‹ Thiers (volume 2)Chapitre 1 sur 3 · J.-P. ,RORET ET C*% ÉDITEURS · texte numérisé non relu

J.-P. ,RORET ET C*% ÉDITEURS

9, RUE MAZARINK.

L'Atttnr a les Êditear^ tê réservent le droit de tradtt«tioii et de jt^odoetion k l'étranger.

Hélas! encore un grotesque!

Vraiment la ta che est aussi fatigante quo douloureuse. Ne pouvant accuser notro bonne foi dans la recherche du vrai»

nous nous demandons si nos yeux ont tort, ou si le scepticisme de notre époque se gagne comme une maladie.

^ley^nûfifi-nous , avec tant d'autres, le Jouet de cette illusion déplorable qui jette sur la pente du préjugé les esprits les plus honnêtes?

Sommes-nous atrabilaire, misanthrope ou pessimiste?

Comme le lapin de Florian voyons-nous les objets au travers d'une lorgnette qui nous les montre trop près ou trop loin , trop gros ou trop petits?

Toutes ces questions sont graves.

Notre plume sera brisée le jour où nous douterons de nous-même, et où l'on nous prouvera que nous regardons au travers d'un prisme menteur.

La hardiesse de notre œuvre ne s'excuse que par une loyauté absolue.

Écrire l'histoire vivante en subissant

rinflofince d'une passioa queleonquo, d'une haine ou d'une colère, serait un crime.

Or, nous n'avons ni colère, ni haine, ni passion.

Quand il s'agit de tracer un portrait, nous examinons l'original sous toutes les faces; nous étudions chaque détail de sa vie; nous mettons ses actes au creuset de l'impartialité la plus scrupu<»

leuse ; nous pesons et nous contrôlons les divers jugements portés sur sa personne et sur ses œuvres; nous interrogeons, en un mot, la conscience publique, et, malgré ces recherches, ces précautions, ces études, nous ne prenons la plume qu'en tremblant, surtout si le personnage nous semble mériter le blâme

OU tomber 8ous le coup du ridicule.

« Hélas ! encore un grotesque ! » a vons-^ nous dit au début de ce petit livre destiné à peindre M. Thiers ^

L'exclamation nous est arrachée par un véritable chagrin, car nous avons «u beau retourner cette physionomie étrange et l'éclairer de mille façons, pour y trouver la moindre dignité, la moindre grandeur, celai nous a été impossible.

Nous n'avons pu saisir que des gri^ maces.

1 Sar plus de cinquante biographes, nous n*cn avons

trouvé qu'un seul , M. Boilay, qui prît M. Thiers an

sérieux. M. Boilay, entièrement i la discrétion de l'ex-

ministre, écrivait sous sa dictée. Dans une lettre de

M. Thiers à Véron, publiée par celuiHïi 2i la page 193

du second volume ûes Mémoires d'un bourgeois ^ on

lit ce post-scriptum : « Mes compliments k Boilay, qui

^it toujours très-bien.

« A. Thiehs. »

THIERS. ft

Et pourtant cet homme a été' ministre, il a tenu la France dans sa main!

Un jour l'histoire se demandera quelle dynastie imprudente a osé confier ses destinées à cet écolier jaseur, à ce petit diable en lunettes, spirituel au possible et fin comme l'ambre, mais plus étourdi qu'un hanneton, plus écervelé qu'une

mouche.

Louis-Adolphe Thiers est enfant de Marseille.

Toutes les ardeurs méridionales ont chauffé ce cerveau fantasque , où l'esprit sophistique des rhéteurs grecs se retrouve, au bout de vingt-quatre siècles, avec ses instincts de folle discorde.

Uii de leurs descenâaafô ^ a trouvé moyen de les surpasser tous.

Ce fut le 26 germinal an V (16 avril 1797) que la France eut la joie de voir naître M. Thiers.

Il est fils d'un ouvrier du port de Marseille, dont la vie n*a pas été fort édifiante , si l'on en croit certains renseignements donnés jadis par les feuilles du Midi. Mais chacun ici-bas répond de ses œuvres. Nous sommes de ceux qui pensent que les torts d'un përe n'engagent en aucune sorte l'honneur des enfants.

Quels que soient ces torts, il nous semble incroyable toutefois qu'un fils ait osé proférer les paroles suivantes .

1 Marseille a été fondée par une colonie de Pho* céens, l'an 599 avant J.-C.

TSXERS. n

« Il y aurait là, sur le seuil de ma porte, une guillotine dressée pour mon père, et il me suffirait de descendre pour Tempécher d'y monter, que je resterais dans mon fauteuil, cette chambre fôtclle au rezHie-chaussée ^ »

Bien certainement le ministre de Louis-Philippe n'a jamais eu sur les lèvres un pareil langage, ou il serait un monstre.

Nous n'hésitons pas à démentir le biographe qui le lui prête.

Par sa mère, notre héros appartient à l'une des familles de commerçants les plus estimées du pays. Il est cousin d'André et de Joseph Chénier. Un revers

* Biographie des hommes du jour, notice sur Thien, tome YI, S« partie, page 19S.

de fortune plongea tout à coup cette famille dans la détresse la plus profonde»

ce qui explique une union mal assortie et les funestes conséquences qui en ré« sultèrent.

Lorsque Napoléon créa l'université, on distribua des bourses en grand nombre.

Beaucoup de parents pauvres tendirent les mains à la munificence impériale, et le jeune Adolphe Thiers entra gratuite^ mont au lycée de Marseille.

Il avait tous les défauts de son âge et quelques-uns de plus encore.

Vif, mutin, querelleur , indiscipliné comme un frelon, gourmand comme une guêpe , il était avec ses camarades en bataille éternelle , se faisait cribler de pensums, n'étudiait pas, et vendait ses

livres pour acheter du sucre d'orge ou des pommes vertes.

La férule et le cachot n'intimidaient en aucune sorte notre vaurien.

Ses professeurs étaient aux abois.

Un jour, il étala perfidement de la poix de Bourgogne sur le siège du régent de sixième, afin, disait-il, de le rendre inamovible*

Un autre jour, en pleine étude, il tira de son pupitre un matou , dont il avait enfermé les pattes dans des coquilles de noix , et le lâcha sous la table. L'animal, épouvanté du bruit de son étrange chaus* sure , se mit à bondir d'une extrémité de la salle à Vautre en poussant des miaulements de désespoir* ' Jugez de l'esclandre î

On condamna l'élève perturbateur à huit jours de cachot.

La réprimande qu'il reçut en outre fut terrible. Cédant à sa nature espiègle, il n'avait pas compris jusqu'alors la position d'un boursier. On la lui fit sentir, et cette humiliation de l'amour-propre amena chez lui la métamorphose la plus prompte et la plus inattendue.

Il devint aussi obéissant qu'il avait été indocile.

Ses inclinations à la paresse firent place à une activité soutenue dans l'élude, et, sept années durant, c'est-àdire jusqu'en 1815, il remporta les premiers prix de sa classe.

Cette puissance subite , au moyen de

laquelle il dompta son caractère, était fille de l'orgueil.

A Aix, où il alla cuivre les cours de la faculté de droit, nous le retrouvons avec tous les défauts comprimés au collège.

Libre, et ne craignant plus de perdre ce bienfait de Téducation, sans lequel il voyait parfaitement que Tobscurité deviendrait son lot et la misère son partage, il s'abandonna sans gêne à ses instincts de taquinerie et de révolte; il lâcha de nouveau le matou parmi ses Camarades , après avoir eu soin de lui aiguiser les griffes sur la meule de la politique.

Adolphe Thiers, à dix-huit ans et avec une taille de quatre pieds six pouces , était une sorte de chef de parti.

16 ' TfllERS.

Sa voix de myrmidon révolutionnait l'école. Il devint la terreur des royalistes et la coqueluche des libéraux.

On voyait cet Hercule en miniature agiter d'un air vainqueur la massue de l'opposition, frappant à droite, frappant à gauche , et se glissant déjà, pour peu qu'il craignît une défaite, entre les jambes de ses adversaires, qui le cherchaient ensuite et ne l'apercevaient plus.

« Il évoquait, dit M. de Loménie , les souvenirs de la république et de Tenipire, se faisait mal noter par ses professeurs, exécrer par le commissaire do police, adorer par ses camarades « et remportait contre vents et marées le prix d'éloquence ^ »

^Galerie des Contemporains illustres, tome t, pagj 19.

4 cette époque, se révélaient déjà ce singulier talent oratoire et cette éblouissante agilité de plume qui , après avoir valu tant de succès à M. Thiers à la tribune et dans le livre, devaient un jour le conduire à rAcadémie, boutique naïve où Ton fait aisément passer le clinquant pour de l'or.

Ce Mirabeau-mouche, comme on Ta depuis nommé si plaisamment, s'exerçait à parler et à écrire. Il essayait son aigre fausset dans les clubs mystérieux des ennemis delà Restauration. Les journaux du cru lui prêtaient leurs colonnes.

Chaque jour il devenait plus habile dans Tart de plier la phrase au sophisme et de pailleter le mensonge pour le faire passer à la faveur d'un éclatant mirage.

A l'exemple de ses ancêtres grecs, il soutenait quelquefois, mais entre amis et comme simple essai, des thèses philosophiques ou politiques diamétralement opposées ; il plaidait le pour et le contre, passait du noir au blanc, soufflait le chaud, soufflait le froid avec la même adresse et le môme bonheur.

En un mot, il préparait ce rôle de Bosco parlementaire, que nous l'avons vu jouer si longtemps, à la plus grande admiration des niais dont pullule notre belle patrie ^

Le premier tour d'éloquence exécuté

1 Balzac appelait M. Thiers illustre Caudiasart , et disait qu'il eât fait un commis^voyageur de premier choix.

TfllEKS. 19

par M. Thiers mérite une mention spéciale.

Aix possède une académie très-savante.

Cette académie venait de mettre au concours l'éloge du fameux marquis de Vauvenargues, dont Yollaire disait :

« Nous n'avons fait que glaner après lui dans le champ philosophique; il est notre maître à tous. »

Adolphe Thiers traita le sujet proposé.

Il prépara deux copies de son œuvre, en déposa une au sanctuaire académique ei se donna la satisfaction de lire la seconde à quelques camarades intimes , qui, d'avance, le proclamèrent vainqueur.

Malheureusement le secret de cette

«0 TBIEHS.

lecture fut connu des académiciens royalistes.

Ces derniers se liguèrent entre eux pour ne pas couronner l'étudiant révo-> lutionnaire. Les votes furent divisés. On réserva le prix.

L'année d'ensuite, même concours^ et même sujet offert par l'académie pro* vinciale.

Thiers dépose tout simplement son factum de l'année précédente, et les juges déclarent qu'il ne mérite que Tac* cessit. Un autre éloge de Vauvenargues, arrivé de Paris en droite ligne, a obtenu le prix.

On enlève le cachet qui dérobe le nom du lauréat, et les académiciens poussent une exclamation de stupeur. Ils [Usent

au bas de ce nouveau discours, dont le mérite a été jugé transcendant, la signaitare d'Adolphe Thiers.

Le petit jacobin les a fait tomber dans un piège : il remporte à la fois le prix et l'accessit.

Un éclat de rire olympien ébranle les voûtes de Tenceinte académique. Les spectateurs se moquent des juges confondus. Jamais mystification n'a été plus complète.

Tbiers est porté en triomphe dans les rues de la ville, par ces mômes hommes qui, seize ans plus tard, sous le frivole prétexte que leur illustre compatriote a déserté la cause du libéralisme, doivent lui faire expier si cruellement les ovations accordées à sa jeunesse.

tS THIEjRS.

Notre panégyriste de Vauvenargues.

donnait alors de si belles espérances l Tous ses amis le proclamaient grand homme par anticipation, et Dieu sait quel était le nombre de ses' amis I

Il les a perdus tous, à l'exception d'un seul peut-être.

On devine que nous allons nommer M- Mignet, cet historien profond et sérieux qui a grandi dans la solitude et dans le travail. Il a dû souvent recourir à Toubli et au pardon, afin de rester fidèle à son amitié pour Fhomme, quand le ministre avait rompu la chaîne da leurs anciens principes et de leurs premières croyances.

L'amour seul n'est pas affligé d*uQ bandeau.

Après avoir complété leurs études 4o jurisprudence et passé leur thèse, Thiers et Mignet vinrent ensemble à Paris.

Pauvres l'un et l'autre et sans protecteurs, ils ne désespéraient pas néanmoins d'atteindre à la fortune.

Relégués au fond du passage Montesquieu, dans une misérable chambre d'hôtel garni située sous les combles, ils eurent de bien mauvais jours et la faim les visita plus d'une fois dans leur triste réduit.

Mignet disait :

— Nous arriverons par la littérature , et il allait tous les matins à la bibliothèque.

Thiers pensait :

— J'arriverai par l'intrigue , et il usait

n THIERS.

ses bottes à courir les rues, interrogeant, furetant, se glissant comme une couleuvre dans les bureaux de rédaction, dans les ministères, dans les couloirs de la chambre, cherchant une porte ouverte, et bien décidé, n'importe comment, à se faufiler quelque part, ou ailleurs.

Il écrivit au duc de La Rochefoucauld- Liancourt, un des chefs du parti libéral, une lettre fort adroite, dans laquelle il déploya tout son style.

Sous la même enveloppe il eut soin de fourrer ses deux éloges de Vauvenargues, le prix et l'accessit, en expliquant par une note l'excellente mystification dont il avait rendu victimes les académiciens de Provence ; puis il alla sup-

plier un des huissiers de la chambre de vouloir bien remettre sa missive au vieux duc.

Or, son étoile l'amena juste au jour et à rheure où Manuel, interrompu dans sa harangue et pris au collet par les gendarmes, était violemment entraîné hors du palais Bourbon.

Thiers, qui venait de donner sa lettre à l'huissier, courut vers l'endroit où il entendait des clameurs.

Il apprit ce dont il s'agissait, vit Manuel passer avec les sbires, s'élança audevant du grand orateur, lui saisit les deux mains et cria comme un énergumène :

— Vengeance I Les représentants soûl

inviolables l Malheur à ceux qui ddchirent la charte!

— Taisez-vous , dit Manuel ; ne vous faites pas emprisonner. Comment vous appelez-vous?

Thiers lui donna son adresse.

A aucune époque de sa vie le petit homme n'a perdu la carte.

— Si vous avez besoin d'une plume dévouée, dit-il, je vous offre la mienne, et je la crois bonne. Nous sommes compatriotes, pensez à moi.

Effectivement Manuel était du département des Basses-Alpes.

Notre héros avait fait une excellente journée.

Trois jours après, il pouvait choisir entrf) une place de secrétaire îQtime

chez là duc de La Rochefoucauld-Liancourt ou un emploi de rédacteur au ConatitiUion'uel, la feuille la plus puissante d'alors et la plus en vogue.

Il opta pour l'emploi de rédacteur \

La presse lui fournissait roccàsion d'exercer sa bonne plume de Tolède.

Elle le jetait en plein dans son élément, dans les querelles, dans les luttes de partis, dans le cercle de toutes les discordes politiques, où l'intrépide petit bonhomme ne tarda pas à s'escrimer du bec et des ongles , unguibus et TOstro.

} M. Tbiers débuta par des artieles eritiqnes sur e Salon de 1833, et par une collection de Mémoires sur Tart dramatique, parmi lesquels on remarque ceux do mistress Bellamy, actrice ^e GoTent-GardeOt

t8 THIERS.

Manuel, devenu son proteeteinret prosque son ami, l'avait recommandé cbaudément à Etienne, roi de la rédaetioiu

Celui-ci chargea Thiers de Jouer dans le Constitutimmel le rôle de boute<-feu.

S'agissait-il d'user la poudre de l'opposition et de porter la mèche aux batteries incessamment braquées contre le pouvoir, Thiers se distinguait au premier rang des artilleurs. Il envoyait chaque matin aux minières ou aux chambres des articles à mitraille, déployant une audace extrême, et persuadé que tous les boulets ennemis devaient passer au-dessus de sa tête.

Grâce à ce bombardement quotidien, M. Thiers gagna Testime des chefs du parti radical.

THieitS. ff

Casimir Péiier, le comte de Fiahaut, le baron Louis et le banquier Laffîtte S brouillés plus ou moins avec le pou< voir, se plaisaient à lui jeter dans les jambes ce Tom Pouce hargneux.

Talleyrand lui-même se ât amener M. Tbiers.

— « Laissez venir à moi les petits enfants! » dit^ le vieux diable diplomatique, habitué à profaner tout, même la parole du Christ.

Il sonda le protégé de Manuel, étudia ses allures, fit jouer les ressorts de cet esprit curieux, en admira le mécanisme*

* Pour mietix faire sa cour k et dernier, M. Tbiers f ^occupait de finances. H publia un travail sur Law dans VSnqfclopédie progreiêive.

'180 tsiehs.

et rêsolm de former Thiers à son image.

Développées par un lel maître, les dispositions naturelles de celui-ci pour la ruse et l'intrigue devaient atteindre à leurs dernières limites. Il se fit ouvrir les salons les plus courus ; il y obtint un succès d'étincelant bavardage, cachant son ambition sous une apparence de légèreté, couvrant au besoin du large chapeau de Basile son bonnet de jaco* bin, n'effarouchant personne, grattant répaule à tout le monde, questionnant avec finesse les vieux acteurs du drame de 93 et les moustaches grises de l'empire, admettant toutes les explications, tous les systèmes, provoquant les commentaires, se faisant broder les anec-

dotes, et recueillant, en un mot, la foule de matériaux indispensables à la fabrication de cette fameuse Histoire de la Révolution Française^ qui devait porter au comble sa renommée et sa fortune.

En France, il n'est pas rare de voir brûler tout à coup un de ces feux de paille gigantesques, dont les lueurs enveloppent l'universalité de l'horizon, pour mieux s'éteindre ensuite et replonger dans les ténèbres celui qui les allume.

Le succès de la Résolution de M. Thiers est un de ces feux de paille.

> L'idée première de Toenvre n'appartenait pas ii M. Tbiers. U publia les deux premiers volumes avec le patronage et la collaboration de M. Félix Bodm , qui, le succès venu, fut écarté.

Rien de plus éblouissant que son livre ; il éclate en étincelles et en paillettes lumineuses; mais prenez garde, c'est un flambeau trompeur qui vous laisseradans les ombres de l'ignorance et du doute.

Ce n'est pas le phare, dressé sur le rivage pour éclairer l'entrée du port, c'est la lanterne perfide attachée aux corne»

d'un bœuf par un maraudeur de la cote, afin d'amener le naufrage de toutes les vérités et de toutes les convictions* .

M, Thiers a menti sur toute la ligne.

> « A mesure que Ton s'éclairera sur l'histoire vraie de cette grande époque , a dit M. Barrère , il est im« IK)ssible que Touvrage de M. Thiers ne tombe pas dans un discrédit complet. Lisez son liste ikyecle Moniteur ii cAté, et vous serez étonné tantôt de tant d^igso* rance, tantôt de tant d'audace. »

Il prend le balancier de l'histoire pour danser sur la corde du roman.

Ge nain gracieux fait des tours de voltige admirables. Ses culbutes vous amusent. Il réunit en un seul type Arlequin Polichinelle et Pierrot; il se grime, ge masque, il joue tous les rôles. Regar dezl voici Thiers-Danton, Thiers-Marat; Thiers-Maximilien , Thiers-Barras et Thiers-Bonaparte. La guillotine triomphe, vive la guillotine 1 Un conquérant se révèle , vivent lés conquêtes ! La diplomatie entre en scène et brise Tépée du héros, vive la diplomatie ! Chacun a raison tour à tour ; le succès est le roi du inonde, et M. Thiers se prosterne.

Dansons joujours, ne nous arrêtons

pds.

• Vbùlez-vous des protocoles? en voici; M. Thiers assiste au conseil des rois.

Aimez-vous l'odeur de la poudre ? il va monter à cheval et commander les légions de César.

Désirez-vous descendre dans le ruisseau populaire? il y saute à pieds joints et vous y entraîne.

M. Thiers sait tout, comprend tout»

explique tout. Rien ne l'arrête , ni démentis, ni contradictions. Il transforme en hommes de Plutarque des monstres politiques ; il excuse le sang, les massacres, la terreur par un principe ou par un système.

En voyant ce petit Poucet détacher les •l)ottes de sept lieues de l'ogre révolutionnaire et courir à grandes enjambées

diaos l'histoire , doit-on pleurer? doit-on rire?

On doit rire.

C'est de la bouffonnerie au premier chef. Alexandre Dumas, comme historien, est infiniment supérieur à M. Thiers.

Dans ses livres et dans ses discours, notre héros se plaît constamment à ériger l'ingratitude en vertu d'État. Sachant qu'un honnête homme doit avant tout prêcher d'exemple , il eut soin de combattre la réélection de son protecteur Manuel, sacrifiant nous ne savons à quelle coterie haineuse ou à quelle ambition mesquine ^

> Cela parât d'aotant plus coupable que Manuel té^ moignait h son jeune compatriote une amitié k toute épreuve et un dévouement aveugle, n lui servit de

. Voici îin autre fait que personne , à coup sûr, ne nous empruntera pour le consigner dans les archives de la reconnaissance.

• Un excellent homme, Allemand d'origine et nommé Schubart, se lie avec M. Thiers à l'époque où celui-ci habile encore le passage Montesquieu.

La détresse est profonde.

Thiers n'a point d'habits, Schubart lui prête sa garde-robe; Thiers ne trouve pas à dîner, Schubart partage tout avec lui, sa bourse et son pain, lui témoigne l'affection d'un frère, néglige ses in té-

témoin dans un dael où M. Thiers avait 11 se battre contre le père d'une jeune personne ^u'il avait séctuite h Âix, et qu*il refusait d'épouser. M. Thiers eatun fccond duel, en 1849, avec le citoyen Bixio.

THJER9. »7

rets pour ne songer qu'à ceux du jeune avocat, le prône sans cesse, vante son mérite à qui veut Tentendre et remplit, en un mot, le rôle d'un bon génie qui se dévoue pour lui procurer fortune et bonheur.

Le jour où Thiers obtient la protection de Manuel, Schubarlnage dans l'ivresse.

Il porte les premiers articles publiés par son ami au baron Gotta, libraire allemand, devenu noble et millionnaire, et iui fait si t)ien partager son enthousiasme pour l'auteur de ces articles* que le généreux étranger donne à Thiers plusieurs actions du Constitutionnel^, afin de le mettre dans ce journal sur un pied solide.

1 Ces actions avaient alors une (^nde valeur.

88 THtERS.

Notre bon Allemand est aux anges.

Son cher avocat, si malheureux ei si dénué de ressources, passe à un étal voisin de l'opulence. Il a changé sa chambre d'hôtel garni contre un appartement très-confortable^ s'habille chez Humann, porte des bottes vernies, dine au café Riche et se montre tous les soirs au balcon de l'Opéra.

. C'est à merveille.

Mais Schubart, qui n'a plus un centime en poche, comprend qu'il doit enlin s'occuper un peu de lui-même. Il va frapper à la porte de son ami, pour lui demander quelques conseils et un coup d'épaule.

Le domestique de M. Thiers (Schubart est tout ébahi de trouver à M. Thiers un

domestique en frâc rouge) répond que son maître est au journal.

Môme visite le lendemain, et môme réponse.

Schubart se présente aux bureaux du Constitutionnel, le rédacteur -actionnaire est invisible.

Il y retourne, M. Thiers dîne en ville ; ou bien, il se proalène à cheval au bois de Boulogne ; ou mieux encore, il est à Maisons, chez M: Laiiitte.

Schubart écrit trois lettres; la poste les reçoit, mais ne lui rapporte rien.

Blessé au cœur, il prend la route d'Allemagne, « et s'en retourne à {Hed, dit Fauteur des Contemporains illustres *, mourir de faim dans son pays. ^

i Tome I, page 88.

Quant à M. Thiers, il s'occupe de vendre ses actions pour en consacrer l'argent à fonder un nouveau journal, plus avancé que le Constitutionnel et moins craintif lorsqu'il s'agira d'attaquer le pouvoir.

Il a juré de donner le coup de grâce à la Restauration.

Le National paraît.

Armand Carrel et M. Thiers en sont les principaux rédacteurs ^ Tour à tour tis se passent la plume démocratique , et le plus ardent des deux n'est pas celui qu'on pense.

Nous assistons , deux années durant , à un spectacle inouï.

^ Migoet faisait aussi partie de la rédaction.

Thiers - Picrochole (ainsi le nomme Hippolyte Gastilie dans son livre des Hommes et des Mœu/rs) s'arme d'un marteau de démolisseur, plante l'échelle aux remparts de la légitimité, monte gaillardement, et se met à démolir sans repos ni trêve, jusqu'à ce que les créneaux soient abattus, les flancs de la muraille ouverts, et qu'une brèche assez large permette au peuple de pénétrer dans le fort et d'y planter son drapeau.

L'heure de la révolution sonne, les premiers coups de fusil se font entendre.

Thiers descend de l'échelle, s'essuie le froni, salue les combattants et va se reposer de ses fatigues sous les ombrages de Montmorency.

Mais nous ne donnons là que les faits

en substance, voici quelques détails.

Toute l'opposition, ralliée autour de Id feuille nouvelle, lui prêtait son appui envers et contre tous. Condamnait-on le National à une amende énorme; cette amende était payée à l'instant môme.

.Des points les plus éloignés de la province, les libéraux envoyaient leurs souscriptions à la caisse Laffîtte, et le journal, après un procès qui devait le tuer, ne s'en portait que mieux.

Les ministres se donnaient au diable, ils perdaient complètement la tête *.

Sous leurs pas s'eiïondrait le terrain, toutes les branches auxquelles ils es-

^ « Allez toujours, disait Thiers ii ses amis da A'^tional. Forcez les Bourbons Si rester dans la charte; fermez U porte, ils sauteront par la fenêtre 1 »

THIBBS. 43

sayaieqt de se retenir se brisaient. Chaque jour, ils roulaient plus avant dans l'abîme.

Au lieu d'écraser rennemi, les ordonnances retombèrent lourdement sur aux.

. Dans la soirée du 26 juillet, un commissaire de police se présenta au National pour lui interdire de paraître le lendemain.

— Nous ne céderons qu'à la violence l cria Thiers-Picrochole, se dressant sur ses ergots.

Le commissaire met son écharpe, descend à l'imprimerie, brise ou fait le simulacre de briser les presses, et dispa-* raît pour ne plus revenir.

A la nuit tombante, les machines ré* parées fonctionnent; la protestation du

National est distribuée dans tous les coins de Paris, et les journalistes de l'opposition se rassemblent chez M. Dupin pour consulter ce profond légiste sur la gravité des circonstances.

Peu satisfaits de sa réponse, ils le quittent, bien décidés à se passer de lui et à faire prendre les armes au peuple.

— Est-ce que vous allez vous fourrer dans la bagarre? dit à voix basse M. Dupin, retenant Thiers par un bout de Toreille.

— Pour qui me prenez-vous? répond Picrochole.

Dupin se plonge dans sa baignoire, et Thiers profite delà soirée^ qui est charmante i pour aller en fiacre souper à

Montmorency, au château de M"* do Courchamp.

Notre journaliste y resta trois jours, couché sur les pelouses vertes, humant le frais, se dorlotant comme un vrai sybarite, et se permettant de temps à autre, en fumant un cigare, une légère excursion jusqu'à Neuilly, où il avait quelques connaissances \

Lorsque la fusillade ne se fit plus entendre, il revint tout courant du côté do Paris, enjamba les barricades, sauta de pavé en pavé, se montra partout, le nez au vent, les lunettes hautes, et cria:

« — J'ai signé la protestation 1 Mettre

> n les retrouva quelques jours après au Palais* Jioyal. Mme Adélaïde daigna présenter elle-même un verre d*eau ^ M. Tfaiers, qui faillit étouffer de joie et d'orgueil.

46 THIEkS;

ma signature au bas (l*un tel acte, c^é* tait y mettre ma tête 1 »

— au fait, pensa le peuple, il n'a pas tort.

— Quel gaillard t

— Est -il intrépide, ce petit bout d'homme !

M. Thiers reçut bientôt le prix de son courage < nommé conseiller d'État par lo 9 août, il fut en même temps installé aux finances avec le titre de secrétaire général. Le baron Louis se chargea dé lui donner le coup d'épaule.

Picrochole lient la rampe, laissez-le monter.

Bientôt Laffltte arrive à la présidence du conseil avec M« Thiers dans sa po^ che. On fabrique une loi électorale ap«

propriée aux circonstances. Une main S6 glisse hors de la poche du banquierprésident , et ajoute à la loi un modeste paragraphe ainsi conçu ;

« Les nouveaux étigibtes, âgés de trente ans, dont affranchis de la possession annale. Ceux qui ont âttemt quarante ans y restent as* treinttf. »

C'était peu de chose, on n'y prit point garde.

Thiers avait trente-trois ans, et les électeurs d'Aix, à l'exception de quel> ques académiciens rancuniers, lui donnèrent leur, vote et le portèrent à la chambre, grâce au paragraphe additionnel.

Ici commence l'histoire de Mirabeaumouche.

Comme le géant son devancier, il veut faire la grosse voix, mais son larynx de pygmée s'y refuse ; il se précipite à la tribune pour leur montrer la hure^ mais on n'aperçoit qu'un museau de f urei ; il agite la torche de la guerre, mais elle se transforme dans ses mains en allu^ mette inoffensive.

Que devenir? Il faut pourtant qu'on prenne M. Thiers au sérieux.

Les finances étaient alors dans le plus grand désarroi. Notre homme se rappelle sa fameuse brochure sur Law; tout est sauvé, la chambre écoute ^

1 Alfred Nettement dit de M. Thiers : « Usait tout à la tribune, surtout ce qu'il ignore. C'est le Jules Janin de Téloquence politique. » Malitourne ajoute : c Thiers, c'est M. de la Palisse, ayant le courage de ses opinions. »

Royer-Gollard , après le discours de Thiers sur ramortissement, s'approche de la tribune, reçoit l'orateur dans ses bras, lebaise sur les deux joues, et lui dit :

« — Bien! très-bien! Votre fortune commence. »

Le chef des doctrinaires ne se trompait pas. Notre héros comprenait le mieux du monde qu'en essayant d'enrayer un char on risque d'être écrasé sous la roue.

Foin des principes! Messieurs du Nationaly nous avons l'honneur de vous tirer notre salut I

Et voilà M. Thiers qui tourne le dos à Laffitte et tend les deux mains à Casimir Périer.

On crie à la trahison, M. Thiers s'en moque ; on le menace de toutes les fou-

dres de la presse, il pirouette sur ses talons et fait une pétarade.

« S*il arrive, dit Cormenin, que, dans une monarchie» un homme né de peu, mais avec du talent, ait reçu une éducation plus lettrée que morale, et que, porté sur les bras de la fortune, il ait gravi au sommet du pouvoir, son élévation lui tournera bientôt la tète.

Gomme il se trouve isolé sur les hauteurs où il est parvenu, et qu'il ne sait où s'appuyer, n'ayant ni considération propre, ni entourag-e, n'étant plus et ne voulant plus être peuple, et ne pouvant être, quoi qu'il veuille et quoi qu'il fa^se, noble et grand seigneur, il se met* tra après les chausses de son roi, il les lui pressera, il les lui léchera, et il ne saura par quelles contorsions de servitude, par quelles caresses de supplications, par quelles simulations de dévouement, parquelles génuflexions, par quels baise-pieds lui témoigner rhumiliié et le terre-à- terre de son adoration ^

^ Thiers était , -en clTet , continuellement k fenom

. « Les personnages de cette espèce Font comme ces prédestinés de la géhenne qui ont fait un pacte avec le diable. Ils sont marqués de son ongle, et s'ils veulent détourner la tête, rompre un anneau de leur chaîne, faire un pas, le maître infernal à qui leur corps s^est livré, à qui leur âme s^est vendue, leur crie : Tu es à moi !

. a M. Thiers pa^le continuellement de son lionnéteté : nous demanderons ce que cela veut dire; de sa franchise : nous demanderons ce que cela veut dire ; de i^on mépris des grandeurs : nous demanderons ce que cela veut dire; de son amour pour la révolution de juillet : nous demanderons encore ce que cela veut dire.

« Il est sans figure, sans taille et sans grâce ; il ressemble à ces petits perruquiers du Midi qui vont, do porte en porte, offrir leur savonnette. Il a dans son babil quelque chose du gamin. Sa voix nasillarde déchire

devant Louis-Philippe; mais en arrière il se moqaait du roi et le nommait papa d'Olihan. Cormenin ignorait ce détail.

Toreille. Le marbre de la tribune lui va à répauie et le dérobe presque à son auditoire. Disgrâces physiques, défiance de ses ennemis et de ses amis, il a tout contre lui.

« Sa polémique n'est pas très-acerbe, parce qu'il est sans foi politique. U se moque de toutes les théories, et il n'y a guère pour lui de bien et de mal, de vrai et de faux. Il aime la possession du pouvoir, non pas pour ce que le pouvoir est en lui-même, mais pour le bienétue qu'il procure. M. Guizot en a l'orgueil, et M. Thiers le sensualisme.

« M. Thiers est fait pour manipuler les fonds secrets et traiter avec les entrepreneurs de marchés et les agents de police. C'est là son métier, qu'il le fasse.

« N'avez-vous jamais entendu parler de ces serviteurs incommodes, brouillons, avides, qui, par journée, commettent cent sotlises , mais qui ont les secrets de la maison? On voudrait ne pas les garder, et on ne peut pas les renvoyer.

« Ne demande/, pas à M. Thiers des con-

THlËtlS. 53

viciions, il doute; des preuves de virilité, son tempérament s'y refuse.

« Vous ne voulez pas qu'il raille, mais si tout lui parait plaisant! Vous ne voulez pas tiuMl se moque de vous, mais il se moque bien de lui-même!

« Ck)nfiez-lui, si vous voalez, la marine, 1» guerre, riiilérieur, la justice, la diplomatie; mais ne mettez pas à sa disposition des millions et surtout des centaines de millions, car ils passeraient comme Peau dans le crible de jses doigts. Vous ne diriez pas, à voir ce petit homme, qu'il a l'estomac plus vaste qu'un autre. Gomme Garg^antua, en une bouchée il avalerait ie plus gros budget \ »

Le portrait n'est pas flatté; mais il n*en est que plus ressemblant.

Une fois dans les eaux du pouvoir, M. Thiers , devenu poisson dynastique, jse mit à nager avec grâce et à suivre

1 Livre des Orateurs, page 490 et suivantes.

le courant de la faveur ministérielle,.

Il narguait les brochets de la gauche et faisait pâmer d'aise toutes les carpes du centre.

On le voyait en pleine rivière, au juste milieu des flots, glisser, tournoyer, bondir loin des herbes traînantes de l'Italie et des roseaux plaintifs de la Pologne, les fuyant au moyen des nageoires mobiles du paradoxe, et y laissant empêtrés les goujons crédules éa National.

Hélas ! ce n'était plus pour eux que brillaient les écailles argentées de son éloquence l ,

Casimir Perler, grand admirateur du mérite de M. Thiers, le chargea^ d'une

THiERS. ia

mission diplomatique fort délicate et qui ne devait être connue de personne.

Justement les vacances approchaient.

Le député d'Aix prend un des premiers congé de la chambre, feous prétexte d'une grande fatigue causée par ses luttes parlementaires, et se décide à traverser la Provence, afin d'y recevoir les compliments de ses électeurs. 11 a soin d'écrire à quelques amis afin que l'on sache au juste le jour et Theure de son arrivée.

Sa chaise de poste part ventre à terre.

Notre homme se frotte les mains en songeant à l'accueil qui lui est réservé.

On arrive aux portes d'Aix.

M. Thiers est fort surpris de ne pas voir une foule enthousiaste se porter à

sa rencontre. Toutes les rues sont désertes; le sous-préfet seul et quelques fonctionnaires se montrent autour de la voiture du petit député. Les cloches de la cathédrale ne sont pas même en branle.

Il descend à l'hôtel, convaincu que la ville est morte ou qu'un démon jaloux de sa gloire en a subitement ehéorflifla population.

Cette erreur ne dure pas.

Du bruit se fait entendre au dehors ; il regarde et voit une masse considérable d'hommes et de femmes qui se rassemblent sous sa fenêtre.

— Bon ! se dit-il, voici la sérénade.

En effet; mais quelle sérénade, juste ciell

M. Thicrs bondit de surprise et de

frayeur au début de cet étrange orchestre.

Les habitants de la ville» armés de pelles et de chaudrons, de casseroles et de pincettes, se mirent à exécuter le plus abominable charivari que jamais oreille humaine puisse entendre. Beaucoup d'entre eux s'étaient munis de cornets à bouquin. D'autres, après avoir roulé devant la porte de l'hôtel d'énormes tonneaux vides, frappaient dessus à tour de bras avec des maillets monstrueux. C'était un orage de cris, de hurlements, de sifflements, auxquels venaient se joindre des vociférations terribles :

« A bas le traître! le traître à la France ! le traître à Fltalie 1 le traître à la Pologne ! »

Il fallut boire jusqu'à la lie cette coupe amère de l'affront et de l'injure.

On se demande, après de tels exemples, comment il reste des ambitieux ^.

Casimir Périer meurt.

On rappelle M. Thiers d'Italie, et on lui offre un portefeuille, comme dédommagement de ses tribulations charivariques.

Plein de reconnaissance pour la bonté

3 < Les cris et le vacarme ne cessèrent qae par l'intervention de la force année. M. Thiers s'échappa pour se rendre à Marseille; mais le même accueil l'y aUendait, et les symphonies reprirent de plus belle. Il ne pouvait paraître sur les places publiques, dans les mes qu'avec l'escorte de deux ou trois cents soldats. Le charivari put le saluer encore à Brig^nolles. U n'osa point aller ïk Toulon et dut s'embarquer incognito. » {Biographie des hommes du jour , tome VI, 2» partie, pige 201.)

de son roi, le nouveau ministre lui tient à peu près ce discours :

— Sire, VOUS' avez, rôdant de par le.

monde, certaine nièce rebelle et peu respectueuse, qui voudrait arracher la couronne de votre front auguste, sous le frivole prétexte que cette couronne appartient à son fils. Nous devons sans plus de retard mettre fin à une plaisanterie de ce genre. Donnez-moi carte blanche avec la clef du coffre-fort, et vous me verrez à l'œuvre.

— Bon ! dit Louis-Philippe, arrangez cela aux finances, monsieur Thiers. Je compte sur vous.

On sait le reste.

Au lieu de faire à l'héroïne vendéenne une guerre ouverte, franche et loyale,

W THtËRS.

ie minisire lui fit une guerre de police, une guerre honteuse : il acheta la fille des rois à un traître indigne, comme autrefois les princes des prêtres achetèrent à Judas le fils de Dieu.

Ce nouvel Iscariote s'appelait Simon Deutz.

Son nom, comme celui de l'autre, sera chargé de malédictions jusqu'à la fin des siècles.

Juif, les impurs traitants k qui Ton vend son âme Attendront bien longtemps avant qu'un plus infâme Vienne réclamer d'eux, dans quelque jour d'effroi , Le fond du sac plein d'or qu'on fit vomir sur toi !

Nouvellenîent converti à Rome et recommandé à madame de Berry par le pape lui-même, Deutz gagna la cohfiance de la duchesse, la persuada de

son dévouement, et vint dire au ministre :

— Je sais où elle est. Que m'offrezvous ?

— Un million, répondit Thiers.

— Combien d'arrhes?

— Deux cent mille francs.

— Tope ! fit Deutz. Je vous la livre.

Le préfet de Nantes fut chargé de compter les arrhes ^ Introduit ensuite par Deutz dans l'hôtel où se tenait cachée la duchesse, il exécuta les ordres impitoyables de M. Thiers.

Après seize heures d'agonie et de

1 C'était M. Maurice Duval. On dit que Deutz n'a jamais eu le reste du million. Dans quelle poche alors se tronve-t-il? M. Tbiers seul put donner là-dessus quelques renseignements.

souffrances indicibles , la nièco de Louis-Philippe, à demi morte d'inanition et presque brûlée vive, se rendit à ses bourreaux.

Oui, ses bourreaux! bourreaux de son corps et bourreaux de son honneur I

Car la guerre civile était éteinte, car vous n'aviez plus rien à craindre d'une pauvre femme vaincue, dont tous les défenseurs étaient dispersés. Vous deviez la conduire hors de France, en vous inclinant devant elle, comme des valets qui rougissent de leur dévouement soldé , de leur subordination mercenaire.

Mais non, la tâche du ministre n'est pas accomplie.

Une prison s'ouvre ; il y jette Marie-

Caroline, lui donne pour geôlier un soldat brutal et la rend victime de vexations et de tortures sans nombre.

Il pénètre dans les secrets de sa vie, dans le sanctuaire de sa conscience ; il veut provoquer un scandale qui la flétrisse à tout jamais aux yeux de la nation. Des médecins, envoyés par ses ordres à la citadelle de Blaye, impriment dans les journaux leurs insolents rapports.

Bref, il obtient de la prisonnière la déclaration suivante :

« Pressée par les circonstances et par les mesures ordonnées par le gouvernement, quoique j^eusse les motifs les plus graves pour tenir mon mariage secret, je crois devoir à moimême ainsi qu'à mes enfants de déclarer m'être

mariée ssecrètemeiit pendant mon séjour en Italie.

« MARIE-GAROLmE. »

« De la citadelle de Btaye, ce 23 février 1838. »

Malgré la promesse formelle faite à la duchesse de ne pas publier cette déclaration et de la laisser au dépôt des archives de la chancellerie, M. ^Thiers ordonne qu'elle soit insérée au Moniteur,

La France entière pousse un cri d'indignalion.

Tout se comprend enfin.

On a soumis une femme, une princesse, une captive au système inquisitorial le plus odieux et le plus cruel, afin de lui briser sur le front la couronne de régente et de rendre le sceptre plus ferme dans la main delà branche cadette.

De pareilles actions portent malheur.

Où est Louis-Philippe? Qu'est devenu M. Thiers? Dans quel coin ténébreux est allé se cacher le juif infâme qui leur vendu la duchesse de Berry?

Ce n'est pas même un jaif , c'est un païen immonde, Un renégat, l'opprobre et le rebut du monde, Un fétide apostat, un oblique étranger \ Qui nous donne du moins le bonheur de songer Qu'après tant de revers et de guerres civiles, II n'est pas un bandit, écume dans nos villes, Pas un forçat hideux blanchi dans les prisons Qui veuille mordre en France au pain des trahisons!

Mais ne parlons plus de ce Judas.

• Victor Hugo s'est fait l'écho de toutes les âmes honnêtes et l'a marqué du fer rouge de la honte.

Depuis son élévation à la dignité de

^ Simon Deuti était natif de Coblentz.

ministre, M. Thiers prenait gaût au maniement des finances : il en reste toujours après les doigts.

Ne) trouvant plus assez d'aubaines à rintérieur, il demanda le portefeuille du Commerce et des Travaux Publics, avec un crédit de cent millions pour achever l'Arc de l'Étoile, la Madeleine, le palais du quai d'Orsay, plusieurs autres édifices considérables, et pour replacer sur la colonne la statue de TEmpereur.

A la cérémonie d'inauguration de celte statue, un'des anciens rédacteurs du National se trouva près du ministre sur la place Vendôme , et dit assez haut pour que ses paroles arrivassent aux oreUIes de M. Thiers :

« — Du ridicule au sublime il y a juste cent trente-deux pieds M »

Jamais homme n'eut plus d'ennemis et ne fut attaqué plus violemment que ' M. Tliiers. Nous le traitons nous-même avec assez de sévérité , nous appuyons assez rigoureusement sur ses défauts et sur ses torts pour ne pas être accusé de flatterie, si l'on nous voit écrire quelques lignes à sa louange.

Malgré le système pacifique de l'ordre de choses, malgré M. Guizot et malgré le roi, Thiers, à propos de la question hol-

^ On trouvait, avec raison, qiVil était illogique de rendre de pareils honneurs aux mânes du héros, quand on 8*obstinait à laisser toute sa famille exelue du territoire de la France. En 1840,- ce fut également sous ]e ministère de M. Thiers que les cendres de Napoléon furent rapportées de Sainte-Hélène.

lando-belge, fit triompher dans le conseil une opinion généreuse. Anvers vit des troupes françaises arriver à son secours; elles prirent la citadelle qui menaçait la ville du feu de ses canons, sans queFEurope, à qui Ton jetait l^gant, osât le rele* ver.

Ce fut à la même époque , et sous la surveillance immédiate du ministre, que les grands travaux d'achèvement s'exécutèrent.

S'il y eut des marchés occultes entre l'administration et les architectes, tant pis pour l'administration et pour son honneur 1

Mais, nous devons le dire, M. Thîers fit renaître la prospérité publique, jusque-là compromise; le commerce

lui dut un développement merveilleux.

Il se vante, en outre, et il n'a pas tort, d'avoir rendu deux éminents services au pays, en décidant la chambre à maintenir le tarif des douanes, et en lui faisant voter, dans la même session, la loi municipale et départementale.

Qu'il ait, en d'autres circonstances, brouillé l'écheveau législatif et soufflé le» lumières, il n'en est pas moins vrai que, pendant le cours de l'année 1833, il a été le palladium de l'industrie nationale et de l'unité française.

L'histoire décidera que le plateau du mal est infiniment plus chargé que le plateau du bien; mais encore doit-on dire que le second n'est point tout à fait vide.

La loi sur les associations, présentée en 1834^ menaçait de faire éclater l'orage de la guerre civile.

Peut-être n'appartenait-il pas à l'ancien boute-feu du Cotistitutionnel et du National de provoquer des mesures contre lesquelles il eût lancé jadis la foudre de ses articles. Du reste, il paya de sa personne en avril, et s'exposa courageusement aux balles que lui envoyaient ses anciens amis les républicains.

Une fois l'insurrection vaincue, les ministres, ne craignant plus de recevoir les coups de personne, se prirent à se battre entre eux.

Thiers et Guizot, jaloux l'un de l'autre, se cherchaient noise. Le maréchal Soult,

président du conseil, ballotté chaque jour entre ces deux rivalités ambitieuses, perdit patience et se fâcha sérieusement.

U s'en prit à Thiers comme au plus belliqueux.

Mais l'intrépide petit ministre déclara qu'il n'avait peur ni d'une voix de rogomme ni d'un grand sabre. Il agaça tellement le héros de Toulouse, il sema tant d'épines sur sa route, il le larda d'épigrammes si vives et si piquantes que celui-ci lui jeta son portefeuille au nez, en l'appelant foutriquet.

Ce nom pittoresque eut tout le succès désirable. A partir de ce moment chacun l'emprunta sans gêne au maréchal pour qualifier le ministre.

Dans les nombreuses modifications

de cabinet qui survinrent, Thiers rejeta constamment la présidence de Guizot, et celui-ci n'accepta jamais celle de Thiers.

On était obligé de leur donner un homme de paille, aux flancs duquel tantôt l'un, tantôt l'autre mettait la torche.

Enfin le roi comprit que ces deux chevaux, attelés ensemble, le jetteraient dans un précipice. Il résolut de ne leur confier qu'alternativement la conduite du char de l'État.

De cette façon, il arriva plus lentement, mais aussi sûrement à la culbute.

Quand Guizot conduisait, Thiers se faisait mouche, et le temps qu'on employait à le chasser retardait la marche du véhicule.

Quand Thiers était attelé, Guizot so

faisait borne, et son rival étourdi, le voyant en travers de la route, caracolait, ruait, voulait franchir l'obstacle, endommageait les roues et brisait Tessieu.

Le péril, au sens de Louis-Philippe, devenait alors beaucoup plus grand.

Thiers finit par être sacrifié à Guizot \

Chose étrange î ces deux hommes si dissemblables de caractère, de qualités et de défauts, avaient une part égale dans les affections de la bourgeoisie, cette reine tant choyée de l'époque.

Enyréfléchissantbien, cela s'explique.

^ Cormenin dit très-durement k ce sujet : « M. Thiers a cru qu'un pai*venu de cour , champignon poussé dans les boues révolutionnaires, arriverait k la hauteur d'un chêne et protégerait éternellement les Tuileries de son ombre ; mais, quand Torage est passé, les champignons rentrent en terre. »

Le pouvoir s'attachait la bourgeoisie par les moyens que vous savez. Or Guizot s'appliquait à rendre la corrup* tion honnête et Thiers s'appliquait à la rendre aimable^. L'un développait les

^ Nous citerons, à ce propos, une appréciation trèsremarquable de M. Hippolyte Castille :

« M. Thiers aime les arts, le luxe et les plaisirs; Yoilk ses trois vertus théoIo{^les. Avec cela on trouve partout des frères, des complices. Il n'y a point de franc-maçonnerie plus puissante que celle du plaisir, du luxe et des arts. Échangez des gravures, des tableaux, des bronzes, ou voyez lever l'aurore avec l'alouette matinale de Roméo à la fin d'une débauche , le serment des Horaces n'est rien à côté du serment tacite que vos cœurs se sont prêté. C'est ainsi qu'entre tous les libertins, tous les artistes de Paris, de la France même, et M. Thiers, il existe un pacte secret, mystérieux, indéfinissable, mais profond, mais irrévocable. Ils diront du mal de lui, ils le mépriseront, ils s'écrieront qu'il est impossible de prendre au sérieux ce Danton-puce ; ils lui infligeront une qualification terrible et cynique, ils le traiteront de farceur. Mais an fond de l'âme, une voix secrète s'élèvera, un rire, intérieur dilatera doucement la fibre cachée, l'esprit de

Instincts hypocrites, l'autre flattait les instincts sensuels.

Tout s*arrangeait le mieux du monde.

Car la bourgeoisie, malgré ses déportements, tenait à passer pour une femme vertueuse.

Un jour néanmoins, elle oublia les bages préceptes de M. Guizot, lança son ponnet par-dessus les moulins , et suivit H. Thiers à Grandvaux^

la cbair communiquera à cet autre esprit son attoujl|E]iement de courtisane ; le pardon sera dans le cœur le celui dont les lèvres vomissent l'injure, et dans leette injure même, dans le tour des mots, dans l'inlexion de la voix, vous reconnaîtrez d'évidents symp-

Kmes de mansuétude. Toutes ces âmes ont soupe enmble chez Phryné. »

{Les Hommes et les Mœurs, pages 67 et 68.)

1 Terre appartenant au comte Vigier. On a dit de Icet illustre soutien du juste milieu, que Louis-Plii-

Jamais nous n'oserions reproduire les détails de cette orgie historique, si la Quotidienne, sage et dévote personne, honorée de son vivant et canonisée après sa mort, ne nous tendait, du fond delà tomhe, sa vieille plume encore humide.

C'était trois mois après l'attentat de Fieschi.

Écoutez! c'est la Quotidienne qui parle :

« Il y a là trois ou quatre ministre», le chef de la police du royaume, des administrateurs et des députés. L'ordre de choses est en goguette, il a mis son chapeau 'sur Toreille. Vivent les plaisirs ! à demain les affaires. C'est la folle journée de Figaro , et le Chérubin de

Ji|»pe avait eu Tingratitude de le laisser tomber dans 'cau.( Par allusion aux bains créés sur la Seine.^

$tte folle journée, c'<}st M. Thiers, Chérubin [à barbe grise, petit page d*un demi-siècle ' et [ui n'en est pas moins folâtre.

« On dine d'abord, mais ce que Brillat-Sa- ^tartn appelle bien dUier, c'est-à-dire qu'on ^dtne trop.

« A la fin du banquet tous les convives sont Ivres, mais ivres d'une ivresse brutale, en un [mot soûls comme des cochers. C'est une orgie Tanticharabre. Au lieu d'efileurer le scandale , on va droit à l'ordure. De lubriques défis provoquent des réponses plus lubriques encore.

On voit la vieillesse se parer publiquement de la verdeur de ses vices et l'on assiste à des scènes dignes de l'Arétin .

« Les invités de Grandvaux ont disposé sous la table une petite machine infernale, les satanés farceurs qu'ils sontf La détonation se Cait entendre. M. Thiers ne bouge pas, il est averti. Mais ce pauvre M. Duchâtel! On vit bien alors que le dieu du commerce n'est pas

1 La Quotidienne fait erreur, M. Thiers n'avait que trente-oeuf ans.

78 TfilERS.

le dieu de ta guerre. Vous savez les premiers effets du coup de feu» et vous avez vu, j^imagine, la caricature du conscrit entendant pour la première fois le bruit du canon ? — Quoi ! M. Duchàlel ! — Oui , M. Ducbâtel ! — Fi !

quelle saleté nous dites-vous là! — Je voiu le dis, parce que cela est vrai. Le pauvre homme < s*en va partout racontant qu*il ne s'est pas trouvé à pareille fête depuis quHl est sevré.

« On devait pendant la nuit chasser le lapin aux flambeaux; mais la joyeuse bande de polissons officiels aima mieux s^occuper à composer un nouvel acte de cette comédie grivoise.

« — Un charivari à Thieml un charivari à Thiers ! » Cest le mot d'ordre qui circule.

«( Déjà les casseroles retentissent, les pincettes tintent, les flambeaux crient, les cloches carillonnent , les sifflets glapissent, les marmites éclatent. C'est un vacarme à faire peur au diable.

« Thiers se lève en sursaut. Il se croit à Aix ou ù Marseille.

« Mais c'est un gaillard imperturbable et

qai a tocQoars la repartie..., je ne dirai pas sar les JèvreSy vous allez savoir pourquoi, li s*approchtt de la fenêtre dans le plus simple des appareils, écarte brusquement les rideaux et iait voir aux mystificateurs stupéfaits son... (la Quotidienne u*a pas écrit visage) entre deux bougies. »

Tel fut le dénoûment de Torgie de Grandvaux.

Dupin aîné s'écria, lorsqu'il apprit cette honnête farce de son ami Thiers :

— Cela vous étonne ? J'avais toujours dit que le gaillard en viendrait là 1

Quand on songe que la France a été gouvernée par de tels hommes, on se demande comment le tocsin révolutionnaire n'a pas retenti plus tôt.

Vous souvient-il que tous ces nobles

convives ont vengé la morale, un beau jour, à la grande stupéfaction de Martin du Nord ? Ils étaient sans péché, rien ne s'opposait à ce qu-ils jetassent le premier caillou.

Nous ne ferons pas ici Thistoire de cette grande bascule' ministérielle, qui > manœuvra dix-huit ans, de haut en bas et de bas en haut, pour s'arrêter ensuite et laisser M. Guizot seul auprès du trône. Voyant son rival lui escamoter | définitivement la présidence du conseil, Thiers enfourche de nouveau le bidet révolutionnaire. Il commande tous les feux de peloton dirigés contre la dynastie par le centre gauche. Son Histoire du Consulat, annoncée, dès lors, à grand OTchestre, est la bombe victorieuse qu'il

bourre de poudre, afin de l'envoyer directement sur les Tuileries.

Les deux premiers volumes paraissent en 184S, et les autres, jusqu'au onzième, suivent à des distances assez courtes.

Aujourd'hui la plume de M. Thiers s'arrête.

Il s'aperçoit, mais trop tard , qu'il a battu Louis-Philippe au profit de l'empire. Les trois volumes qui doivent compléter l'œuvre ne s'achèvent pas ou restent dans son portefeuille.

Permettez, monsieur Thiers, il faut s'entendre.

Vous avez vendu au libraire Paulin votre Histoire du Consulat pour la somme énorme de cinq cent mille francs, et vous avez palpé les espèces.

Or, le public s'impatiente.

Peu lui importent vos rancunes à ce bon public. Si vous avez joué un jeu de dupe, tant pis pour vous. Les trois derniers volumes, s'il vous plaît, ou-rendez le demi-million, que diable ! On ne se tire pas d'affairé ici comme, à Grandvaux.

M. Thiers, depuis tantôt vingt ans, habite un délicieux petit hôtel, situé place Saint-Georges.

Des grilles dorées et de beaux ombrages entourent cet édifice, que son maître , par reconnaissance , aurait dû faire construire dans le voisinage de la Bourse.

Les enfants ne sont jamais trop près dé leur mère ^

Il s'en fallut bien peu que ce charmant Eldorado ne fût saccagé en 1848.

Certains démocrates, peu traitables, prétendaient que les électeurs de la Seine souffletaient la république , en donnant j à M. Thiers un mandat de représentant.

I Les ennemis de l'ancien ministre réveillaient toutes les vieilles histoires endormies dans la poudre du passé. Plusieurs théâtres parlaient de reprendre

^ Tous les journaax de répoque dénonçaient le ministre comme jouant à la Bourse, i^outant qu'il ne s'abstenait pas, non plus que M. Dosne, son beanpère, de consulter le télégraphe, dont les confidences M trouvaient par hasard entre leurs mains. {Biogro" pkie Germain Sarrut et Saint-Edme, t. VI, Sme par» tic, page 2*21.)

deux pièces ^ , qui renfermaient, disaiton, l'histoire exacte du mariage de M. Thiers. On racontait la dureté de ce fils du peuple pour les membres de sa famille restés dans l'indigence , et nous avons tous reçu, au coin des passages, sur le boulevard, ces cartes curieuses, distribuées en plein soleil, et où on lisait:

« Madame Ripert, soeur de m. thiers, ancien ministre président du conseil, représentant du peuple, etc, etc., — TABLE d'hôte à 2 /t. 50 c. par tête, »

Suivait l'adresse.

Tous les flâneurs de la capitale allèrent, pendant un mois, dîner au quartier

1 La Mère et la Fille et Un secret de FamilU» Tune Jouée à rOdéon îi la fin de 1890, et Tautreaa Vaudeville, en 1834.

ÎHIËRS. 85

de la Madeleine, chez la sœur de l'opulent propriétaire de la villa Saint* Georges.

M. Thiers n'a jamais eu peur du scan* dale ; il l'affronte, il en rit. Sa poitrine a une triple cuirasse de millions ^ qui le rend parfaitement insensible.

Il a voulu la fortune, elle est dans ses mains, que lui importe le reste ?

Lorsque l'occasion s'en présente, il s'amuse à traiter les autres absolument comme on le traite et leur distribue la monnaie de sa pièce avec une libéralité comique.

M. Véron, rédacteur en chef du Cous-

1 Sans compter la cuirasse de crachats. M. Thiers est grand' croix de tous les ordres de la terre.

86 TBIERS.

titutionnel en 1840, mettait fort dévotement son journal au service de M. Thiers, alors ministre.

Gela valait quelque chose.

Notre bon docteur, abordant un jour Mirabeau-mouche, lui dit d'un air câlin :

— Vous voyez comme je suis à vous.

Gratifiez-moi d'une place convenable et qui donne de la considération.

— Oh! oh ! mon cher, vous me demandez l'impossible! répondit le petit homme en faisant une pirouette.

Jamais le docteur ne lui a pardonné ce mot plein d'insolence.

Le jour où le prince Louis Bonaparte fut nommé président de la république, , Véron se redressa de toute la hauteur de sa rancune.

THJERS. 87

Ihftarço M. Thiers à reprendre l'argent que ce dernier avait versé dans la caisse, et le chassa du Constitutiontiel sans la moindre considération.

Ce bon docteur comptait sur une grande fortune politique, hélas l

On s'est réconcilié depuis, en apparence du moins, et les Mémoires d'un Bourgeois caressent assez agréablement M. thiers. Deux renards dans le même piège ne se mordent jamais.

'^ Le 25 juillet 1848, notre héros, effrayé pour son castel de la rue Saint-Georges, et prenant les intérêts de tous les propriétaires de France, combattit courageusement à la tribune l'ogre Proudhon, qui ouvrait sa large bouche pour engloutir fermages, loyers et rentes, en aUen-

dant que les immeubles et les capitaux eussent leur tour ^

Mais alors, pourquoi M. Thiers, à deux années de là et au grand scandale de la rue de Poitiers, a-t-il oublié ses nobles doctrines au point de faire une avance aux socialistes ?

Il pensait peut-être qu'ils allaient vaincre. Heureusement, il ne tarda pas, à être rassuré à cet égard de la façon Ja plus complète. , ^

Nous laisserons parler ici M. Granier de Cassagnac.

« Le commissaire de police Hubaut pénétra, le matin du % décembre, dans la chambre à

^ n s'opposa, quelqaes mois plos tard, avec la même énergie, à la proposition du c toyen Turk qui voulait créer un papier-monuaic.

coucher de M. Thiers, place Saint- Georges, n« 1. M. Thiers dormait profondément. Le commissaire de police écarta les rideaux en damas cramoisi, doublés en mousseline blanche, réveilla le dormeur et lui notiâa sa qualité et son mandat.

« M. Thiers se mit vivement sur son séant, porta les mains à ses yeux , sur lesquels s*abaissait un bonnet de coton, et dit :

« — De quoi s'agit-il ?

« — Je viens faire une perquisition chez vous. On ne vous fera pas de mal , on n'en veut pas à vos jours.

« — Savez-vous que je suis représentant?

« — Je ne puis discuter sur ce point , je dois exécuter les ordres que j'ai.

« — Mais c'est un coup d'État que vous fdites là!

« — Je ne puis répondre à vos interpellations. Veuillez vous lever, je vous prie. »

« M. Thiers se leva et s'habilla lentement, refusant les services des agents. Tout à coup il dit au commissaire :

« — Si je vous brûlais la cervelle?

a — Je VOUS .crois incapable d*uQ pareil acte, monsieur Tbiers. Eti tout cas, j'ai pris mes mesures, et je saurai bien vous en empêcher. ;>

« Une perquisition dans le cabinet de:

M. Thiers n'amena la découverte d'aucun par-' pier politique. Depuis longtemps il adressait sa correspondance en Angleterre.

« Prié de descendre et de partir, M. Thiers se troubla, parut craintif et plein d'hésitation dans ses mouvements. On lui laissa croire qu'il allait être conduit auprès du préfet de police. La direction que prit la voiture augmenta ses appréhensions, et il s'efforça en roule, par toute sorte de raisonnements captieux, de détourner les agents de Taccomplissement de leurs devoirs.

« Arrivé à la prison deMazas,il demanda s'il pourrait avoir son café au lait, comme à son habitude. Ou le combla d'attentions. Son courage, il faut bien le dire, l'abandonna tout à fait 1.»

1 Récit complet et authentique des événements de décembre 1851.

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