‹ ThiersChapitre 7 sur 11 · L HISTORIEN DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

L HISTORIEN DE LA RÉVOLUTION

autres et ceux mêmes de la forlune, il n'a plus la faculté de gouverner, et cette impuissance doit le condamner à se retirer. Le Directoire était usé, comme Pavait été le Comité de salut public, comme le fut depuis Napoléon luimême. Toutes les accusations, dont le Directoire- était l'objet, prouvaient non pas ses torts, mais sa caducité. »

S'il raconte la journée du 20 juin j 792, le défilé des 8,000 sectionnaires dans la salle de l'Assemblée ^gislativeetrexhibitiond'ignoblesemblèmes devant les représentants de la nation, M. Thiers, au lieu de prolester avec indignation contre la violation du « sanctuaire des lois, » se contente de déplorer, d'un ton détaché, que la raison ne suffise pas, en temps de discordes, à diriger les actions humaines. Décrivant l'invasion des Tuileries par le peuple, dans celte même journée du 20 juin, il signalera, lui monarchiste, le courage et le calme de Louis XVÏ, mais avec bien moins de chaleur que ne le feront plus tard des historiens nettement républicains^comme Louis Blanc ou Edgar Quinct, qui n'hésiteront pas, eux, à reconnaître que jamais le faible monarque ne fut plus roi que ce jour-là.

De même, dans le récit de la journée du 10 août, il prend bien facilement son parti de la nouvelle atteinte portée à la Constitution et à la loi, en même temps qu a la royauté, et il se condamne ainsi à approuver désormais toutes les

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insurrections, qu'elles soient dirigées contre les Girondins ou contre les Montagnards ; plus tard par les Directeurs contre les Conseils ou par ceuxci contre les Directeurs. Ont-elles réussi : il est indulgent; ont-elles échoué : il est sévère. Nulle part ce procédé n'est plus apparent que dans le jugement qu'il porte sur les Girondins, avec lesquels, ce semble, il avait tant d'affinités :

« La généreuse députation de la Gironde, épuisée pour avoir voulu venger Septembre, pour avoir voulu empêcher le2l janvier, le Tribunal révolulionnaireet le Comité de salut public, expire lorsque le danger plus grand a rendu la violence plus urgente et la modération moins admissible...

Leur opposition a été dangereuse, leur indignation impolitique ; ils ont compromis la Révolution, la liberté et la France; ils ont compromis même la modération en

la défendant avec aigreur Cependant j'aurais voulu

être impolitique comme eux, compromettre tout ce qu'ils avaient compromis, et mourir comme eux encore, parce qu'il n'est pas possible de laisser couler le sang sans résislance et sans indignation. »

L'éloge est grand ; mais, politiquement, la condamnation est formelle. Au-dessus des Girondins M. Tliiers n'hésitera pas à mettre ceux des Montagnards (jui auront (uji avec désinlércssenicnt. Ilcnconlrc-t-il un de ces Montagnards, qui fut un ambitieux, un logicien sanguinaire, mais qui fut certainement désintéressé, il oublie ses prémisses,

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et il se montre, pour la victime du 9 Tliermidor, plus sévère que pour celles du 2 juin.

« Robespierre fut de la pire espèce des hommes. Un dévot sans passions, sans les vices auxquels elles exposent, mais sans le courage, la grandeur et la sensibilité qui les accompagnent ordinairement; un dévot ne vivant que de son orgueil et de sa croyance, se cachant au jour du danger, revenant se faire adorer après la victoire remportée par d'autres, est un des êtres les plus odieux qui aient dominé les hommes, et on dirait les plus vils, s'il n'avait euune conviction forte etune intégrité reconnue. »

M.Thiers sera plus équitable, quand il appréciera l'œuvre collective de la Convention, et Robespierre recevra sa part des éloges accordés à la grande assemblée révolutionnaire, qu'il domina pendant la terrible année 1793-1794. Nous n'a~ vons rapproché le jugement porté sur lui du jugement porté sur les Girondins, que pour signaler la contradiction qui les fausse tous deux.

Le tome VI de la première édition finit avec le récit du 9 thermidor. Deux volumes avaient paru en 1823, deux en 1824 et deux en 1825; les quatre derniers parurent en 1827. Ceux-ci comprennent donc la dernière année, un peu grise^ de l'histoire delà Convention et l'histoire beaucoup moins dramatique du Directoire. M Thiers, dansées derniers livres, trace avec plus de largeur les portraits de

ses personnages. Les cinq premiers Directeurs Carnot, Barras, Laréveillère-Lépeaux, Letourneur et Hewbell sont étudiés avec complaisance, appréciés avec beaucoup de sûreté et de justesse. On sent que le jeune historien a reçu les confidences des contemporains de la grande époque, celles de Talleyrand en particulier. On s'aperçoit aussi qu'il a étudié avec passion les questions administratives, financières et militaires, traitées avec beaucoup plus d'ampleur et de détail que dans les premiers volumes. Le premier^ peut-être, des historiens français, M. Thiers a su répandre, avec une vive lumière, un véritable charme sur des matières que tant d'autres ont considérées comme indignes d'eux.

C'est dans le huitième volume qu'est racontée l'immortelle campagne de 1796. M. Thiers, qui consacre d'ordinaire aux grandes opérations militaires une introduction assez brève, puis une narration détaillée, suivie d'une sorte d'épilogue ou de conclusion, résume ainsi la campagne dUalic :

« Entré en Italie avec trente et quelques mille hommes, Bonaparte sépare d'abord les Piomonlais des Aulricliiens à Monlenotle et Millesimo, acliève de détruire les premiers à Mondovi, puis court aprôs les seconds, passe df^vant eux le Vu à Plaisance, l'Adda à Lodi, s'empare de

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la Lombardie, s'y arrête un instant, se remet bientôt en marche trouve les Autrichiens renforcés sur le Mincio, et achève de les détruire à la bataille deBorghetto. Là, il saisit d'un coup d'œil le plan de ses opérations futures : c'est sur FAdige qu'il doit s'établir, pour faire front aux Autrichiens; quant aux princes qui sont sur ses derrières, il se contentera de les contenir par des négociations et des menaces. On lui envoie une seconde armée, sous Wûrmser : il ne peut la battre qu^ense concentrant rapidement, et en frappant alternativement chacune de ses masses isolées ; en homme résolu, il sacrifie le blocus de Mantoue, écrase Wurmser à Lonato, à Gastiglione, et le rejette dans le Tyrol. Wurmser est renforcé de nouveau, comme l'avait été Beaulieu ; Bonaparte le prévient dans le Tyrol, remonte l'Adige^ culbute tout devant lui à Rovered-o, se jette à travers la vallée de la Brenta, coupe Wiirmser qui croyait le couper lui-même, le terrasse à Bassano, et l'enferme dans Mantoue. C'est la seconde armée aulrichieune, détruite après avoir été renforcée.

Bonaparte, toujours négociant, menaçant des bords de lAdige, attend la troisième armée : elle est formidable. Elle arrive avant qu'il ait reçu des renforts, il est forcé de céder devant elle, il est réduit au désespoir, il va succomber, lorsqu'il trouve, au milieu d'un marais impraticable, deux digues débouchant dans les flancs de Tennemi, et s'y jette avec une incroyable audace : il est vainqueur encore à Arcole.

Mais l'ennemi est arrêté, et n'est pas détruit ; il revient encore une fois, et plus puissant que la première. D'une pan, il descend des montagnes ; de l'autre, il longe le Bas-Adige. Bonaparte découvre le seul point où les colonnes ennemies, circulant dans ces pays montagneux, peuvent se réunir, s'élance sur le célèbre plateau de Rivoli, et, de ce plateau, foudroie la principale armée d'Alvinzy ; puis, reprenant son vol vers le Bas-Adige,

enveloppe tout entière la colonne qui l'avait franchi. Sa dernière opération est la plus belle ; car ici, le bonlieur est uni au génie. Ainsi, en dix mois, outre l'armée piémontaise, trois armées formidables, trois fois renforcées, avaient été déti'uites par une armée qui, forte de Irenlo et quelques mille hommes, à l'entrée de la campagne, n'en avait guère reçu que vingt pour réparer ses pertes. Ainsi, cinquante-cinq mille Français avaient battu plus do deux cent mille Autrichiens, en avaient pris plus de quatre-vingt mille, tué ou blessé plus de vingt mille ; ils avaient livré onze batailles rangées, plus de soixante combats, passé plusieurs fleuves, en bravant les flots et les feux ennemis. Quand la guerre est une routine purement mécanique, consistant à pousser et à tuer l'ennemi qu'on a devant soi, elle est peu digne de l'histoire ; mais quand une de ces rencontres se présente, où Ton voit une masse d'hommesmue par une seule et vaste pensée, qui se développe au milieu des éclats de la foudre, avec autant de netteté que celled'un Newton ou d'un Descartes, dans le silence du cabinet, alors le spectacle est digne du philosophe, autant que de l'homme d'État et du militaire: et si cette identitlcation de la multitude avec un seul individu, qui produit la force à son plus haut degré, sert à protéger, à défendre une noble cause, celle de la Liberté, alors la scène devient aussi morale qu'elle est grande. »

Ce résumé si concis, si entraînant, ne donne pourtant qu'une idée insuffisante du puissant intérêt de la campagne d'Italie. Il semble que le jeune historien ait suivi toutes les opérations, qu'il ait été attaché à l'état-major du jeune général, (jii'il ait reçu ses confidences, qu'il ait connu SCS plans ; on dirait presque qu'il écrit sous sa

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dictée. Il faut avoir assisté aux événements pour les retracer avec cette exactitude lumineuse ; il faut avoir vu les théâtres multiples et si divers de tant de batailles, de tant de combats, de tant d'engagements, pour les décrire avec ce relief qui les grave à tout jamais dans la mémoire. Ce n'est plus là de l'histoire-bataille, comme on dit dédaigneusement; c'est le plus vivant des drames, oii jouent leur rôle, sous la direction d'un grand acteur, 50,000 héroïques comparses , qui, en quelques mois, recueillent assez de gloire pour immortaliser une vieille et déjà glorieuse nation. Nous avons vu bien d'autres campagnes, depuis lors, nous avons conquis bien d'autres drapeaux, ajouté bien d'autres noms à nos fastes militaires ; nous avons remporté des victoires qui nous ont donné des empires ou qui nous ont permis de signer des traités mémorables; il n'est rien de comparable, dans notre histoire militaire, ni peutêtre dans aucune autre, à la campagne de 1790. Le tome Yïll, qui contient ce beau récit, qui renferme dans sa première partie le remarquable jugement sur l'œuvre définitive de la Convention, se termine par ce que Sainte-Beuve appelait si bien, en 1827, un éloquent épilogue, un hymne enivrant. Nous le reproduisons :

c Jours à jamais célèbres et à jamais regrettables pour nous ! à quelle époque notre patrie fut-elle plus belle et plus grande? Les orages de la Révolution paraissaient calmés ; les murmures des partis retentissaient comme le derniers bruits de la tempête. On regardait ces restes d'agitation comme la vie même d'un État libre. Le commerce et les finances sortaient d'une crise épouvantable, le sol entier, restitué à des mains industrieuses, allait être fécondé. Un gouvernement composé de bourgeois, nos égaux, régissait la République avec modération ; les meilleurs étaient appelés à leur succéder. Toutes les voix étaientlibres. La France, au comble de la puissance, était maîtresse de tout le sol qui s'étend du Rhin aux Pyrénées, de la mer aux Alpes. La Hollande, l'Espagne, allaient unir leurs vaisseaux aux siens, et attaquer de concert le despotisme maritime. Elle était resplendissante d'une gloire immortelle. D'admirables armées faisaient flotter ses trois couleurs, à la face des rois qui avaient voulu l'anéantir.

Vingt héros, divers de caractère et de talent, pareils seulement par Tâge et le courage, conduisaient ses soldats à la victoire : Hoche, Kleber, Desaix, Marceau, Joubcrt, Masséna, Bonaparte, et une foule d'autres encore, s'avançaient ensemble. On pesait leurs mérites divers, mais aucun œil encore, si perçant qu'il pût être, ne voyait dans cette génération de héros les malheureux ou les coupables; aucun œil ne voyait celui qui allait expirer à la fleur de Fàge, atteint d'un mal inconnu; celui qui mourrait sous le poignard musulman ou sous le feu ennemi; celui qui opprimerait la Liberté; celui qui trahirait sa patrie : tous paraissaient grands, purs, heureux, pleins d'avenir 1 Ce ne tut là qu'un moment ; mais il n'y a que des moments dans la vie des peuples, comme dans celle des individus. Nous allions retrouver Topulence avec le repos. Quanta la Liberté et à la gloire, nous les avions!...

« Il faut, a dit un ancien, que la patrie soit non seule-

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ment heureuse, mais suffisamment glorieuse. » Ce vœu était accompli : Français qui avons vu depuis notre liberté étouffée, notre patrie envahie, nos héros fusillés ou infidèles à leur gloire, n'oublions jamais ces jours immortels de liberté, de grantleuret d'espérance ! »

Ces lignes étaient écrites en 1827. Combien plus fondées seraient aujourd'hui ces plaintes, combien plus vifs ces regrets, après que de nouvelles fautes nous ont éloignés du but que nous étions si près d'atteindre^ il y a un siècle, après que nous avons vu pour la seconde fois notre liberté étouffée et notre patrie envahie I La liberté a pu renaître; puisse cette renaissance en présager une autre !

Les deux derniers volumes de la Révolution sont consacrés à l'histoire intérieure du Directoire, auquel M. Thiers a su le premier rendre justice, et à Thistoire extérieure de la France jusqu'au ISBrumaire. Ilfautretenir, avec le jugement trop indulgent porté sur le 18 Brumaire, la vive description de l'Egypte; mais ces brillants épisodes ne peuvent faire oublier les belles pages du huitième volume où le jeune historien, ce nous semble, a donné toute sa mesure. Il ne s'élèvera pas plus haut, dans sa grande épopée du Consulat et de l'Empire. A trente ans^ il était en possession de

toutes ses connaissances, de tout son génie, et son œuvreenareçu l'empreinte, en même temps qu'elle porte la marque d'une belle ardeur juvénile. Cette œuvre a été bien critiquée et bien attaquée, depuis 65 ans qu'elle est livrée aux disputes des hommes. Elle a, on en convient, de nombreux défauts; elle pèche par la composition, par le plan qui n'est ni fortement ni simplement conçu ; l'auteur, écrivant d'enthousiasme, n'y a pas apporté la recherche patiente de la vérité, ni l'étude attentive des sources que nous exigeons aujourd'hui de l'historien; il n'a pas été juge d'instruction d'abord, ensuite juge d'appel : il n'a été que l'avocat de la [{évolution. Mais, en dépit de cette faute initiale, son histoire, qui a eu le mérite de venir la première (les Considérations de Madame de StaëK qui parurent en 1818, n'étaient, en etïet, qu'un programme de philosophie), reste plus vraie qu'aucune de celles qui l'ont suivie. On peut reprendre eu détail (et plusieurs historiens Tout fait) le récit de chacune des grandes scènes de la Révolution: on y constatera des erreurs et des omissions. On peut éludier à la loupe chacun des portraits tracés par Thiers, on y trouvera des traits qu'il taudrait atténuer, d'autres qu'il faudrait accentuer. En somme, ou ne parviendra pas à faire plus vrai dans l'en-

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semble du récit, ni plus ressemblant dans les portraits. Les jugements sur la Constituante, sur la Législative, sur la Convention, sur le Directoire sont définitifs. Les bons et les mauvais résultats pesés, il faut en revenir à l'appréciation finale de M. Thiers. Sa théorie du succès a pu enlever de la hauteur et du sérieux à sa sentence; sa sympathie pour la Révolution ne Tapas égaré; son adoration des âmes généreuses, comme il dit, l'abieninspiré. Tel historien plus récent, autrement informé que lui, plus curieux des sources et des moindres documents, a fait plus savant et plus profond ; il a fait certainement moins ressemblant, parce qu'il éprouvait moins de sympathie pour l'époque qu'il racontait. Or, faire vrai et ressemblant, n'est-ce point une grande partie de Part de l'historien, comme du portraitiste ? ^

Reste l'accusation d'indulgence pour les crimes de la Révolution. Le 1 0 janvier \ 826, Sainte-Beuve rendant compte, dans le Globe, des cinquième et sixième volumes de la Révolution française^ qui comprennent la période du 2 juin 1793 au 9 ther midor(27juillett794), montrait fort bien comment la tyrannie à l'intérieur et la victoire au dehors avaient pu marcher de fronf; comment le fanatisme héroïque des armées était lié au fanatisme brutal

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(les populaces; comment la même exaltation s'était appliquée à des situations différentes; comment chaque revers militaire réveillait de plus vives fureurs intestines. Parce qu'il indique cette action et celte réaction, l'historien excuse-t-il les sanglantes extravagances commises à Tintérieur? En aucune façon. Il fait seulement la part des circonstances ; il montre que les conspirations au dedans et les délaites au dehors ayant produit la Terreur et la Dictature, Terreur et Dictature ont sauvé la France de l'invasion étrangère. Pouvait-on obtenir le môme résultat par des moyens réguliers, avec un régime légal ? On peut répondre oui ou non à cette question, sans qu'il y ait plus de raisons pour l'aflirmative que pour la négative. La France a échappé à la restauration de l'ancien régime ; la patrie a échappé à l'invasion étrangère et au démembrement : tel est le fait capital qui a entraîné la conviction de l'historien et déterminé son jugement définitif sur la Révolution française. Patriote avant tout, il a défendu la cause de la pairie, même quand cotte cause était remise à des mains souillées ou sanglantes. Telle est la véritable originalité et la moralité de son œuvre.

Cette œuvre était due à un jeune homme de

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moins de 30 ans, qui avait donné cette grande publication comme en se jouant, en continuant sa collaboration à plusieurs recueils, sans négliger aucune relation utile ou agréable, sans renoncer à aucun sport, comme nous dirions aujourd'hui, montant à cheval, conduisant son cabriolet, faisant des armes, tirant le pistolet, se répandant, se multipliant avec une pétulance contenue, une espièglerie toujours maintenue dans de justes limites, sachant déjà, comme il le dira plus tard, tout prendre au sérieux, rien au tragique, ni au comique.

11 est intéressant de présenter un portrait de M. Thiers tracé, à ce moment, par un de ses plus illustres contemporains.

Lamartine, sans connaître encore le jeune historien, disait qu'il avait du goût pour lui, « comme on a des préférences dans le camp ennemi. » De son côté, M. Thiers, qui estimait moins la poésie que la guerre, la diplomatie ou les affaires, avait pourtant écrit, dans le National, un compte rendu flatteur des Harmonies. Un ami commun, M. Auguste Bernard, les invita à dîner chez Véry, au Palais-Royal. Lamartine, peu de temps après, écrivit les lignes qui suivent : il n'en est pas qui nous fassent mieux connaître le sage, le savant

et très brillant jeune homme, auquel était réservé un si prodigieux avenir.

« Je vis un petit homme taillé en force par la nature, dispos, d'aplomb sur tous ses membres, comme s'il eût été toujours prêt à l'action, la tête bien en équilibre sur le cou, le front pétri d'aptitudes diverses, les yeux doux, la bouche ferme, le sourire fin, la main courte, mais bien tendue et bien ouverte, comme ceux qui, selon l'expression plébéienne, ont le cœur sur la main.

« L'esprit était comme le corps, d'aplomb sur toutes ses faces, robuste et dispos. Peut-être, comme un homme du Midi, avait-il un sentiment un peu trop en saillie de ses forces. Il parlait le premier, il parlait le dernier, il écoutait peu les répliques; mais il parlait avec une justesse, une audace, une fécondité d'idées qui lui faisaient pardonner la volubilité de ses lèvres... c'étaient l'esprit et le cœur qui causaient. Nous avions en vain exclu la politique de l'entretien: elle rentrait par la fenêtre ouverte. Il s'abandonna au courant du jour ; il jui^oa sans haine, mais avec une sévérité tempérée seulement par égards pour moi, la situation de Charles X et celle du duc d'Orléans, dont il me montrait de la main les fenêtres, de l'autre côté du jardin. On voyait qu'en secouant le vieux trône, il tenait déjà une monarchie en réserve dans le Palais des révolutions. Il semblait l'évoquer du geste, dans la certitude anticipée de la gouverner, mais sans prévoir qu'il contribuerait également à la perdre II y avait assez de salpêtre dans cette nature pour faire sauter dix gouvernements. Ce qui me frappa surtout, et oserai-je le dire, ce qui me convainquit de l'immense supériorité de ce jeune homme sur toutes les médiocrités de rop|H)silion aux Bourbons, c'est le mépris de son proproparti, vortu de vieilh's.^e, à hKjuelle on arrive ordinairement avec les années, mais qu'il professait

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hautement, avant l'âge, par la seule justesse et par la seule fierté de son esprit.

« Je sortis plus convaincu que jamais de la perte de la Restauration, puisque la Providence lui avait suscité un tel ennemi ; mais je sortis en même temps charmé d'avoir rencontré un ennemi digne d'être combattu, un esprit brave et résolu dans une légion d'hommes de parti médiocres... »

Retenez un seul trait de ce beau portrait. « Ce qui me frappa surtout dans ce jeune homme, dit Lamartine, c'est le mépris de son propre parti, » Et, en effet, nous verrons M. Thiers combattre, au lendemain de 1830, quelques-uns de ses compagnons de lutte de la Restauration ; se rapprocher, au lendemain de 1848, des légitimistes, ses adversaires de la monarchie de Juillet, et faire cause commune, au lendemain de 1870, avec les républicains, ses adversaires de tous les temps. Même avant d'avoir touché au pouvoir, il croyait a qu'un parti au pouvoir, c'est la foudre aux mains d'un enfant. »

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