qu'ils n'ont pas compris, mais haïs, et auxquels ils ne peuvont revenir, avec quelque goût, qu'après dix anspassés hors du collège. C'était encore le premier établissement français où l'on eût essayé d'exercer les jeunes gens à l'improvisation par des narrations orales. Des exercices gymnastiques, des courses au milieu des montagnes environnantes, renforçaient leur tempérament en retardant leurs passions. Les instituteurs, transportés là avec leur propre famille, vivaient en pères avec leurs élèves. Chaque culte y était librement professé. Il parait que cette liberté même a déplu. Des dénonciations, dont on a d'ailleurs donné connaissance ofTicielle aux chefs accusés, des déclamations faites du haut de la chaire, contre ce qu'on appelait l'éducation à tours de force, ont bientôt ruiné ce bel essai ; et le Conseil d'Instruction publi(jue, après avoir reconnu, par son arrêté, que l'instruction était satisfaisante, que la moralité des maîtres était irréprochable, a franchement déclaré que l'éducation n'étant, à Wont-Fleury, ni assez monarchique, ni assez religieuse, le collège serait fermé. L'arrêté a été rendu en vertu d'un décret de l'Empire, qui est précis et qui donne réellement à la Commission les pouvoirs dont elle a u^é. Je suis toujours plus étonné qu'on ne rende pas de pareils arrêtés aux cris de vive l' /empereur, qui a î^i bien pourvu
les grands-maîlies, les gardes des sceaux, les préfets, de moyens d'interdire, de suspendre, de clôturer, etc., etc.
J'ajouterai deux faits, parce qu'ils sont consignés dans les pièces dont la Commission a délivré copie aux chefs incriminés : c'est que l'on se plaignait de n'avoir pas assez trouvé de catéchismes dans l'établissement, et ensuite que l'un des maîtres avait assisté aux audiences de police correctionnelle, et avait paru favorablement disposé en faveur de certains accusés.
Le collège a été fermé. Les capitaux considérables qui avaient été employés à une destination toute spéciale, à approprier des localités qui ne peuvent convenir qu'à un pensionnat, ont été perdus ; et trois familles honorables, qui avaient l'espérance fondée et méritée d'une fortune, ont été presque ruinées. Toutefois les Grenoblois, qui se tiennent rarement pour battus, se sont empressés d'ouvrir une souscription et de fournir aux instituteurs cinquante mille francs, sans intérêt, pour qu'ils aillent continuer à Geiève les essais heureux qu'ils avaient commencés en France. >
L'éducation précédant rinstriiction, celle-ci commençant par les langues vivantes ; le latin relégué àla fin des études ; les exercices physiques honorés ; le régime tulorial : c'étaient là des principes pédagogiques bien révolutionnaires, pour l'an de grâce 1822. Ils ne suffiraient pourtant pas à expliquer la décision prise par la Commission de llnstruclion publique. Cette décision, on n'en peut douter, fut motivée par le petit nombre des catéchismes trouvés à Mont-Fleury : M. Thiers l'eût approuvée et justifiée en 1850.
56 TIIIF.RS
On a pu juger, aux différents extraits que nous avons cités, du style de M. Thiers. Il en a formulé la théorie, assez peu précise, du reste, dans un article du ISaiionaL
« Un style simple, vrai, calculai, un style savant, travaillé, voilà ce qu'il nous est donné de produire. C'est encore un beau lot quand, avec cela, on a d'importantes vérités à dire. Le style de La Place dâniV Exposition du système du monde, de Napoléon dans ses Mémoires^ voilà les modèles du langage simple et réfléchi propre à notre âge. »
Ce passage est extrait d'un compte rendu des Mémoires de Napoléon. Pour M. Thiers, Napoléon n'est pas seulement le plus grand homme de son siècle, il en est aussi le plus grand écrivain.
La langue de M. Thiers est simple, naturelle, sans rien de pédant ni de dogmatique. L'absence de dogmatisme, c'est là ce qui distinguait M. Thiers de ses amis du Globe, M. Guizot, M. de liémusal, M. Dubois; de ceux que l'on appelait déjà les doctrinaires. H écrivait avec plus de familiarité, avec plus d'abondance aussi, la langue si française de Voltaire. 11 écrivait comme il parlait, avec des négligences, des répétitions, des retours en arrière, des digressions, parfois même des vulgarités voulues. Ne cherchez, dans ses discours ou dans son sl\le, ni ordre
logique, ni enchaînement rigoureux des idées.
En disant que M. Thiers écrit comme il parle, et il parle fort bien, nous faisons une constatation ; nous ne formulons pas un éloge et nous nous garderions bien de conseiller aux jeunes gens d'écrire comme ils parlent . L'écrivain qui s'adresse à un lecteur, c'est-à-dire à un esprit plus attentif que ne Test d'ordinaire un auditeur, doit apporter plus d'ordre, plus de méthode, plus de recherche aussi dans son style, qu'il ne le ferait dans une conversation, qu'il ne le ferait même dans un discours. Lecteur, je n'admets guère qu'un auteur me fasse passer et repasser, sans raison, parles mêmes chemins, qu'il me conduise au but par des voies trop détournées. Je n'admets pas non plus que mon guide ait une tenue trop négligée ; et^ sans lui demander les manchettes de M. de Bufion, je serais flatté qu'il fît un bout de toilette en mon honneur. N'est-ce pas, du reste, ce que M. Thiers veut dire quand il parle d'un style caU culé, savant, travaillé ? Il a donné le précepte : nous verrons qu'il ne l'a pas toujours suivi dans ses grands ouvrages.
M. Thiers a inventé un néologisme qui n'a pas fait fortune. Il blâmait surtout, chez un écrivain, ce qu'il appelait le genre ùnpressif; nous dirions
TIHERS
aujourd'hui, d'un mot à peu près aussi barbare le genre subjectif, c'est-à-dire l'étude de soimême. M. Thiers était un esprit trop pratique pour s'attarder à la psychologie des autres ou à la sienne ; il avait trop de curiosité en tous genres, pour s'immobiliser dans une méditation paresseuse, pour être, comme disait le marquis d'Argenson, « le centre de son cercle. »
Il y avait deux ans que M. Thiers était à Paris. Le journalisme ne suffisant pas à sa dévorante activité, il résolut d'écrire Vllistoire de la Révolution française. L'entreprise était hasardeuse, voire téméraire ; mais le danger n'était pas pour faire reculer le jeune Provençal. L'idée, à peine née dans son esprit, estcommuniqiiée à deu\ libraires, qui consentent à imprimer, sous la seule réserve que Touvrage portera le double nom de Thiers et de Hoilin. La condition est acceptée, elles deux premiers volumes paraissent en 1823; huit vo lûmes se succèdent ensuite à de courts intervalles : en 1827 l'ouvrage était terminé. Dès le tome III, le nom de Bodin avait disparu de la couverture. L'duivre était bien de Thiers et de lui seul.
il convient, pour juger Vllistoire de la Révolution \ fronraise^ de rappeler dans quelles circonstances elle a clé publiée, d uuiicjuer les sources que
l'historien de la révolution 59
l'auteur a consultées, la méthode qu'il a suivie. De 1823 à 1827^ la lutte entre les partisans de l'ancien régime et les tenants de la Révolution française était dans toute sa force. Nous avons dit avec quelle ardeur Thiers s'était jeté dans la mêlée, avec quelle vivacité il s'était déclaré fils et défenseur de la Révolution. Ses opinions allaient fort au delà de celles des libéraux doctrinaires du Globe et même de celles des libéraux voltairiens du Constitutionnel, ses premiers collaborateurs. Tous les sentiments qu'il ne pouvait pas exprimer dans les journaux ou dans les revues, il les a exprimés dans son livre. Sa vraie profession de foi, son acte d'adoration, c'est dans VHistoire de la Révolution qu'il les a faits. Cette œuvre est ce que sera plus tard le National^ une œuvre de doctrine, un credo et en même temps une œuvre de polémique, une batterie de .guerre contre le gouvernement des Bourbons et contre l'ancien régime. Il ne faut donc pas lui demander la sereine impartialité qu'exige l'histoire. Le brillant écrivain a pu croire qu'il la pratiquait, cette impartialité : pure illusion de jeunesse. Lui qui a dit plus tard : « Je suis le ministériel de la Providence, » a été, dans sou histoire, le ministériel de la Révolution, de
toute laRévolulion, de celle des Constitulionncls, de celle des Girondins, de celle des Montagnards, de celle des Thermidoriens. On lit dans l'avantpropos de son livre :
« Je me suis tour à tuur (iguré que, né sous le chaume, animé d'uuo jusle ambition, je voulais acquérir ce que l'orgueil des hautes classes m'avait injustement refusé; ou bien, qu'élevé dans les palais, héritiers d'antiques privilèges, il m'était douloureux de renoncer à une possession que je prenais pour une propriété légitime. Dès lors je n'ai pu m'irriter : j'ai plaint les comlnillants et je me suis dédommagé en admirant les âmes généreu.'CS. »
Ne cherchons pas s'il était possible de remplir ce programme ; constatons seulement que Thiers ne l'a pas rempli : c'est le roturier qui tient la plume et qui juge les événements, ce n'est pas le privilégié.
Les sources que Thiers a consultées sont de deux sortes : il a étudié les Mémoires, très rares au moment où il écrivait, et il a consulté tous les survivants des années terribles, nombreux encore en 1823. Son intelligence primesautière, son talent de causeur, les idées préconçues avec lesquelles il procédait à son enquête, lui permettaient-ils de tirer tout le profil possible de conversations avec Talleyrand ou avec les aulres contemporains de la Uévoliilion? On peut en
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douter; on peut croire qu'il était, en 1823, plus causeur qu'écouteur, plus porté, dès l'âge de 25 ans, à enseigner qu'à apprendre. Quant aux sources écrites, un seul exemple, cité par M. Anatole France, montrera comment il les captait. A-t-il à parler de Danton ? Il se reporte aux Mémoires de Garât qui a tracé ce portrait du grand tribun :
« Jamais Danton n'a écrit ni imprimé un discours. Il disait : Je n'écris point. Son imagination et l'espèce d'éloquence qu'elle lui donnait, singulièrement appropriée à sa figure, à sa voix et à sa stature, était celle d'un démagogue; son coup d'œil sur les hommes et sur les choses, subit, net, impartial et vrai, avait cette prudence solide et pratique que donne la seule expérience ; il ne savait presque rien et il n'avait l'orgueil de rien deviner ; à la tribune, il prononçait quelques paroles qui retentissaient longtemps; dans la conversation, il se taisait, écoutait avec intérêt lorsqu'on parlait peu, avec étonnement lorsqu'on parlait beaucoup ; il faisait parler Camille et laissait parler Fabre d'Eglantine. »
C'est un rhéteur qui a tracé ce portrait, nous le voulons ; mais quel relief, quelle vivante image, et combien, à côté d'elle, celle que nous donne M. Thiers semble pâle et incolore !
« Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond et surtout simple et solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins et jamais pour briller, aussi parlait-il peu et dédaignait-il d'écrire. Suivant un contemporain, il n'avait aucune prétention, pas même de devmer ce qu'il ignorait, prétention si commune aux h-mmes de sa
trempe. Il écoutait Fabre d'Eglanline et faisait parler sans cesse son jeune et intéressant ami, Camille Desmoulins, dont l'esprit faisait ses délices. »
Tout le reliet que Garai avait su donner au portrait a disparu, tous les contours ont été émoussés; la pensée, le style ont été comme émasculés.
La méthode historique deThiers est la mclhode narrative; sans renoncer à porter un jugement sur la Révolution, il veut avant tout la faire connaître, la faire aimer, et il en expose longuement, amoureusement les principales scènes. Les titres mêmes qu'il donne, à partir du tome III de la première édition, aux différentes parties de son récit, indiquent qu'il a voulu représenter une série de tableaux. Quel lien les rattache les uns aux autres, en dehors de l'ordre chronologique ? Un seul : l'adhésion de l'auteur à tous les régimes qui se succèdent, du 5 mai 1789 au 18 brumaire anVIIÏ (9 novembre 1799), adhésion si entière que l'on a pu reprocher à M. Thiors de n'avoir d'autre critérium de la moralité des actes politiques que le succès.
« Tant pis, dit-il, pour un gouvernement, quand on lui impule tout à crime. L'une de ses qualités indispensables, c'est (l'avoir colle bonne renommée qui repousse l'injuslico. O'iiiiiJ iU'apenlue et qu'ctn lui impute les torts des